France

La polémique Toubon, symbole d’une gauche sectaire, ou simplement affaiblie?

Jean-Baptiste Daoulas, mis à jour le 02.07.2014 à 15 h 15

L'ancien Garde des sceaux, qui va être auditionné dans les jours à venir par l'Assemblée nationale et le Sénat, paye peut-être moins ses prises de position passées que la situation désastreuse de la majorité.

Jacques Toubon, en 2007. REUTERS/Benoît Teissier.

Jacques Toubon, en 2007. REUTERS/Benoît Teissier.

C’est seulement sous couvert de «triple off» qu’un pilier socialiste du Sénat accepte de dire ce qu’il pense de la nomination de Jacques Toubon au poste de Défenseur des droits:

«Si je suis honnête, je sais qu’il peut bien faire ce boulot. Mais à partir du moment où c’est une décision politique, est-ce que j’ai envie de valider ce que cela va représenter?»

Et ce même sénateur PS de se réjouir de ne pas siéger à la commission des Lois du Sénat qui, après son homologue de l’Assemblée nationale ce mercredi 2 juillet, aura pour tâche d’auditionner Jacques Toubon et de se prononcer sur sa nomination le 9 –les deux votes ne seront dépouillés que ce jour-là.

Voilà, résumée en quelques phrases, la gêne d’une partie de la gauche face à la décision de François Hollande d’accorder un poste aussi symbolique à un ancien chiraquien pur et dur, dont les votes sur la peine de mort ou l’homosexualité au début des années 1980 font aujourd’hui frémir les milieux associatifs.

Pourtant, Jacques Toubon jouit aussi d’un bilan sans tache à la présidence de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, où la gauche a renouvelé son mandat en 2013. Dans un questionnaire rendu public deux jours avant son audition à l’Assemblée, l’ancien ministre de la Culture a mis en avant des «convictions humanistes, antiracistes et républicaines». Une partie de la gauche fait-elle preuve de sectarisme en critiquant sa nomination, comme Manuel Valls l’a lui-même suggéré sur France Info le 16 juin?

Un crime idéologique

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, les nominations au gouvernement de Bernard Kouchner, Jean-Marie Bockel et Fadela Amara, ou du député socialiste Didier Migaud à la tête de la Cour des comptes, avaient aussi suscité de l’amertume parmis ses fidèles. Mais rien de comparable avec la polémique Toubon.

Dans un meeting à Nice en avril 2009, après avoir une nouvelle fois fait l’éloge de l’ouverture, Nicolas Sarkozy n’avait eu aucun mal à faire applaudir le nom de Jack Lang par des militants UMP. On imagine mal François Hollande en faire de même dans une salle remplie de socialistes. Pour le politologue Etienne Schweisguth, chercheur au Centre d’études européennes de Sciences Po, il faut en revenir aux origines de la gauche française pour comprendre cette différence:

«L’objectif de la gauche n’est pas de gérer le pays mieux que les autres et de faire des réformes sociales, c’est de changer la société. C’est l’héritage de 1789, où la Révolution a changé radicalement la société. La gauche est toujours sur ce modèle. La droite apparaît aux yeux de la gauche comme l’incarnation du mal, qu’il faut renverser et abolir. Donc, dire que les gens de droite sont des personnes avec lesquelles on peut passer des compromis ou faire une coalition est inenvisageable pour la gauche française. C’est perçu comme un crime idéologique.»

Les votes contre l'ensemble du projet de loi sur l'abolition de la peine de mort, le 18 septembre 1981 à l'Assemblée. Jacques Toubon avait en revanche voté l'article 1er: «La peine de mort est abolie».

Un crime idéologique d’autant plus grave que Jacques Toubon a voté contre l’ensemble du projet de loi abolissant la peine de mort en 1981 –il en avait en revanche voté l’article principal dans l’hémicycle– et contre la dépénalisation de l’homosexualité en 1982, deux des plus grandes conquêtes sociétales de la gauche. Et qu’importe si ses proches affirment qu’il a changé.

