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Chiites, sunnites: comment s'explique cette poussée de haine

Bahar Makooi , mis à jour le 30.06.2014 à 12 h 18

Ce qui se passe aujourd'hui en Irak et en Syrie avec l'Etat islamique en Irak et au Levant tient notamment à l'affrontement entre ces deux branches de l'islam. L'antagonisme n'est pas nouveau mais il connaît une recrudescence.

Des volontaires chiites qui ont rejoint l'armée irakienne en entraînement, le 27 juin 2014, à Najaf. REUTERS/Alaa Al-Marjani

Des volontaires chiites qui ont rejoint l'armée irakienne en entraînement, le 27 juin 2014, à Najaf. REUTERS/Alaa Al-Marjani

Messi vient de marquer un but contre l'Iran en match de poule de la Coupe du monde. De Los Angeles à Téhéran, les Iraniens sont dépités, et des djihadistes affiliés à l'Etat islamique en Irak et au Levant invitent la star de foot rebaptisée «Abu Mehaddaf al-Arjantini» à rejoindre le djihad après l'avoir élevé au rang d'«émir de l'Amérique du Sud». Quel rapport?

Les membres de l'EIIL sont des extrémistes sunnites qui se battent en Irak contre le gouvernement du Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, et l'équipe de foot iranienne, la Team Melli, représente la République islamique d'Iran, un Etat chiite qui soutient précisément Al-Maliki. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis...

Les djihadistes de l'EIIL, très présents sur Internet, tentent de séduire un public jeune, fan de football en diffusant depuis quelques semaines des messages de ce genre sur Facebook et Twitter.  A la limite de la plaisanterie parfois, ils ont usurpé le hashtag #WorldCup2014 pour promouvoir des images de leurs victoires militaires en Irak.

Sur le terrain, en Irak, en Syrie, au Bahrein, au Yémen et même dans l'est de l'Arabie saoudite, l'animosité entre certaines communautés chiites et sunnites s’enfonce dans une violence incontrôlable. Cet antagonisme chiites-sunnites structure désormais le cauchemar syrien et l'enfer irakien. La rivalité entre chiites et sunnites n'est pas nouvelle, elle date des premiers temps de l'islam et de la grande discorde après la mort du Prophète, «la fitna». On a parfois l'impression que quelqu'un a décidé de mettre le feu aux poudres. Mais qui?

L'onde de choc des révoltes arabes?

L'une des théories consiste à faire porter la faute sur les révolutions arabes. Elles ont remis en question un ordre établi et stable, installé par des dictateurs en place depuis des années dans la région. Le dynamisme insufflé par les mouvements de révolte arabes depuis la Tunisie jusqu'à l'Egypte puis Damas en 2011, a relancé la tectonique des plaques dans une zone sensible.

La Syrie par exemple, est peuplée entre autres de sunnites majoritaires mais les Assad père et fils ont toujours favorisé les alaouites syriens, 10%-12% de la population, au détriment des sunnites dans le pays. Les Assad sont des alaouites et la communauté alaouite est intimement liée à l'Etat syrien. Cette religion reste une branche lointaine du chiisme mais elle y est souvent assimilée, notamment par les extrémistes sunnites –pas forcément syriens– qui combattent actuellement en Syrie. Et ces extrémistes considèrent les alaouites comme hérétiques de même que les chiites.

En Irak, Saddam Hussein, qui était le premier à opprimer les chiites, tenait le pays d'une main de fer. Comme les Assad, il a contenu les velléités des différentes religions par son autoritarisme tout en semant au fil des années, des discriminations, et des répressions, les graines de la haine confessionnelle à venir, celle qui s'impose violemment aujourd'hui.

Les Occidentaux?

Assad et Hussein n’ont finalement pas fait différemment des Occidentaux qui ont eux aussi surfé sur les divergences confessionnelles pour asseoir leurs intérêts géopolitiques. A partir de 1920 après le traité de Sèvres, l'Irak devient un mandat britannique. Les Britanniques s'appuient alors sur les grandes familles sunnites auxquelles l’Empire ottoman distribuait déjà titres et privilèges.

