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On ne pleure pas la fin de «Kitchen Nightmares» de Gordon Ramsay, c'est les oignons

Henry Michel, mis à jour le 01.07.2014 à 11 h 17

Après cent vingt-trois épisodes et douze saisons, Gordon Ramsay met fin à son émission phare. Consolons-nous comme on peut.

Gordon Ramsay, août 2013. REUTERS/Mario Anzuoni

Gordon Ramsay, août 2013. REUTERS/Mario Anzuoni

La nouvelle est tombée comme le hachoir d’un commis de cuisine aux doigts gourds. Et a fait rouler les têtes des milliers de fans de Gordon Ramsay à travers le monde: le chef écossais multi-étoilé a décidé, il y a quelques jours, de mettre fin à Kitchen Nightmares, son émission phare de sauvetage de restaurants cradingues en difficulté.

Le communiqué de presse posé sobrement sur son site, triste comme un restaurant vide, rappelle le parcours impressionnant du programme qui, après cinq saisons en Grande-Bretagne sur Channel 4, avait franchi l’Atlantique avec une version US formatée pour la Fox, dans laquelle Ramsay avait écumé les rades grecs, italiens et diners des Etats-Unis sur près de sept saisons.

Au total, 123 épisodes, 123 éditions d’un programme tout à tour déprimant et hilarant, dans lequel le téléspectateur découvrait l’exutoire de voir quelqu’un d’autre manger des choses dégueulasses, puis engueuler le cuisinier responsable avec une énergie et une méchanceté jubilatoires. C’était Ramsay.

Seule petite consolation pour le téléspectateur: la série finira en beauté avec le tournage de quatre épisodes inédits intitulés «Costa del Nightmares», où Ramsay se penchera, comme il le fit à quelques occasions sur la Costa Brava, sur quelques restaurants de stations balnéaires européennes. Et c’est dans cette ultime série qu’il semble que Ramsay va réaliser un de ses vieux rêves: se farcir un restaurant français –il a été aperçu très réçemment sur la côte basque avec ses équipes de tournage.

Ramsay avait depuis très longtemps confié son envie de tourner des épisodes de Kitchen Nightmares en France, sa seconde terre d’apprentissage, dont il voue un immense respect à la cuisine, la culture, le tempérament, et dont il maîtrise parfaitement la langue –il nous en faudrait finalement peu, avec une pincée de mauvaise foi tricolore, pour conclure que Gordon Ramsay est quasiment français. 

Malheureusement, l’occasion ne s’était pas présentée au fil des 7 saisons des Kitchen Nightmares américains, le format ayant été adapté en France pour M6 avec Philippe Etchebest. Passé une première déception légitime, le chef picard ne possédant pas un dixième de l’art de la vanne de l’Ecossais, il en partage néanmoins l’imposant physique. Les confrontations musclées avec les chefs les plus retors, front contre front, sur fond de steaks carbonisés faisaient aussi partie des épices les plus délicieuses du programme.

Un fan de «Kitchen Nightmares» aurait pu prédire la fermeture de «Kitchen Nightmares» 

Cela se passait toujours comme cela: Ramsay, en jean et t-shirt de simple mortel, entrait dans le restaurant, puis après quelques vannes sur la déco auprès des patrons, s’attablait pour goûter quelques plats de la carte. Dans l’attente de la commande, il se chargeait de critiquer l’ampleur du menu/les chewing-gums sous la table/la poussière et la tapisserie. Puis une très jeune (ou très vieille) serveuse amenait les plats un à un.

Dans le meilleur des cas, Ramsay avalait une seule bouchée. Le reste du temps, il la recrachait, ponctuait ses plaintes à la serveuse (souvent complice) de «fuck me» et de «holy shit», condamnait les ingrédients surgelés, la fadeur du plat, son gras, dont il versait parfois le contenu dans un verre pour donner une image du supplice.

Puis venait la confrontation avec la cuisine, les cris, les pleurs, les problèmes de couple des patrons, les clashs, suivis de la rédemption, la blouse de chef enfilée par Ramsay, superman, le menu recomposé, la salle redécorée, les cris, les pleurs, des câlins, et le départ de Ramsay en cowboy solitaire et fourbu.

De ce schéma chorégraphié à l'extrême, dont la mécanique s’était alourdie et progressivement déshumanisée dans son passage de Channel 4 à la Fox, le téléspectateur averti avait pu mémoriser les traits communs aux restaurants voués à l’échec: des ingrédients surgelés, un menu démesuré, des chewing-gums sous la table, un patron fourbu.

Dans une ironique revanche «méta» du sort, Kitchen Nightmares, au bout de ses douze saisons, souffrait de ces maux.

1.Des ingrédients surgelés

Le programme de la Fox n’avait plus rien à voir avec celui de Channel 4, dont il n’avait repris que le fond de veau pour en faire un produit industriel et trop systématiquement identique. Ramsay lui-même l’avait confié

«J’aimais l’aspect documentaire à la BBC de la version britannique, je n’aime pas tellement le rythme haché et sautillant de la version US. J’aime quand les choses vont en profondeur... Je pense qu’il y a plein de scènes mises de côté, (...) comme les réouvertures où nous nous prêtions à des activités marketing et impliquions la communauté autour du restaurant.»

