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Ukraine, une Coupe du monde par procuration

Mathieu Martiniere, mis à jour le 02.07.2014 à 14 h 19

En novembre dernier, l’équipe de France privait l’Ukraine de voyage au Brésil. Huit mois plus tard, le pays traverse la plus grave crise politique de son histoire. Comment une nation de foot éclatée et menacée vit-elle la compétition?

REUTERS/Benoît Teissier.

REUTERS/Benoît Teissier.

C’est du Raymond Domenech dans le texte. «Involontairement, nous sommes peut-être responsables de la crise en Ukraine», analyse l’ancien sélectionneur des Bleus, géopolitologue en herbe, dans le numéro de juillet de GQ. «Il y a eu le match de l'Ukraine. Quand je vois dans quel état on a mis l'Ukraine, ça me désespère! Si l'Ukraine avait gagné…»

Nous sommes au Stade de France, le 19 novembre dernier. Au terme d’un match de barrage retour exceptionnel, l’équipe de France l’emporte 3-0 après le naufrage de l'aller (0-2) et prive l’Ukraine de mondial.

Deux jours plus tard, l’ex-président ukrainien Viktor Ianoukovitch renonce à l’accord d’association avec l’Union européenne. À Kiev, des milliers de citoyens descendent dans la rue. Maïdan s’embrase. Huit mois plus tard, à l’ouverture de la Coupe du monde au Brésil, la Crimée est annexée par la Russie et l’est de l’Ukraine est attaqué par des séparatistes pro-Russes.

«Le foot ne crée rien, il révèle»

La crise en Ukraine à cause d’un coup de patte de Benzema et d’un doublé de Sakho? Le raccourci fait sourire les politologues. «ll faut se méfier de ce type d'analyse à l'emporte-pièce, qui tend à donner une importance politique ou géopolitique disproportionnée au football», réagit Ronan Evain, doctorant à Moscou de l’Institut français de géopolitique et spécialiste du football russe. «La crise ukrainienne résulte avant tout d'un rejet des élites en place et de la corruption généralisée, à l'origine du mouvement Euromaidan. Si le football revêt bien entendu une dimension unificatrice, il ne peut suffire à réunir un pays aussi profondément divisé que l'Ukraine.»

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Le classement Fifa de l'Ukraine
en juin 2014

Jean-Michel De Waele, doyen de la faculté des sciences sociales et politiques de l’Université libre de Bruxelles, soupire:

«Le foot ne crée rien, il révèle. Les effets après de bons résultats en Coupe du monde, ça dure seulement un mois ou deux. Comme en 1998, où la France a cru pendant un mois qu’elle n’était plus raciste. Pas plus que, cette année, les Diables rouges ne vont avoir un impact sur l’unité de la Belgique.»

L’Ukraine traverse la crise politique la plus grave de son histoire et son équipe de foot, 16e au classement Fifa, est la mieux classée au monde à ne pas avoir fait le voyage au Brésil. Une injustice sportive. Pire, le voisin russe, moins bien classé à la Fifa (19e), fauteur de conflits et de tensions, s'est lui qualifié, même s'il est rentré à la maison dès la fin du premier tour.

Mykola Cuzin, président du Comité pour la défense de la démocratie en Ukraine, se souvient, nostalgique:

«L'Ukraine a raté de très peu sa qualification, mais avant cela, elle aimait le foot. Nous avons en mémoire les exploits du Dynamo Kiev, de Blokhine [Ballon d'or 1975, ndlr]...»

«Beaucoup moins d'intérêt»

À l’heure des divisions, des annexions et d’un cessez-le-feu interrompu, comment les Ukrainiens amoureux du ballon rond vivent-ils cette Coupe du monde au parfum si particulier?