«Les Britanniques, dans un objectif de pacification globale de la région, cherchent à protéger la route des Indes en adoptant une politique confessionnelle en faveur du sunnisme. En effet, dans leur lutte contre l’Empire ottoman, ils s’allient en 1915 au chérif Hussein de La Mecque et à ses trois fils, haute autorité sunnite, afin d’assurer la stabilité de la région. (...) Selon Londres, l’accession au pouvoir des sunnites, partisans d’un Etat laïc avec une idéologie nationaliste panarabe, permettrait d’éviter les conflits ultérieurs entre les Etats-nations du Moyen-Orient», explique Clément Guillemot dans les Clefs du Moyen-Orient.

Les chiites seront relégués au second rang et des révoltes éclateront en 1920, 1935, 1936 et 1937. Elles s’achèvent toutes dans la répression britannique.

«Ainsi, depuis la création de l'Etat, un fort sentiment d’injustice s’est développé parmi les chiites du fait de leur sous-représentation dans les instances de pouvoir.»

Du côté sunnite également, les rancunes persistent contre les interventions occidentales dans le destin du Moyen-Orient à cette période. Les accords secrets de Sykes-Picot datant de 1916 sont dans le collimateur aujourd'hui, 98 ans plus tard!

La carte des accords Sykes-Picot. La zone «A» revient à la France, la zone «B» à la Grande-Bretagne, via Wikipedia

Sykes-Picot est devenu la cible des djihadistes de l'EIIL sur Twitter. De nombreux tweets alimentent le hashtag #SykesPicotOver. Ces accords symbolisent pour eux la trahison occidentale.

A l'époque, les Britanniques avaient promis aux peuples arabes de créer un grand royaume indépendant mais ces accords secrets conclus entre la France et le Royaume-Unis ont contribué à découper les frontières des pays arabes de la région.

Ils ne seront finalement pas appliqués mais ils servent de base au dessin de la carte actuelle. L'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) conteste ces frontières, il a pour ambition de redessiner la carte de l'Irak et de la Syrie en fondant un «califat» à cheval sur plusieurs pays existant.

L'intervention américaine en Irak?

L'Irak vit aujourd'hui sous la menace des djihadistes de l'EIIL. Est-ce un retour de boomerang? Après avoir renversé la dictature de Saddam Hussein en 2003, les Américains ont porté au pouvoir la majorité chiite, puis ils se sont retirés d'Irak.

«J'ai dit aux leaders du parti Baas qu'ils ne pouvaient pas participer au gouvernement. Ils étaient libres de faire ce qu'ils voulaient: créer des journaux, retourner à la vie civile... Mon erreur a été de confier la mise en application de cette mesure aux hommes politiques irakiens, qui l’ont appliquée trop largement», a reconnu Paul Bremer, ancien administrateur général des Etats-Unis en Irak jusqu'en 2004, interviewé récemment sur France24.

Depuis son accès au pouvoir, le Premier ministre Nouri al-Maliki a commis beaucoup d'erreurs. Il s'est enfoncé dans une politique sectaire contre les sunnites, les excluant des postes à haute responsabilité dans l'armée. La répression de certaines rébellions par des bombardements et l’envoi de milices chiites extrémistes ultraviolentes ont conduit, sans surprise, d'anciens militaires du parti Baas de Saddam Hussein à se rallier à l'EIIL. Certaines populations sunnites préfèrent aujourd’hui la protection des djihadistes à celle, défaillante, de leur propre Etat.

Un affrontement géostratégique entre l’Iran et l’Arabie saoudite?

En tant que République islamique et chiite, l'Iran se positionne évidemment en protecteur des chiites. Des lieux saints fondamentaux du chiisme se situent sur le sol irakien et sont directement visés par les djihadistes. Des centaines de milliers d’Iraniens s'y rendent chaque année en pèlerinage. Notamment Kerbala où se trouve le mausolée de l'imam Hussein, petit-fils de prophète Mahomet qui y a perdu la vie dans des combats contre les sunnites en 680.

«La nation iranienne fera tout pour défendre les lieux saints», a prévenu le President iranien Hassan Rohani mi-juin.

