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Milo Manara, l'homme qui dessinait des femmes nues, mais pas que

Milo Manara / EVdP

Milo Manara / EVdP

Exposé à Paris le temps d’une rétrospective, Milo Manara ne peut être réduit à un homme à femmes dessinées. S’il voit toujours de la sacralité dans l’érotisme, il construit des ponts entre passé et présent et cherche aussi le salut de l’humanité… dans le rang des économistes français.

Spontanément, on a envie de l’appeler Maestro. Car, ses collègues, il faut autant les chercher du côté de Leonardo Di Vinci que d’Enki Bilal ou de feu Jean Giraud/Moebius. Oui, Milo Manara incarne ce fantasme du peintre de la Renaissance téléporté à l’époque pop et devenu dessinateur de bande dessinée. Qu’il ait envie, pour s’amuser, de s’attaquer à L’Homme de Vitruve, l’étude de proportions réalisée par l’auteur de la Joconde autour d’individus souffrant peut-être d’une hernie, ne constitue pas une coïncidence. Qu’il remplace l’homme par l’archétype de sa femme idéale se révèle encore moins étonnant.

«Pour moi, c’était un défi, un jeu: savoir si l’harmonie et l’équilibre du dessin de Leonardo pouvaient s’adapter au corps féminin. Pour que ma version fonctionne, j’ai dû procéder à tout un rééquilibrage. Initialement, le centre du cercle est situé au niveau du nombril de l’homme. Moi, j’ai été obligé de le placer plus bas pour conserver la longueur des jambes. Quant à la tête de la femme, pour qu’elle ne sorte pas du carré, j’ai dû la pencher... et éliminer le cou», explique-t-il, debout à côté du dessin grand format exposé par la galerie Huberty-Breyne dans le cadre d’une voluptueuse rétrospective.

A 68 ans, Milo ne se lasse pas du dessin –et nous du sien.

«C’est une exploration infinie, surtout dessiner des personnages féminins. Même quarante ans après avoir commencé à les dessiner, je ressens la même émotion.»

Aux détracteurs qui lui reprocheraient de dessiner un peu la même femme souvent dévêtue, Milo donne quasi-raison. 

«La "belle", c’est comme dans la commedia dell’ arte, un archétype. Pour moi, le corps nu, surtout celui de la femme, représente une possibilité de se rapprocher de l’éternité. C’est pour ça que le nu a traversé les siècles, parce qu’il représente quelque chose hors du temps, hors de l’espace. L’érotisme, c’est vraiment notre clé pour l’éternité. Pour moi, c’est une religion, il y a de la sacralité dans l’érotisme, quelque chose de plus grand que nous.»

Donna Vitruviana Courtesy Huberty Breyne Gallery

Parmi les planches exposées, la plus vielle est extraite du Singe (1976), sur un scénario de Silverio Pisu, peut-être la première de ses BD d’auteur. Les années d’avant? Elles lui ont permis d’apprendre le métier en touchant à tous les genres via les fumetti, vendus en fascicules et proposant, par exemple, les aventures érotiques de la corsaire Jolanda de Almaviva.

«C’était un apprentissage mais, en même temps, on gagnait sa vie. Aujourd’hui, c’est impossible pour les jeunes, ils doivent avoir, dès le début, un dessin de grande qualité.»

Il ne faut pas croire Manara nostalgique. Au contraire, il se montre toujours ouvert aux nouvelles collaborations. Depuis 2009, il a entamé une surprenante collaboration avec Marvel, dessinant un one-shot autour des X-men scénarisé par Chris Claremont, Jeunes filles en fuite.

«Le challenge m’a plu. Le scénariste Chris Claremont a bien compris mes difficultés: dans son histoire, les super-héroïnes perdent leurs pouvoirs dès les premières pages et redeviennent des filles normales. Il a voulu me mettre à l’aise, il sait très bien que, si les dessinateurs américains croient vraiment aux super-héros, les Européens, eux, font semblant d’y croire!»

Carton en librairie, Jeunes filles en fuite sent d’ailleurs trop le compromis pour être réussi. Depuis, Milo réalise uniquement pour Marvel des couvertures qui réjouissent les collectionneurs.

Non, décidément non, Manara n’est pas nostalgique. Même s’il aurait aimé vivre à l’époque où toutes les aventures étaient possibles... ça l’aurait arrangé en tant qu’auteur. Il le raconte presque littéralement dans le premier album qu’il a signé seul, HP et Giuseppe Bergman (1980), où il met en scène son mentor Hugo Pratt (HP, c’est lui) et le personnage qui va devenir son fétiche, Giuseppe Bergman.

«A l’époque, Hugo Pratt m’a presque ordonné de faire ce scénario. Et je n’ai pas trouvé d’autre possibilité que d’écrire sur ma difficulté à écrire.»

Dès les premières pages de cette histoire étrangement autobiographique, Bergman, en alter ego tout à fait conscient, crie ainsi sa soif d’aventure. Elle sera rarement étanchée.

«L’action de Corto Maltese, par exemple, se situe à l’époque où la grande aventure était possible, l’époque des Conrad et Melville. Moi, je voulais faire de Bergman un personnage moderne et, dans notre société, il n’y avait déjà plus la place pour l’aventure, pour quelqu’un qui veuille construire sa vie au jour le jour. Et si mon personnage traversait le désert, lieu classique de l’aventure, il pouvait croiser... le Paris-Dakar.»

C’est d’ailleurs arrivé en vrai à Milo, malencontreux épisode qui lui a inspiré une partie de Jour de colère (1983). Il y a tout juste dix ans, le dessinateur italien publiait L’Odyssée de Giuseppe Bergman, sorte de cross-over entre sa série à lui et le récit d’Homère.