Anton est étudiant à Odessa, le grand port de la mer Noire, au sud de l’Ukraine. Pour lui, même si les matchs sont retransmis dans les bars ou dans la rue, sur écran géant, la Coupe du monde passe au second plan cette année:

«Les Ukrainiens regardent le foot et boivent de la bière, comme tout le monde. Mais aujourd’hui, il y a beaucoup moins d'intérêt, moins qu’à la dernière Coupe du monde [pour laquelle l'Ukraine n'était pas non plus qualifiée, ndlr]. Cette nouvelle de tanks qui ont passé la frontière ouest de l’Ukraine [à quelques dizaines de kilomètre d’Odessa se situe la Transnistrie pro-russe, ndlr] a attiré plus d'attention. Les Odessites pensent au cours de l’euro qui augmente, à la vie quotidienne. Nos regards sont tournés vers la région de Donetsk. Et tout le monde suit le président et ses actions.»

Elu largement le 25 mai dernier au premier tour avec 54,7% des voix, l’oligarque Petro Porochenko est très attendu par la population ukrainienne. Depuis son élection, le très rassembleur «roi du chocolat» s’emploie à pacifier le conflit à l’est avec la Russie tout en affichant ses ambitions pro-occidentales. Le 27 juin, il s’est rendu à Bruxelles pour signer le fameux accord d’association économique avec l’Union européenne.

Dans le Donbass, la région de Donetsk, un cessez-le-feu unilatéral, mais approuvé par Vladimir Poutine, a été décrété le 20 juin par le nouveau président ukrainien. Une trêve rapidement violée par les séparatistes, qui ont abattu un hélicoptère le 24 juin, tuant 9 soldats ukrainiens et mettant fin au cessez-le-feu.

«Tout le monde souhaitait la défaite de la Russie»

Le 26 juin, de nombreux habitants de Kiev, Lviv ou Odessa, les grandes villes de l’ouest du pays, n’ont pas boudé leur plaisir face à l’élimination de la Russie de la Coupe du monde, après un match nul 1-1 contre l’Algérie. Dans le stade de Curitiba, ville qui compte une communauté ukrainienne, les joueurs russes ont été hués. Frères d’un soir, les Fennecs algériens ont reçu des milliers des messages de soutien en provenance d’Ukraine sur les réseaux sociaux.

À Kiev, un bar annonçait même sur un panneau la retransmission d’un match «Algérie vs Occupants». Eric, un Français expatrié à Odessa, ville pourtant russophone, raconte l’ambiance électrique pendant les matchs de la Russie au Brésil:

«Nous avons regardé Belgique – Russie [victoire 1-0 de la Belgique, ndlr] sur écran géant dans le centre-ville. Et il est vrai que tout le monde souhaitait la défaite de la Russie.»

Mais dans les milieux pro-Russes ou à l’est du pays, le soutien dans l’équipe nationale russe reste puissant. «Bien avant que la crise ne se déclenche à l'Est de l'Ukraine, le football était un puissant vecteur de patriotisme russe dans l'ensemble de l'espace post-soviétique. Il est ainsi tout à fait habituel de voir des Russes ethniques vivant dans le sud-Caucase, dans les pays baltes ou en Asie Centrale manifester leur soutien à l'équipe nationale russe les jours de match», rappelle Ronan Evain. «Si l'Ukraine s'était qualifiée pour la Coupe du monde, le soutien des différentes populations n'aurait pas été différent de la division actuelle du pays: les Ukrainiens auraient soutenu la sélection ukrainienne et les Russes leur Sbornaïa.»

«La fin de saison a été chaotique»

Si le foot n’a que des effets mineurs sur la politique, dans le sens inverse, la crise aura eu de lourdes conséquences sur le championnat en Ukraine depuis huit mois. Le Metalist Kharviv, club de l’est du pays, a perdu son directeur, ami du président déchu Viktor Ianoukovitch, dont les avoirs ont été gelés par l’Union européenne. Son entraîneur et son directeur sportif danois ont démissionné.

Des supporters ukrainiens lors d'un match amical contre les États-Unis, le 5 mars 2014. REUTERS/Yorgos Karahalis.

