Economie

«L'économie circulaire» est à la mode. Mais est-elle vraiment positive?

Catherine Bernard, mis à jour le 03.07.2014 à 11 h 49

Préserver l'environnement, resserrer les liens sociaux, augmenter la convivialité: les initiatives fourmillent pour sortir –un peu– d'une économie productiviste et où le marketing est loi. Mais attention aux fausses bonnes idées!

Des tuyaux. REUTERS/Jo Yong-Hak

Des tuyaux. REUTERS/Jo Yong-Hak

Après le «développement durable», l'«économie verte», s'ouvre désormais l'ère de l'«économie circulaire».

Quésaco? L'économie circulaire, pour faire simple, est une économie où les activités sont organisées de telle sorte que les déchets des uns deviennent les ressources des autres. Rien ne se perd, tout se transforme, ce qui, in fine, minimise les prélèvements en ressources naturelles ou rares et, normalement aussi, les émissions nocives. Elle s'oppose à l'économie linéaire qui, une fois la consommation terminée, jette, contraignant la chaîne économique à reprendre  inlassablement le même schéma: extraction, production, consommation, mise au rebut. 

L'économie circulaire est à la mode. L'Ademe et l'Institut de l'économie circulaire organisaient en juin ses premières assises , un événement public se tenait fin juin à Paris, tandis que Bordeaux organise ce 3 juillet un forum de l'économie circulaire baptisé Cicle. Et ce ne sont que des exemples parmi d'autres.

Si la notion d'économie circulaire est simple à comprendre, elle recouvre de nombreux sujets: il s'agit tout d'abord d'écoconcevoir –autrement dit de mettre au point des produits peu gourmands en matières non renouvelables, durables (finie l'obsolescence programmée) et facilement recyclables. Ou, plus précisément, réutilisables, sous d'autres formes, par d'autres, ce qui minimise encore plus l'empreinte environnementale.

L'économie circulaire implique aussi une circulation intense d'informations entre les acteurs économiques: les gaz qui s'échappent des cheminées de l'un ne peuvent être une ressource pour l'autre que si ce dernier est au courant.

Elle exige également une grande capacité d'innovation: il s'agit de s'adapter à de nouvelles matières premières, ou de trouver un usage à des produits en fin de vie.  Tout en proposant des produits abordables pour le consommateur. L'innovation frugale, un autre concept très à la mode, a ainsi toute sa place dans cette économie circulaire.

L'économie circulaire implique aussi que l'on réfléchisse systématiquement en termes de cycle de vie des produits: il ne suffit pas de savoir combien je consomme en utilisant mon ordinateur, mais combien mon ordinateur, de la production à sa fin de vie, a impacté l'environnement. En termes d'émissions de gaz à effet de serre, mais aussi d'utilisation de composants dangereux pour l'environnement, par exemple. 

Ces analyses de cycle de vie (ACV) permettent ainsi de savoir s'il vaut mieux continuer à conduire –modérément– une vieille voiture polluante ou plutôt la mettre à la casse pour la remplacer par une voiture électrique flambant neuf. Mais aussi s'il vaut mieux réutiliser un produit, ou le recycler. Des décisions qui ne sont, en réalité, pas toujours aussi évidentes à prendre qu'il y paraît. 

L'économie circulaire remet aussi au goût du jour des pratiques largement oubliées: les circuits courts, par exemple. Ou encore le réemploi, et la revente entre particuliers. 

L'usage plutôt que la propriété, surtout. Car pourquoi acheter un produit qui sert peu –et qu'il faut donc produire en plus grandes quantités– si l'on peut le partager à plusieurs, ou le louer? C'est l'économie de fonctionnalité (on achète une fonction et non un produit) qui entraîne dans son sillage l'économie collaborative (il faut échanger pour pouvoir partager les usages).

