Coupe du monde 2014Sports

Mondial: Toute la magie de regarder un match à la radio

Yannick Cochennec, mis à jour le 07.07.2014 à 16 h 47

Face à l’afflux d'images, la radio laisse encore la place à l’imaginaire. La Coupe du monde de football sublime cet art du récit.

Entrevue radio / Andreanne Germain / Flickr License by 2.0

Entrevue radio / Andreanne Germain / Flickr License by 2.0

Sur une route la nuit, au volant d’une voiture pendant des kilomètres, sans croiser personne ou presque si ce n’est son enfance ou son adolescence en écoutant à la radio le récit de Allemagne-Ghana, match du premier tour de la Coupe du monde de football.

Entendre une voix qui vous ramène presque avec émotion une bonne trentaine d’années plus tôt, à une époque où les matches de ce qu’on appelait encore la première division de football n’étaient pas diffusés sur Canal+, qui n’existait d’ailleurs pas. A une époque où le poste de radio ou le transistor que l’on tournait dans tous les sens pour chasser le larsen étaient les seules sources d’information pour vous faire vivre le championnat de France en direct.

Pourquoi choisit-on une station plutôt qu’une autre et s’y accroche-t-on le reste de son existence? Mystère parfois géographique lorsque l’on grandit à la pointe de la Bretagne et que l’on n’arrive pas à capter RTL et ce qu’on appelle alors Radio Monte-Carlo. Pour moi, ce furent donc France Inter et Europe 1.

Puis complètement France Inter le jour où j’ai compris qu’il était vain de coller un autocollant Europe 1 sur le pare-brise arrière de la voiture de mes parents en espérant, à genoux sur la banquette arrière dans le sens inverse de la marche, voir Maryse ou Julie me faire des appels de phare pour me distribuer les célèbres enveloppes garnies d’argent de la station de la rue François 1er.

France Inter donc, avec le soir des matches en modulation de fréquence, Pierre Loctin pour animer les journées de la D1 avec tout un tas d’envoyés spéciaux ou de correspondants aux quatre coins de la France. «But à Laval!», nous disait Thierry Ruffat. «But à Jooris!», répondait Jean Crinon depuis Lille quand il n’était pas à Valenciennes. «Il pleut des cordes à Brest», se lamentait Michel Le Néel. Jacques Vendroux était déjà dans la place quand Thierry Gilardi, souvent depuis le Parc des Princes, faisait ses premières armes dans le métier.

Et quand les matches avaient lieu le samedi soir, et après avoir soigneusement noté les résultats sur le Carnet du supporter, arrivait alors le moment de Téléfoot, animé par Pierre Cangioni, pour la visualisation de ces buts entrés jusque-là dans notre seule oreille.

Reliés à la seule voix du commentateur

Aujourd’hui, à l’heure où les images se déversent sur nous jusqu’à l’inondation et parfois la noyade, la télévision étant elle-même prise de vitesse par des réseaux sociaux plus prompts à nous montrer qu’il n’y avait pas hors-jeu par le biais d’une capture d’écran millimétrée, la radio reste, en quelque sorte, un îlot sur lequel il est possible de laisser courir son imagination.

«L’image est un arrêt de mort pour l’imaginaire», tranche, en citant Marguerite Duras, Pierre-Louis Basse, ancienne grande voix d’Europe 1 avec Eugène Saccomano, trois Coupes du monde au compteur, aujourd’hui romancier.

L’image est un arrêt de mort pour l’imaginaire»

Marguerite Duras, cité par Pierre-Louis Basse

Avec la radio, il est bon, c’est vrai, d’être, en quelque sorte, aveugle au temps des selfies sachant que dans son fonctionnement quotidien à l’antenne, il n’y a que le sport pour susciter un tel déferlement d’actions et de mots. Reliés à la seule voix du commentateur, nous passons par les hauts et les bas de son intonation au gré de ses emballements ou de ses déceptions.

Sa voix se précipite et nous voilà déjà prêts à fantasmer une action qui n’est peut-être pas aussi dangereuse qu’elle paraît l’être. Sa voix se déchire soudain, part dans tous les sens et nous ramène à l’essentiel: l’émotion du moment. C’est l’art du récit dans ce qu’il a de plus brut et de plus authentique, rendant l’image parfaitement inutile comme lors du récent France-Suisse.

Les buts de France-Suisse sur France Bleu.

