France

L'UMPS n'est ni une réalité ni souhaitable

Xavier Landes, mis à jour le 01.07.2014 à 12 h 32

Il y a de bonnes raisons d’être méfiant à l’égard d’un front commun, même limité, entre les deux premiers partis français.

François Hollande et Alain Juppé. REUTERS/Pascal Rossignol.

François Hollande et Alain Juppé. REUTERS/Pascal Rossignol.

Réagissant à l’onde de choc provoquée par la victoire du Front national aux élections européennes, Éric Le Boucher a proposé ici-même que gauche et droite modérées assument leur convergence politique. En cela, sa tribune s’insère dans le débat plus large portant sur la pertinence de la distinction droite/gauche et, plus particulièrement, sur la nécessité pour la gauche de se reformer.

L’adoption par la gauche française (ainsi que ses homologues en Europe et ailleurs) d’idées qui furent traditionnellement associées (à tort ou à raison) à la droite (comme le libre-échange, l’autorégulation des marchés, la modération des acquis sociaux, etc.) suscite de plus en plus de réactions quant à l’identité et au modèle de société de la gauche modérée. En bref, en quoi gauche et droite sont-elles désormais différentes?

Dans ce contexte, la tribune d'Éric Le Boucher a le mérite d’exprimer clairement le fond du problème et de défendre l’argument suivant:

1. Le Front national a raison: UMP et PS ont la même politique

2. Au lieu de s’évertuer à le nier, les deux partis devraient l’assumer

3. Ce qui devrait conduire à une «union nationale» (tout au moins quant aux sujets où il y a accord).

Tout d’abord, notons que ce n’est pas parce que l’UMP et le PS ont (prétendent avoir ou laissent penser qu’ils ont) la même politique que d’autres politiques qui marqueraient plus nettement leurs différences ne sont pas envisageables.

Mais on peut toujours rétorquer qu’UMP et PS sont d’accord sur l’essentiel, ce qu'Éric Le Boucher nomme une «économie sociale de marché» ou «un capitalisme apaisé». Outre le fait qu’il est difficile de cerner avec précision les politiques publiques concernées, est-ce que cela signifie que les deux partis acceptent (ou devraient accepter) l’économie de marché sous une même forme?

Variantes de l'économie sociale de marché

Si on met de côté les débats quant à la définition de l’économie de marché, force est de reconnaître l’étendue des possibles ouverte par l’appellation «économie sociale de marché». De nombreux choix de société et niveaux de régulation publique, taxation, etc., sont compatibles avec cette appellation.

Il existe des différences significatives entre diverses variantes de l’économie sociale de marché. Par exemple, les États-Unis de l’après-guerre formaient une «économie sociale de marché» fondée sur une imposition fortement progressive. L’Allemagne post-Schröder était aussi une «économie sociale de marché», mais caractérisée par l’absence de salaire minimum, une stagnation des revenus modestes et des inégalités croissantes. États-Unis et Royaume-Uni sont des «économies sociales de marché», tout comme les pays scandinaves, mais avec des performances sociales qui ne sont pas les mêmes, surtout depuis les années 1970.

Le fait que UMP et PS mènent en apparence des politiques semblables ne signifie pas que, d’une part, des alternatives crédibles n’existent pas à droite comme à gauche, et, d’autre part, que de telles alternatives n’articulent pas des différences profondes.

Dans la seconde partie de sa tribune, Éric Le Boucher paraît endosser une position légèrement différente: du fait du péril représenté par l’extrême droite, un front commun entre droite et gauche parlementaires serait devenu nécessaire, en particulier sur les dossiers où une convergence idéologique (voire pragmatique) existe. Sans manquer d’attrait, l’argument se heurte toutefois à deux écueils.

Un dangereux quitte ou double

Le premier est d’ordre stratégique. Le pari ressemble à un dangereux quitte ou double. Si les politiques menées par le front commun se révèlent efficaces dans des domaines clefs du point de vue des citoyens (emploi, stabilité économique, inégalités, santé, etc.), alors il est plausible d’envisager un recul durable de l’extrême droite, la condition d’un tel recul étant que les électeurs du Front national soient plus motivés par la situation objective que par des perceptions tronquées.

Par contre, si les politiques menées échouent, le FN pourra alors se targuer d’avoir eu doublement raison: l’UMPS existe bel et bien, et il est incapable de remédier à la situation actuelle (quand il n’en est pas tout simplement responsable).

Le second écueil est de nature démocratique, et c’est probablement le plus sérieux. En effet, la santé d’une démocratie se mesure au degré de débats raisonnés qu’elle produit entre différentes conceptions politiques. Plus la diversité des opinions est assumée par des acteurs clairement identifiés, plus la démocratie a de chances de bien se porter. Quelque part, l’expression d’une diversité d’opinions raisonnables est une condition nécessaire à l’épanouissement d’une démocratie fonctionnelle.

Si une telle diversité est occultée ou amoindrie, il existe un risque d’instrumentalisation, c’est-à-dire que des individus ou partis peuvent s’emparer d’idéaux qui ont été délaissés afin d’avancer d’autres buts, moins louables. C’est précisément la dynamique à l’œuvre en France avec le FN et ailleurs (comme au Danemark avec le Dansk Folkeparti).

Mais on pourrait toujours dire qu’une telle diversité n’a de valeur qu’autant que les multiples positions politiques qui la composent en ont une en propre. Dit autrement, la démocratie n’a rien à gagner à représenter des positions absurdes, dangereuses ou intolérantes (par exemple, nazies ou esclavagistes). Le problème avec cette objection est qu’il existe une large palette de positions politiques pertinentes, réalisables, modérées, qui échappent à un front commun.

Le politique n'est pas une science exacte

Au final, on peut être tenté d’adhérer à l’optimisme de la tribune d'Éric Le Boucher, c’est-à-dire d’être convaincu que UMP et PS partagent, devraient ou pourraient partager le même socle politique, le même idéal de société, la même conception de la régulation publique, de la taxation des revenus et richesses, du service public, de la redistribution, de la sécurité sociale, etc.

Mais il y a aussi des raisons d’être méfiant à l’égard d’un front commun, même limité, et de préférer une plus grande diversité de nuances politiques. Pas parce qu’il y aurait d’un côté ceux qui ont raison et de l’autre ceux qui ont tort, mais parce que le politique est loin d’être une science exacte et que nous avons de bonnes raisons, en tant que citoyens, d’être en désaccord les uns avec les autres à propos de sujets essentiels tels la structure de l’impôt ou les politiques de redistribution.

Laisser croire que ce n’est pas le cas peut conduire à confirmer l’idée que les élites (politiques et économiques) se seraient entendues dans le dos des citoyens pour imposer une pensée unique (qui est la base de l’argument UMPS) et que le parlementarisme n’est qu’une illusion dont il conviendrait de sortir en pratiquant un vote «antisystème».

Xavier Landes
Xavier Landes (24 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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