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Il y a 30 ans, Jimmy Somerville sortait «Smalltown Boy». Aujourd'hui, on l'a (presque) oublié

Didier Lestrade, mis à jour le 30.06.2014 à 16 h 15

Bronski Beat, c'est le premier groupe pop 100% gay. Avec de vraies paroles parlant de la vie gay. Son héritage est à la fois politique et musical, et pourtant il reste dans une sorte de purgatoire des années 1980.

Certains se remémorent la disparition de Michel Foucault, mais il y a un anniversaire tout aussi important, c'est celui de Smalltown Boy. Il y a 30 ans exactement, le premier single des Bronski Beat arrivait dans le Top 5 anglais et c'est depuis le plus bel exemple de pop militante des années 1980. Pourtant, malgré une interview récente de Jimmy Somerville dans le magazine gay britannique Attitude, les LGBT ont perdu le fil de cette histoire.

C'est le tube maudit, celui qui a tellement marqué 1984 et le reste des années 1980 qu'il est entré dans le purgatoire de la mémoire homosexuelle. Alors que l'on ne cesse de célébrer du mauvais Queen pour le football, que Boy George en est à son millième come-back, la carrière de Jimmy Somerville est survolée par la culture des jeunes. Ils préfèrent la version de Smalltown Boy de Dido à l’original. 

Ils sont peut-être rebutés par réalisme social des chansons de Jimmy, son exemplarité dans le coming-out, ses engagements contre le sida, quand des chanteurs comme Mika s’affirment gays trop tard, quand ils se sont assurés de leur propre succès.

Bronski Beat a été, faut-il le rappeler, le premier groupe de pop 100% gay. Pas un boysband mais un vrai groupe de trois prolos, au chômage, qui ont percé tout de suite avec des tubes electro (Smalltown Boy, Why?, Ain't Necessarily So) avec des vraies paroles qui parlaient de la vie gay, sans détour.

C'était un moment important dans la pop, du jamais vu dans l'histoire politique et cela nous a tous sauté aux yeux quand le disque est sorti.

Ce n'était pas juste un feel good hit comme Relax de Frankie Goes To Hollywood. C'était du marxisme gay.

Et le chef d'œuvre parfait qu’était son premier album, The Age of Consent, comportait un triangle rose, en hommage aux homosexuels disparus dans les camps de concentration. Cela n'avait jamais été fait. Trois ans plus tard, ce triangle devenait le symbole d'Act up à New York.

Why?

L'héritage de Bronski Beat est donc décisif. Et il n'est pas seulement politique ou musical, il était aussi dans le look simple, proche des grèves de mineurs qui ont marqué les années Thatcher, les carrières de Billy Bragg ou des Redskins.

En tant que gays, ils s'habillaient sur scène comme à la ville, ne se maquillaient pas, ils portaient des Doc Martens et des jeans, ils ont inventé un look.

Smalltown Boy a marqué son époque car c'était la première chanson d'indépendance homosexuelle, quand un gay de province décide de quitter sa famille et ses amis pour vivre à la grande ville. Ce que nous avons presque tous fait, à un moment ou un autre de nos vies.

Ce désintérêt pour ce moment pivotal de la pop anglaise vient de Jimmy Somerville lui-même. En alignant des reprises disco avec les Communards ou en solo, il a épuisé le filon, même s'il a effectivement contribué à faire connaître ces grands classiques à un moment où c'était encore considéré ringard. Jimmy a perdu son contrat avec sa maison de disques, London Records, il y a plus de quinze ans. Depuis, il produit ses propres disques qui n'ont pas beaucoup de succès, et il a même participé à cette tournée effrayante sur les tubes des années 1980 qui n'a pas amélioré son image de marque.

Ain't Necessarily So

Trente ans après, on aurait pu redouter que la maison de disques de Somerville aurait saisi l'occasion de se faire de l’argent sur un tel anniversaire. Après tout, tout le monde y passe. Mais rien. Pas de version inédite ou de remix, à part une version acoustique au piano produite par Somerville lui-même. Et qui donne toujours la chair de poule. Mais Jimmy a perdu beaucoup de fans et n'est pas parvenu à se faire aimer de la nouvelle génération hipster.

A juste titre, Jimmy considère qu'il devrait être plus respecté aujourd'hui. Sa modestie a travaillé contre lui et comme il le dit dans Attitude, «si l'on ne fait pas la pute désormais, personne ne vous remarque». Il n'aime pas se vendre et il aime encore moins discuter de ses options de carrière. Il attend donc que les gens viennent à lui. Jimmy aurait voulu qu’un Elvis Costello ou un Burt Bacharach ou un Craig Amstrong vienne vers lui. Même un Phil Ramone s'il était encore vivant. Eux savent ce qu'il faut faire avec une voix aussi unique.

Les paroles de «Smalltown Boy»

You leave in the morning 

With everything you own in a little black case

Alone on the platform

The wind and the rain

On a sad and lonely face

Mother will never understand

Why you had to leave

For the love that you need

Will never be found at home

Pushed around and kicked around

Always a lonely boy

You were the one

That they'd talk about around town

As they put you down

And as hard as they would try

They'd hurt to make you cry

But you'd never cry to them

Just to your soul

No you'd never cry to them

Just to your soul

Même quand il collabore avec un groupe nouveau comme Scratch Massive, dont le Take Me There aurait pu devenir un hit, il disparaît quand il s'agit de faire la promo.

Le fait d'atteindre l'âge inimaginable de 50 ans l'a fait réfléchir. Il vit toujours à Londres à la frontière d'Islington, le quartier qu'il a vu se métamorphoser en vingt ans. Il passe la moitié de son temps à Brighton, une ville qu'il adore et qui l'énerve en même temps. Il vit modestement, fait son ménage lui-même, reste attentif côté nutrition (des brocolis tous les jours!), il fait de la gym, a laissé pousser sa barbe alors qu'il y a un an encore, il jurait solennellement qu'il serait le dernier gay à ne pas en avoir une.

Somerville a traversé la crise du sida sans être directement affecté. Il est en rehab avec succès depuis deux ans. C'est un survivant. Mais comme de nombreux survivants, le cycle de reconnaissance n'est pas terminé et son souvenir s'estompe dans la culture générale. On aurait pu croire que trois décennies lui auraient offert un statut de héros. C'est finalement un homme trop intègre pour obtenir ce à quoi il a droit.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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