Matteu Maestracci, envoyé spécial de Radio France au Brésil, est l’auteur de ces envolées qui marqueront probablement à jamais sa vie professionnelle, lui qui s'apprête à intégrer la matinale de France Info à la rentrée. «Commenter à la radio, c'est magique comme sensation, reconnaît-il d’ailleurs par email. On est un peu démiurge, un peu metteur en scène, chef d'orchestre, avec un brin de théâtre un poil mégalo. C'est jouissif et rien ne peut remplacer ça en termes d'adrénaline et de partage

Dans un pays où le journalisme sportif (et le sport en général) est souvent regardé d’un peu haut, il ne faudrait pas croire, toutefois, que l’exercice relève de la comédie, qu’il est préfabriqué et qu’il est surtout facile. Il n’est pas donné à tout le monde d’assurer un direct au cœur d’une telle succession d’événements inattendus auxquels un journaliste politique (par exemple) n’est certainement pas habitué sur un temps aussi long. Dans ce numéro d’acrobate de la parole sans filet que représente un direct de football, l’hésitation est aussi préjudiciable que celle du buteur devant la cage.

A la radio, où le silence est l’ennemi, tout est question de rythme pour le commentateur, avec comme souci premier de «ne pas perdre l’auditeur» selon les mots de Matteu Maestracci. «A la radio, la voix doit être l'image et il ne faut donc pas oublier de préciser tout le temps où se trouve le ballon», précise Jean Rességuié de RMC Info, également au Brésil. «Nous sommes les yeux de l’auditeur, résume Jérôme Millagou, qui en est à sa cinquième Coupe du Monde pour RTL. Il doit savoir où est le ballon sur le terrain et où en est le score, d’où la nécessité de le répéter à l’antenne de manière assez fréquente pour tous ceux qui prennent la retransmission en route.»

Les manières de commenter sont multiples et parfois différentes au sein d’une même station en fonction de la personnalité de chacun. Alors que Pierre-Louis Basse vante plus un mode de narration «à la britannique», c’est-à-dire avec une forme de distance ou de neutralité dans le ton, Jérôme Millagou, Jean Rességuié et Matteu Maestracci, en hommes originaires du Sud, admettent, eux, leurs intonations plus latines et revendiquent, par exemple, «le droit à l’emphase à l’occasion» pour Jérôme Millagou ou «la gouaille» comme signature pour Jean Rességuié.

De toute façon, la voix qu’ils portent aujourd’hui au-delà des ondes est l’héritage direct de celles qui les ont inspirés. «J'ai voulu faire de la radio en écoutant Radio Monte-Carlo à l’occasion des parcours des Verts et de Bastia en Coupes d'Europe, avec les commentaires de Bernard Spindler ou Didier Beaune, confie Jean Rességuié. Didier Beaune a été un mentor pour moi, il m'a permis d'entrer dans cette maison et je me suis retrouvé à commenter la finale de l'Euro 2000 avec lui.» 

La voix ne trahit jamais la réalité d'un match

«Quand j'étais ado, se remémore le Corse Matteu Maestracci, j'ai eu envie de faire ce métier grâce aux commentaires de mon collègue et ami Jean Pruneta, présent sur cette Coupe du Monde pour Radio France. Il commentait les matches de Bastia en intégrale avec faconde, humour et rigueur, et c'était formidable, avec une vraie électricité. Aujourd'hui encore, les gens coupent le son de la télé en Corse pour l'écouter

Branché enfant sur France Inter, Jérôme Millagou se souvient, lui, de Gérard Mathieu, qui suivait les matches du Sporting de Toulon et qui disait «Allo Paris» pour prendre l’antenne quand il y avait un but. «A chaque fois, à sa voix, je savais si Toulon avait pris ou marqué un but», sourit-il.

Au cœur de cet imaginaire dans lequel nous plonge la radio, la vérité est, il est vrai, rarement loin pour l’auditeur. Car la voix, témoin fidèle de nos états d’âme personnels, ne trahit jamais la réalité d’un match de football. «En 1974, je me rappelle très bien d’un match et d’un but de Saint-Etienne raconté par Fernand Choisel sur Europe 1, se rappelle Pierre-Louis Basse. Eh bien, des années plus tard, j’ai vu ce but et il était exactement comme je l’avais visualisé. La façon dont il avait décrit l’action était si rigoureuse qu’il avait réussi à imprimer l’exacte image dans mon cerveau.»

Une Coupe du monde de football construit des souvenirs pour la vie. Que nous restera-t-il de celle-ci au Brésil? Il est encore trop tôt pour le dire, mais ce ne sont pas les images qui la raconteront le mieux. Le récit oral que nous en ferons permettra d’en perpétuer la légende auprès des futures générations à l’instar de ceux qui racontent, comme moi, «leur» Séville jusqu’à plus soif.

A 14 ans, ce 8 juillet 1982, ne supportant plus la tension infligée par la télévision alors qu’allait commencer la séance des tirs au but, j’avais filé dans ma chambre pour écouter la radio. Ce drame-là, je ne pouvais pas le voir, mais je voulais bien entendre des voix pour me faire croire que la victoire était encore possible…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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