Il faut dire que l’ADN de Ramsay à a télévision, qui l’a vu naître en tant que chef, vient du documentaire bien avant la télé-réalité. C’est en 1998 que le grand public britannique fait la connaissance de Ramsay dans la série documentaire «Boiling Point», où l’on découvre les premiers pas du chef à l’ouverture du Royal Hospital Road pour lequel il décrochera sa première triple étoile.

Ce documentaire-là est animalier. Les images sont lointaines, ne s’approchent pas du gorille. Ramsay y est naturel, il y montre ses trois forces majeures, la rage, la résilience et le talent. Une star télévisuelle est née.

Une fois la carrière de Ramsay lancée, le format Ramsay est tiré sur un second documentaire par Channel Four, «Beyond Boiling point» (2000), puis la minisérie à l’anglaise devient feuilleton documentaire dans les provinces d’Angleterre avec la première saison de Kitchen Nightmares en 2004. La Fox adapte le programme en 2007: des pianos de cuisine à Chelsea au diner texan, la dénaturation du programme et son adaptation aux nouveaux codes de la real tv s’est déroulée dans une chaîne du froid hasardeuse.

2.Les chewing-gums sous la table

Ces dernières années, de nombreuses controverses liées au programme étaient apparues. Les miracles n’existent pas –sur les saisons US de Kitchen Nightmares, près de 4 restaurants sur 5 n’ont pas pu être sauvés par l’émission (un blog funeste détaille les destins de chacun des restaurants), et l’amertume des restaurateurs s’est propagée à travers la presse. «Aliénation» de leur restauration, sentiment d’abandon, suspicions de «sabotage» pendant les tournages, surexposition négative: les critiques et poursuites en justice (gagnées par Ramsay jusqu’à présent) n’ont pas cessé en sept saisons, au point de parler de «la malédiction» Kitchen Nightmares.

Le drama le plus récent, et peut-être à l’origine de la défection de Ramsay, reste celui de l'établissement Amy’s Baking Company, où pour la première fois depuis la création de la série, Ramsay n’a pas pu aller jusqu’au bout de la transformation du restaurant. Le couple de propriétaires pour le moins fantasque avait poursuivi des mois durant la polémique, se mettant à dos l’Internet sur les réseaux sociaux, faisant l’objet d’un deuxième épisode de Kitchen Nightmares, et finissant leur triste course par une plainte pour harcèlement sexuel contre le chef écossais.

3.Un menu démesuré et un patron fourbu

Au-delà de son caractère bien trempé, la boulimie de Gordon Ramsay pour les aventures entrepreneuriales et télévisuelles n’a cessé de mettre en danger le personnage.

A la tête de 12 restaurants, sa situation financière ponctuée de conflits juridiques entre anciens partenaires ne cesse de s’aggraver, et le nombre d’émissions télé autour de Gordon ces dernières années dépasse l’entendement. Hormis ses programmes de concours habituels (Masterchef USA et Hell’s Kitchen), Ramsay a fait une incursion dans l’hotellerie (Hotel Hell), les prisons (Ramsay behind bars), et à même tenté l’expérience d’un hotel «loft» en temps réel où les télespectateurs pouvaient venir dîner le soir-même –le kitsch, méconnu et sous-estimé Hotel GB diffusé en 2012.

Que ferons-nous sans «Kitchen Nightmares»?

La question est plutôt: qu’aurions-nous pu devenir si cela avait continué? Nous aurions pu frôler la catastrophe, en réalité. Les générations bercées par des années de Kitchen Nightmares auraient pu franchir un nouveau pas dans l’impolitesse des foodies dans les restaurants, dont les patrons sont déjà excédés par nos instagrams réalisés sur trépieds. Nous aurions pu rentrer dans les cuisines.

Kitchen Nightmares nous aura appris à nous méfier des restaurants proposant des nems et des pizzas sur la même carte. A détecter les chewing-gums sous les tables, regarder la poussière sur les salières et jauger la sauce dans les assiettes.

L’essor des émissions culinaires de ces dernières années, dont Ramsay aura été un des piliers, nous a tous fait nous sentir gourmets, et parfois même cuisiniers. 

Les réseaux sociaux nous ont transformé également en photographes culinaires.

Imaginez, avec quelques saisons de plus des Nightmares, nous aurions pu presque devenir restaurateurs! Demander à visiter les cuisines et détecter la crasse, forcer les portes, gueuler sur les cuistots, faire de l’oeil aux serveuses en leur disant que la bouffe est dégueu, verser le gras de nos blanquettes dans des verres, repeindre d’autorité les food trucks, rajouter des tables et chaises en plastique dans les restaurants trop saturés le samedi soir!

Cela aurait été inapproprié, car, tout comme la critique ou la photographie culinaire, finalement, Chef, c’est pas seulement de la télé: c’est aussi un métier. 

L’auteur tient à souhaiter une excellente saison estivale aux restaurateurs français.

 

Henry Michel
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