Partager cet article

Soyez de mauvais(e)s féministes, peu importe

On veut déjà que vous soyez une mère parfaite, une épouse parfaite. Que vous ayez des formes parfaites. Ne rajoutons pas la pression du standard féministe.

Dans un essai intitulé Bad Feminist qui sortira début août aux Etats-Unis, l'auteure Roxane Gay, professeure d'anglais, féministe, se revendique avec ironie «mauvaise féministe»: parce qu'elle ne combat pas toutes les aliénations de la femme dans la société, parce qu'elle ne respecte pas tout le temps, sans cesse, une ligne de conduite qui permettrait sans équivoque aux femmes d'être sur un pied d'égalité avec les hommes.

Dans une interview au magazine Elle (dont certaines questions sont sexistes...) elle expliquait il y a quelques jours:

«Je me suis mise à me qualifier de mauvaise féministe pour faire preuve d'ironie, il y a quelques années, et puis je me suis rendue compte qu'effectivement je suis une mauvaise féministe, d'une certaine manière. Je ne veux surtout pas désavouer le féminisme, à l'instar de tellement de gens semblent vouloir le faire. Je suis féministe, j'en suis fière, et je le revendique, mais en même temps je ne me conforme pas toujours aux principes du féminisme, ou aux choses auxquelles "les bon(ne)s féministes" croient. Donc je voulais revendiquer mon féminisme en reconnaissant davantage que toutes les féministes ne sont pas parfaites.»

Ce terme de mauvais féminisme fait de plus en plus écho à un jugement émis à l'égard des femmes qui ne se disent pas féministes, ou pas féministes comme il faut. Vous remarquerez l'ironie de la chose: c'est encore une nouvelle manière de porter un jugement sur les femmes parce qu'elles ne se conforment pas à ce que d'autres voudraient qu'elles soient.

C'est ainsi que Lena Dunham, féministe revendiquée, posant pour Vogue, s'était fait taxer de mauvaise féministe, ou d'hypocrite, pour avoir accepté de se faire retoucher. A l'inverse, quand des stars refusent de se dire féministe (par désintérêt pour leur condition de femme, ou souvent par ignorance des revendications du féminisme: l'égalité) elles se le voient reprocher. Ce fut récemment le cas DE Lana Del Rey, Taylor Swift, ou Katy Perry.

Toute cette pression exercée sur les femmes pour qu'elles soient en conformité avec leur féminisme revendiqué, ou qu'elles mettent leur pouvoir et leur volonté d'égalité en accord avec un féminisme idéal, ne revient qu'à une double peine. Déjà vous êtes une femme (donc placée en position d'infériorité dans la société), en plus vous avez tous les regards braqués sur vous, vérifiant que vous pensez comme il faut.

C'était très frappant dans un récit personnel que l'éditorialiste féministe Chloe Angyal avait fait sur le site Feministing, en 2013. Elle expliquait dans ce texte comment elle avait découvert ce site (pour lequel elle travaille depuis plusieurs années), pourquoi il était essentiel pour elle d'écrire sur le féminisme, de le revendiquer, de briser les injonctions au corps parfait faites aux femmes, pourquoi elle avait passé les deux années précédentes à bloguer passionnément sur ces sujets. Et, dans ce texte, elle ajoutait:

«J'adore ce groupe de blogueurs, j'adore nos lecteurs, j'adore, plus largement, la communauté féministe sur Internet dont ce blog fait partie. Et c'est la raison pour laquelle je dois vous dire que ces deux dernières années, je n'ai pas été complètement honnête avec vous, lecteurs. Tout en bloguant sur les standards de beauté pernicieux, sur le besoin de voir davantage d'images réalistes de femmes dans les médias, d'aimer votre corps, j'ai détesté le mien. Je l'ai malemené. Je me suis affamée

Chloe Angyal confessait son anorexie et sa culpabilité.

«Par dessus tout, par dessus le fait d'être malheureuse, d'avoir honte, et d'avoir sacrément faim, j'avais le sentiment d'être une mauvaise féministe et d'être une fichue hypocrite.»

Cette culpabilité sur le féminisme –savoir s'il est bien ajusté, s'il est bien respecté, bien revendiqué–  c'est une culpabilité qui s'ajoute à celle qui pèse déjà sur les femmes à l'ambition trop grande, à l'autorité trop écrasante, aux cuisses trop larges, aux cheveux trop bouclés. Aux mauvaises épouses. Aux mauvaises mères. Si les féministes font peser sur les femmes un tel poids supplémentaire, qui a besoin de misogynes?

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte