Coupe du monde 2014

Un Brésil en pleine crise d'identité

Simon Kuper, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 04.07.2014 à 19 h 50

Non seulement le jeu pratiqué par la Seleçao n'est pas beau, mais il n'est même pas efficace.

Neymar lors du match contre le Brésil. REUTERS/Dylan Martinez.

Neymar lors du match contre le Brésil. REUTERS/Dylan Martinez.

Brasilia (Brésil)

Quand vous couvrez une Coupe du monde, vous travaillez dix-huit heures par jour et finissez par prier pour un jour sans match. Quand ce jour est finalement venu, je suis allé me balader le long de la plage de Copacabana –uniquement pour raisons professionnelles, évidemment. Le journaliste écossais Hugh McIlvanney a un jour écrit qu'il y a tellement de choses qui rebondissent merveilleusement mieux que n'importe quel ballon de foot sur Copacabana, mais ce jour-là, il y avait aussi des ballons de foot qui rebondissaient. En se promenant le long de la plage, on voit ce que des Brésiliens ordinaires –pour beaucoup des hommes jeunes, mais aussi des femmes– font d'un ballon.

Pour la plupart, ils jonglent avec en groupe ou se le renvoient du pied, de la tête ou même des épaules. Et ils le font merveilleusement bien. Le seul pays où j'aie jamais vu un football de rue de meilleure qualité, c'est le Cameroun il y a vingt ans.

Mais il s'agit d'un jeu où on ne pense qu'à flamber, pas à scorer. Même les quelques mini-matches que j'ai observés sur la plage se ressemblaient: quasiment toutes les passes étaient faites en lob ou en talonnade. Il ne s'agissait pas d'efficacité, mais de l'idée brésilienne du jogo bonito, le beau jeu. La façon dont les Brésiliens jouent sur les plages, dans les rues ou dans les cours d'immeubles (les vrais terrains en pelouse sont rares ici).

Mais le jeu pratiqué par la sélection brésilienne dans cette Coupe du monde n'a été ni beau ni efficace. Que le Brésil devienne ou non champion du monde, au plus haut niveau, la tradition du joga bonito s'est perdue –et le Brésil ne semble pas avoir la moindre idée d'avec quoi le remplacer.

Le joga bonito est plus qu'un style de jeu, il est au centre de l'identité nationale brésilienne. Ce grand pays qui n'a toujours occupé qu'un petit rôle dans la marche du monde a principalement gagné le respect pour le panache –la ginga, cette façon enjouée, typiquement brésilienne, de se déplacer– avec lequel il a remporté des Coupes du monde.

Neymar, seul interprète du joga bonito

Dans l'équipe actuelle, le seul interpète restant du joga bonito est Neymar. Il n'est pas seulement le joueur brésilien le plus efficace, en ayant inscrit quatre des huit buts de son équipe; il se voit aussi comme le gardien d'une tradition ancestrale. Quand je l'ai interviewé en mai pour le magazine Red Bulletin, il a rapproché son style de jeu de la danse brésilienne. «Je pense que tous les Brésiliens aiment danser», a-t-il expliqué. «Mettez de la musique pour vous mettre dans l'ambiance et un Brésilien, même assis, se mettra toujours un peu à danser. Je viens d'une famille qui aime la samba et la pagode. Je pense que j'ai un peu de cette ginga brésilienne, quelque chose dans les hanches.»

Le boulot de Neymar n'est pas seulement de gagner la Coupe du monde, il est de puiser à la tradition brésilienne. Contre le Cameroun, après avoir assuré la victoire avec un doublé, il a commencé à faire des coups du sombrero, ce petit lob au dessus de la tête de l'adversaire rendu célèbre par Pelé en 1958. Les pénaltys qu'il a tirés contre la Croatie et le Chili étaient tous deux ce qu'on appelle des paradinhas, avec un léger ralentissement dans la course d'élan, comme si, une nouvelle fois, il citait l'oeuvre de Pelé. L'identité footballistique brésilienne repose sur un petit mec maigrichon avec la ginga, ce qui est particulièrement préoccupant étant donné que le Cameroun a essayé et le Chili pratiquement réussi à le sortir du jeu.

Pendant ce temps-là, l'équipe du Brésil qui évolue autour de lui n'est que laideur. Seul un génie peut encore produire du joga bonito dans le rythme effréné du football d'aujourd'hui: certains des coéquipiers de Neymar, comme Fred ou Luiz Gustavo, ne font même pas semblant d'essayer, mais ne maîtrisent pas non plus la notion européenne du football comme géométrie, comme quête de l'espace à travers des passes rapides. La tradition brésilienne s'est perdue, et il n'y a rien pour la remplacer.

Cette équipe ne fonctionne même pas bien au service de Neymar. Ses équipiers peinent à lui transmettre de bons ballons ou à faire des appels en sa faveur. L'Argentine gâche Lionel Messi presque de la même façon, qu'on peut opposer à celle dont les Pays-Bas ont brillamment façonné un système destiné à aspirer leurs adversaires vers l'avant puis lancer le génie de l'équipe, Arjen Robben, dans les kilomètres d'espaces disponibles.

Les Brésiliens savent que leur équipe est médiocre

Les Brésiliens savent que leur équipe est médiocre. Ils comprennent que la Seleçao ne sera pas ouvertement favorite lors des matchs qui lui restent. Cela signifie que l'intensité émotionnelle de la nation est plus forte aujourd'hui qu'elle l'était en 1970 ou 2002, quand la supériorité du Brésil sur les autres était évidente.

«Je me sens comme JFK après la crise des missiles de Cuba», m'a expliqué un ami brésilien après avoir frôlé le drame national contre le Chili samedi. L'affrontement contre une excellente Colombie pourrait se révéler tout aussi stressant.

Que le Brésil gagne ou non cette Coupe du monde, sa sélection affrontera après le tournoi le même questionnement que le pays. En football, il a connu 56 années merveilleuses. En économie, vingt, depuis l'introduction, le 1er janvier 1994, du «nouveau» real, qui a rapidement mis fin à l'inflation. Dans ces deux domaines, le football et l'économie, le Brésil semble à la fin d'un cycle, a besoin d'un nouveau système. Mais on ne voit nulle part un signe de ce à quoi il pourrait ressembler.

Simon Kuper
Simon Kuper (7 articles)
Chroniqueur au Financial Times
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