«J’ai fait la constatation que, même si l’époque a beaucoup changé depuis l’Antiquité, les problèmes sont les mêmes. Quand Homère raconte qu’Eole enferme dans un sac les vents contraires et que quelqu’un ouvre le sac, c’est l’histoire de l’apprenti-sorcier qui déchaîne des pouvoirs qu’il n’a pas la possibilité de gérer. Cela pose une question écologique très actuelle. J’ai commencé à relire L’Odyssée avec des yeux différents.»

Manara navigue ainsi dans l’histoire, trouvant dans le passé de quoi analyser le présent. Il a passé une bonne partie de la dernière décennie dans la vie des Borgia revisitée par Jodorowsky. Depuis quelques années, il planche en solo sur la trajectoire heurtée de Caravage, peintre très bagarreur et scandaleux pour son époque (fin XVIe, début XVIIe).

La toile la plus célèbre reste sa plus scandaleuse La Mort de la Vierge

«Elle se trouve au Louvre aujourd’hui, parce qu’en Italie, elle devait être brûlée. C’est un autre grand peintre, Rubens, qui a sauvé du feu le tableau et l’a amené à Mantoue puis à Paris. En plus, pour sa Vierge, Caravage avait pris pour modèle une prostituée! Je trouve une certaine actualité dans la vie de cet artiste. Il s’est tout le temps battu contre le pouvoir. Si on regarde notre situation aujourd’hui, nous sommes assujettis à un énorme pouvoir parasitaire, la spéculation sur les trésors publics. Et –apparemment– nous sommes impuissants. Je trouve qu’il faut retrouver la force de la rébellion. C’est pour ça que j’ai redessiné La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Ce n’est plus possible d’accepter ces situations. La solution, c’est sans doute de redevenir maître de notre destin, quoi!»

Hommage à Delacroix / Copyright Manara

Celles et ceux qui incarnent à ses yeux la rébellion aujourd’hui, il ne faudra pas les chercher du côté des artistes. Manara se montre surtout excité par... les économistes français.

«Jean-Paul Fitoussi ou Serge Latouche commencent vraiment à nous ouvrir les yeux –car, oui, nous sommes vraiment en train de prendre une mauvaise direction. Il faut tout arrêter, il faut tout changer. Malheureusement, Fitoussi et Latouche n’ont pas le pouvoir de changer les choses. De toute façon, cela n’est pas un homme ou deux mais toute la collectivité qui doit ouvrir les yeux.»

Manara, auteur politique? La valeur subversive des albums mettant en scène Giuseppe Bergman lui a valu d’être censuré par l’Afrique du Sud de l’apartheid.  Il a d’ailleurs encadré l’exemplaire du Weekly Mail, daté d’avril 1986, où son nom figure.

«Il y a plein d’auteurs et pas que de bande dessinée, s’enthousiasme-t-il, en montrant sur son téléphone une photo du journal. J’étais en bonne compagnie. Quand j’ai reçu le journal, ça a été une grande surprise, je n’avais aucune idée que l’Afrique du Sud était au courant de mon existence!»

En revanche, pour ses œuvres érotiques, il n’a jamais été censuré. Même si la première édition du Déclic (1er tome), sortie il y a trente ans, a été l’objet d’un tripatouillage consenti –plusieurs planches retirées, quand même.

«Avec Le Déclic, je voulais montrer une femme très propre de la bourgeoisie qui, à un moment donné, à cause d’un déclic dans sa tête, descendait tout un escalier de perversions incroyables... elle avait même un rapport avec un chien. J’envisageais aussi des rapports pédophiles. Mais, en accord avec l’éditeur, on a décidé de casser le passage pédophile, c’était très délicat, très sensible... déjà à l’époque!»

Grâce au Déclic, adapté en long-métrage en 1985 par Jean-Louis Richard avec Florence Guérin et Jean-Pierre Kalfon, Milo a vécu une révélation. Sa planche à dessin lui suffit.

«Pendant le tournage du Déclic, j’ai découvert toutes les restrictions d’un metteur en scène. D’abord, au moment de l’écriture du scénario, le producteur peut dire "ça, on ne peut pas le faire". Dans la bande dessinée, on bénéficie d’une liberté extrême, celle d’inventer des univers entiers. C’est ce que nous ont appris Jean Giraud/Moebius ou Druillet. On a d’ailleurs vu avec eux combien la bande dessinée pouvait inspirer le cinéma: Blade Runner ou Alien ont d’énormes dettes envers Moebius. Avant lui, la science-fiction au cinéma n’était pas aussi sale.»

Planche Borgia / Copyright Manara Glénat

Pas jaloux des dessinateurs qui passent derrière la caméra, Milo se satisfait de son art.

«A travers la vie de Caravage, je réalise une fresque sur la Rome de l’époque baroque. C’est un privilège de pouvoir redessiner les palais, les bâtiments comme ils étaient. Au cinéma, cela reviendrait beaucoup trop cher.»

Lui s’active d’autant plus sur sa planche à dessin. Il s’apprête à finir le premier volume de son Caravage«j’aimerais bien venir le présenter au prochain festival d’Angoulême», annonce-t-il avec l’appétit d’un auteur  moins confirmé. C’est comme jouer du piano, si je reste deux ou trois jours sans dessiner, je mettrai autant de temps à retrouver mes automatismes. Je ne dois pas avoir de problème à traduire sur papier l’image que j’ai dans la tête. Cela doit être automatique... une question de mains».

Manara, de Bergman au Caravage

Exposition à la galerie Huberty-Breyne

91 rue Saint-Honoré 75001 Paris

Jusqu'au 6 septembre 2014 du mercredi au samedi de 11h à 19h

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