Le Tchernomorets d’Odessa, club que Lyon avait affronté en Europa League, a perdu cinq de ses joueurs, dont le Franco-Ivoirien Franck Dja-Djédjé. Le grand Shakhtar Donetsk, quintuple champion en titre, pense même à quitter le Donbass la saison prochaine.

«La fin de saison a été tout à fait chaotique. Les supporters les plus actifs du pays –ultras et hooligans– ayant pris fait et cause pour l'unité ukrainienne, les matchs de football sont devenus le théâtre d'importantes crispations, avec des marches pro-ukrainiennes organisées par les groupe de supporters en marge de ces rencontres. Il en a résulté la décision du ministère de l'Intérieur de jouer les deux dernières journées du championnat ukrainien à huis clos», explique Ronan Evain. «La date de reprise du championnat ukrainien est aujourd'hui encore incertaine et différent scénarios se dessinent, entre un report du coup d'envoi de la saison et un championnat amputé de ses équipes basées dans les régions les plus touchées par les combats.»

Depuis huit mois, les supporters de foot affichent pourtant une belle unité. Dans les stades, des tifos bleus et jaunes aux couleurs de l’Ukraine sont déployés. L’hymne ukrainien est chanté comme jamais. En mars, quand la trêve hivernale a été prolongée de deux semaines après les 82 morts de Maïdan, le nouveau ministre des Sports, Dmitry Boulatov, a invoqué «un besoin vital» que le championnat reprenne, terminant son discours par «Il unit l’Ukraine! Unissons l’Ukraine!». Même «le maître du Donbass», l’oligarque Rinat Akhmetov, propriétaire du Shakhtar Donetsk et homme le plus riche d’Ukraine, appelle à l’unité du pays.

Le sociologue belge Jean-Michel de Waele rappelle des faits étonnants:

«Les équipes de Crimée jouent dans le championnat ukrainien. C’est comme Tiraspol, la capitale de la Transnistrie sécessionniste, qui joue dans le championnat moldave. Pendant de nombreuses années, l’équipe nationale jouait à Tiraspol. Elle chantait l’hymne national dans un territoire sécessionniste!»

Une prochaine Coupe du monde... en Russie

Le football ukrainien est parvenu
à s'affranchir
de son aîné

Ronan Evain, doctorant à Moscou
de l’Institut français de géopolitique 

La Fifa étant toujours en pointe dans ses choix géopolitiques, la prochaine Coupe du monde aura lieu en 2018… en Russie. Une passe d’armes annoncée entre les deux nations et leurs équipes nationales? «La Russie est perçue comme un pays de football et dispose au moins de cette légitimité dans l'organisation de la Coupe du monde 2018», explique Ronan Evain. «Les sportifs ukrainiens ont participé aux Jeux paralympiques de Sotchi en pleine crise criméenne sans que cela ne soulève le moindre problème, d'autant plus qu'ils se sont servis de cette formidable caisse de résonance pour faire montre de leur patriotisme et de leur attachement à l'unité ukrainienne. L'histoire du sport tend à nous faire relativiser toute menace de boycott d'une compétition internationale et je peine à imaginer l'équipe nationale se priver de Coupe du monde en cas de qualification.»

Le politologue basé à Moscou rappelle l’importance de l’équipe nationale ukrainienne face à sa voisine russe:

«Le football est un sport majeur en Ukraine depuis l'époque soviétique, durant laquelle le Dynamo Kiev fut l'un des rares clubs capable de rivaliser avec les géants moscovites. Important pourvoyeur de joueurs pour la sélection soviétique, l'Ukraine n'a connu ses premières réussites internationales qu'à la fin des années 1990. Le football ukrainien est depuis lors parvenu à s'affranchir de son aîné, qu'il domine au classement FIFA depuis des années…».

Mathieu Martiniere
Mathieu Martiniere (22 articles)
Journaliste, cofondateur du collectif We Report
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