SportsCoupe du monde 2014

Qu'importe le résultat contre le Nigéria, Deschamps a déjà réussi sa Coupe du monde

Mathieu Grégoire, mis à jour le 30.06.2014 à 13 h 44

En moins de deux ans, le capitaine des champions du monde 1998 a ressuscité des Bleus meurtris par Knysna et l'Euro 2012 en remettant l’enjeu sportif au centre des débats.

Didier Deschamps, Olivier Giroud, Mamadou Sakho et Yohan Cabaye. REUTERS/Marco Brindicci.

Didier Deschamps, Olivier Giroud, Mamadou Sakho et Yohan Cabaye. REUTERS/Marco Brindicci.

Une élimination de la France, ce soir face au Nigéria (18h, heure française à Brasilia), obscurcirait à peine le tableau des deux premières années de l'ère Deschamps à la tête des Bleus. En moins de deux ans, le capitaine des champions du monde 1998 a ressuscité l’équipe de France. Il a remis l’enjeu sportif au centre des débats.

Ce dimanche soir, quelques heures avant un huitième de finale prometteur, les discussions, dans tous les talk-shows, portaient sur deux points cruciaux: faut-il préférer Paul Pogba à Moussa Sissoko et Olivier Giroud à Antoine Griezmann? Autre problématique majeure soulevée à l'orée de ce D-Day: DD a-t-il mélangé les chasubles des titulaires et des remplaçants lors de l’opposition à l’entraînement?

Ça n’a l’air de rien, mais pour les Bleus, ça veut dire beaucoup. Cette apparente futilité permet d’effacer les discours sur les caïds immatures, les histoires de primes, les sondages sur le désamour entre une équipe et un public et tant d’autres digressions humiliantes. La seule polémique qui a troublé la compétition des Bleus a concerné leurs compagnes, désireuses d’ajouter une étoile à leur hôtel, quand d’autres la rêvent sur leur maillot. Elle a fait long feu.

Les Bleus sont passés à autre chose

Knysna a été digéré. Les Bleus sont passés à autre chose. De 2010 à 2012, Laurent Blanc et ses hommes ont répété cette phrase comme un mantra, mille fois. L’ancien sélectionneur avait commencé son mandat en écartant les mutins d’Afrique du Sud et en convoquant 22 joueurs restés au pays pendant ce triste Mondial pour un amical perdu en Norvège (1-2). Une mesure symbolique.

On ne solde pas un tel échec du football français en une rencontre en Scandinavie. Mais on sème. Des graines qui donneront peu, pas assez, comme Hatem Ben Arfa, Lassana Diarra, Jérémy Ménez, Philippe Mexès, Yann M’vila, Samir Nasri. D’autres qui mettront du temps à pousser, mais embellissent aujourd’hui le paysage: Karim Benzema, Yohan Cabaye, Mathieu Debuchy, Blaise Matuidi, Mamadou Sakho, Moussa Sissoko… A l’époque, leur cote est relative. Aujourd’hui, ils suscitent un espoir fou.

Aux belles paroles du fédérateur Laurent Blanc, Didier Deschamps a adjoint les actes. Une matinée caniculaire d’août 2010, DD nous avait dit, à propos de Knysna:

«Le dimanche, le jour du bus, j’étais scotché devant ma télé. Ce que j’ai vu, c’est quelque chose qui m’est insupportable.»

Pendant des semaines et des semaines, celui qui était alors coach de l’OM s’est engagé dans une profonde réflexion sur la notion d’autorité. Il a vu toute la fragilité de la reconstruction à l’Euro 2012, quand Blanc n’a plus tenu les compliqués Ben Arfa, Menez, Nasri.

Il a ferraillé en interne, en faisant des choix forts, en donnant sa chance à Nasri, en l’écartant ensuite. Nasri peut bien «marronner», comme on dit à Marseille, il sait qu’il n’a pas été mis de côté sur sa simple réputation.

Deschamps a aussi bataillé en externe, il a multiplié les opérations médiatiques, allant jusqu’à visiter le plateau de Jean-Jacques Bourdin. Il a continué à tisser des liens forts avec une partie des suiveurs des Bleus et les patrons des grandes rédactions sportives. Sans l’afficher directement, il a plaidé sa cause, sans cesse.

Deschamps a réponse à tout

Deschamps a réponse à tout. C’est sa force. «Quel est le pourcentage de la communication dans ce job? Pas mal, je ne sais pas l’évaluer, confiait-il avant de reprendre les Bleus. La gestion humaine a pris le pas sur le travail de terrain. Et la composante médiatique se greffe. Mais bout à bout… Forcément, ça prend du temps et de l’énergie, de plus en plus. Quand je vous parle, je suis concentré sur ce que je vous dis.»

Puis de préciser:

«La presse n’est pas un outil vis-à-vis de mes joueurs. Mon message, c’est dans le vestiaire, et de ma bouche. Je ne veux pas qu’ils l’apprennent ailleurs.»

Les variations de l’opinion publique comme les états d’âme de Mathieu Valbuena, Deschamps a besoin de tout maîtriser. A l’OM, sur la fin, il frôla la paranoïa aiguë et le club implosa. Il termina très affaibli, physiquement et psychologiquement. Sacrément touché, comme les Bleus repris en ce mois de juillet 2012.

Deux ans plus tard, la reconstruction est achevée, et elle a carrément pris des allures de reconquête lors du barrage retour face à l’Ukraine (3-0, en novembre dernier) et pendant la victoire stupéfiante contre la Suisse (5-2, le 20 juin).

Le grand public a appris à aimer le taiseux Benzema, a fait de Valbuena son chouchou. Si Deschamps avait été plus borné et moins pragmatique, vous n’auriez d’ailleurs jamais entendu parler du «Petit Vélo», qui vient de rejoindre la «Grande Boucle» au rayon des spécialités françaises réputées à l’international.

On peut aimer deux fois

Si la France perd ce soir, une déception légitime escortera notre nuit. Ce Nigéria n’est pas l’Espagne de 2012. Mais il n’y aura pas de mépris, pas d’indifférence, aucune insulte d’un joueur visant un journaliste à commenter. Les «grandes gueules» cibleront d’autres sujets plus polémiques, les salaires des joueurs resteront épargnés.

Didier Deschamps se projettera sur l’Euro 2016 en France, une aventure «esseptionnelle», vantera les vertus du Mondial sur sa jeune génération, à commencer par Paul Pogba, qu’il s’échine à modeler. Et on plongera.

Un copain m’avait dit, à l’ouverture de ce Mondial:

«Cette équipe de France, elle me fait penser à une ex-copine que tu as aimée, et avec qui tu te remets, plusieurs années après une séparation douloureuse. Au début, difficile de savoir si ce n’est pas uniquement la nostalgie qui te guide.»

Ces Bleus-là rappellent qu’on peut aimer deux fois.

Mathieu Grégoire
Mathieu Grégoire (29 articles)
Journaliste
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