Si tout le monde
se met à louer
des équipements que personne n'aurait acheté,
on consomme plus»

Cécile Desaunay

Bien entendu, ce raisonnement n'est pas nouveau (certaines enseignes se font fort depuis longtemps de proposer tout à la location), mais il s'élargit considérablement: outils, mais aussi voitures (covoiturage, voitures en libre service...), vélos, ou même place de couchage (le couchsurfing qui propose l'hébergement temporaire gratuit entre membres).

Le Cloud computing (l'informatique en «nuage», où  l'hébergement des données, les serveurs et les applications sont partagées) repose d'ailleurs sur ces principes: pourquoi avoir dans l'entreprise d'énormes serveurs qui ne servent à rien 16 heures par jour quand, partagés dans un «nuage», ils peuvent tourner 24h/24? 

Attention cependant à quelques pièges: tout d'abord, ce n'est pas parce que l'économie sera circulaire qu'elle sera nécessairement moins marchande.

Le but est de gagner de l'argent

L'économie circulaire n'est absolument pas réservée aux gentils utopistes: il y en a, bien entendu, mais l'idée est bien qu'elle séduise un nombre toujours croissant d'acteurs économiques en proposant des modèles économiques assurant une rentabilité –à terme– au moins égale à la rentabilité présente. Autrement dit, qu'elle devienne le modèle dominant.

Ne croyez donc pas que ses acteurs, à quelques exceptions près, veulent nécessairement du bien à votre portefeuille ou rechignent aux pratiques traditionnelles du marketing. Certains participants des Assises de l'Economie circulaire s'étonnaient des rumeurs selon lesquelles Couchsurfing –qui a déjà quitté son statut non lucratif pour devenir une entreprise classique– allait vendre  ses fichiers. Ou s'indignaient des commissions prises par Blablacar (covoiturage) ou AirbnB (logements temporaires). Ben non: ce sont des entreprises comme les autres. Cependant, rien ne vous empêche de vous passer de leurs services, si leurs tarifs vous semblent exagérés. Nul doute qu'un nouveau concurrent –en mal d'adhérents– serait tout à fait disposé à récupérer votre clientèle! Comme dans la bonne vieille économie.

Circulaire ne veut pas dire vert

Ensuite, l'usage partagé n'est pas toujours si bon que cela  pour l'environnement. 

Louer un nettoyeur à haute pression que l'on utilise une fois par an, une voiture ou même un appareil à raclette, parfait. Pour un lave-linge, si l'usage partagé fait passer sa durée de vie de 15 à 5 ans, le gain est moins flagrant. Il mérite en tous cas d'être vérifé.  

«Mais si tout le monde se met à louer des équipements que personne n'aurait acheté, cela signifie tout simplement que l'on consomme plus», estime Cécile Desaunay, chargée de veille et d'études à Futuribles.  

Que faisaient, jadis, les clients actuels d'Autolib? Prenaient-ils le taxi ou leur voiture, ou bien les transports en commun? La réponse conditionne largement le bilan environnemental de l'opération. Idem si le cloud computing conduit à une overdose d'informatique, à l'intérieur des entreprises et dans leurs relations avec leurs clients, alors que, naguère, les soucis d'investissement en matériel auraient contraint à une sélection plus sévère. Ou si vous ou vos enfants achetez davantage de jeux vidéo puisque vous êtes assurés de les revendre facilement.

«L'économie collaborative est aussi une façon de consommer autant en période de pouvoir d'achat faible», expliquait l'un des intervenants des Assises de l'Economie circulaire. Tandis qu'Antonin Léonard, de Ouishare, reconnaissait:

«Ceux qui pratiquent le plus la consommation collaborative sont aussi ceux qui consomment le plus.»

Sans compter, mais c'est évidemment hors sujet, que certains se donnent le prétexte de cette écononomie collaborative pour s'offrir un nouveau terminal mobile. C'est quand même plus pratique pour échanger et partager facilement!

Consolons-nous: à défaut de protéger vraiment l'environnement, cela, au moins, favorise la croissance!

Catherine Bernard
Catherine Bernard (148 articles)
Journaliste
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