«Un homme politique se résume aux positions et aux déclarations publiques qu’il a adoptées au cours de sa carrière», analyse Christophe Le Digol, maître de conférences à Paris X. «Peu importe que cet homme, dans l'intimité de sa vie, soit différent de son personnage public.» En comparaison, les nominations récentes de quatre diplomates chiraquiens à la tête d’ambassades prestigieuses sont passées relativement inaperçues et n’ont pas été critiquées à gauche.

La faiblesse de Hollande

«Ce qui est en jeu dans la nomination de Jacques Toubon, c'est la définition légitime de la gauche, et ce qu'il est ou non possible de faire quand on prétend y appartenir», poursuit Christophe Le Digol, qui a co-dirigé l’ouvrage Gauche/Droite. Genèse d’un clivage politique. «De plus en plus de socialistes sont sensibles à cette question car on les accuse de mener une politique de droite, et cette accusation n'est pas pour rien dans leurs deux dernières défaites électorales. Choisir Toubon à ce moment précis donne donc un peu plus de crédit et de réalité à cette accusation.»

Autrement dit, ce n’est pas quand la majorité tangue face aux assauts des frondeurs de l’aile gauche du PS que François Hollande peut se permettre de déstabiliser son camp en donnant des gages à l’opposition. Pour Pierre Martin, politologue au CNRS et à l’IEP de Grenoble, le débat sur le sectarisme supposé de la gauche dans l’affaire Toubon n’est qu’un leurre. Le vrai problème viendrait plutôt d’une faute politique de François Hollande lui même, qui ne s’est pas rendu compte qu’il n’avait plus l’assise nécessaire pour imposer une telle nomination:

«Si l’objectif était d’envoyer un message d’apaisement à l’opposition de droite, dans ce cas-là, il fallait choisir une personne qui ne soit pas susceptible de provoquer de telles réactions. Et il fallait préparer les députés en les associant à la décision.»



 


 

En 1988, François Mitterrand lui-même était parvenu à imposer l’ouverture du gouvernement Rocard à des ministres centristes. «A l’époque, des critiques non négligeables se sont faites entendre, mais il n’y avait pas de doute des élus sur les orientations profondes du président», note Pierre Martin. «Mitterrand avait une très forte autorité sur les députés. Il incarnait la légitimité historique de la gauche retrouvée», rebondit Etienne Schweisguth. «Alors que si Hollande faisait la même chose aujourd’hui, une partie de la gauche s’empresserait de le contester.»

Le sectarisme pointé par Manuel Valls ou la «fatwa» contre Jacques Toubon dénoncée par le député UMP, Guy Geoffroy ne sont pas propres à la gauche. Nicolas Sarkozy lui-même s’est séparé de ses ministres d’ouverture et a rappelé des grognards sarkozystes au gouvernement à mesure que sa légitimité politique s’effritait. Quand le temps n’est plus à l’ouverture, il faut donner des gages à sa base.

En malmenant Jacques Toubon, les parlementaires socialistes trouvent surtout un moyen détourné d’exprimer leurs frustrations et leur défiance vis à vis d’un François Hollande affaibli. Le choix du président leur paraît d’autant plus hasardeux que les bénéfices politiques de l’ouverture sont traditionnellement maigres.

«Ces stratégies reposent sur un calcul politique», explique Christophe Le Digol. «Sous Sarkozy, l’idée était non seulement de gagner des soutiens et des voix à la gauche de l'UMP mais aussi de provoquer des tensions dans le camp adverse. Hollande fait sans doute le même type de calcul aujourd'hui en faisant de cette nomination un geste vis-à-vis de l’électorat du centre, voire de droite. Mais en sociologie électorale, on sait bien que cela ne fonctionne pas de cette manière: il va continuer de perdre des électeurs à gauche sans en gagner à droite.»

Jean-Baptiste Daoulas
Jean-Baptiste Daoulas (22 articles)
Journaliste
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