De la même manière, Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah au Liban, a déclaré que les mausolées chiites d'Irak revêtaient une telle importance aux yeux du Hezbollah qu'ils étaient prêts pour les défendre à «se sacrifier cinq fois plus qu'en Syrie».

Derrière les intérêts religieux, les Iraniens sont aussi préoccupés par la fulgurante avancée de l’insurrection sunnite et djihadiste en Irak, une poussée qu'ils n'ont pas anticipée, étant focalisé sur l'allié syrien. Téhéran craint de voir le retour au pouvoir de la minorité sunnite à ses frontières. Le pays a vécu une guerre de huit ans contre l'Irak de Saddam Hussein qui a laissé des stigmates et un million de morts, alors les Iraniens souhaiteraient éviter que ne se reproduise un tel scénario.

Pour Clément Therme, chercheur associé à l'EHESS et à l'université de Genève, Téhéran redoute aussi la déstabilisation de l'Irak par crainte «d'être entourées d'Etats faillis. Ils ont déjà une autre frontière avec l'Afghanistan», rappelle le chercheur.

D'après des sources américaines, au moins trois unités de la Force al-Qods, bras armé de l'Iran hors de son territoire, ont passé la frontière pour venir prêter main forte à l'état-major irakien.

Côté saoudien,  il y a un d'abord un soutien moral à la communauté sunnite qui s'appuie sur le discours religieux salafiste, fondamentalement anti-chiite. Sur le terrain militaire, le soutien aux djihadistes serait surtout financier, par des réseaux privés émanant d'hommes d'affaires, de personnalités religieuses qui versent des sommes d'argent colossales. Les groupes djihadistes qui en bénéficient varient et les versements fluctuent.

Les Saoudiens jouent leur survie hégémonique

 

Depuis la chute de Saddam Hussein, un croissant de gouvernements pro-chiites s'est dessiné de Téhéran à Beyrouth, en passant par l'Irak et la Syrie. L'Arabie saoudite est cerclée de toute part, également au sud et à l'est. Au Bahreïn, la majorité chiite se soulève depuis 3 ans contre le gouvernement sunnite. Riyad est directement intervenu en envoyant des troupes sur le territoire bahreïni pour les réprimer. Au Yémen, c'est un mouvement zaïdite –une branche du chiisme– qui menace la stabilité aux frontières de l'Arabie saoudite dans le nord du pays. Au sein même du royaume saoudien, les 15% de chiites qui vivent dans la province orientale, où se trouvent les champs de pétrole, se soulèvent depuis 3 ans.

Dans cette guerre contre les chiites, les Saoudiens jouent donc leur survie hégémonique. Ils n'ont pas accepté qu'en 2003 les Américains installent un gouvernement chiite en Irak et ils sont sérieusement préoccupés par l'influence iranienne sur Bagdad. Ils voient une mainmise iranienne visant à les déstabiliser à travers tous les soulèvements chiites de la région. Et l'inquiétude saoudienne croît à mesure que les discussions entre l'Iran et les pays occidentaux avancent.

Riyad était jusque-là l'allié principal des Etats-Unis pour la régulation du marché pétrolier, mais ce rôle pourrait être amoindri si les relations avec l'Iran, détenteur des deuxièmes réserves mondiales de pétrole brut, se normalisent.

Mais si l'Arabie saoudite se réjouit aujourd'hui de voir les chiites irakiens en difficulté, on peut se demander si le résultat va vraiment tourner à son avantage. L'Etat islamique en Irak et au Levant est certes proche de la mouvance sunnite de Riyad, mais le groupe djihadiste a des ambitions politiques: fonder un califat à cheval sur plusieurs pays arabes de la région. Les frontières de l'Arabie pourraient être menacées à terme, si les ambitions de l'EIIL débordent.

Et si Riyad décide finalement de s'allier à ses homologues iraniens pour empêcher cela, ce sera trop tard. Dans l'opinion publique des pays de la région, le discours religieux de haine poussé par toutes les parties en présence est allé trop loin pour qu'on puisse revenir à une approche strictement politique.

Bahar Makooi
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