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- Charlotte Pudlowski est journaliste à Slate.fr.
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Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski est journaliste à Slate.fr.
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Gamma est mort, vive le photojournalisme
Gamma ne signe pas la mort du photojournalisme, mais d'une certaine façon de le pratiquer.
Gamma est en redressement judiciaire, et c'est un peu une époque qui s'achève. Une époque où lorsqu'une bombe explosait dans un pays lointain, le téléphone sonnait chez un photojournaliste, un rédacteur en chef le dépêchait en Israël, en Inde ou en Afrique du Sud, et le reporter sautait dans l'avion, Leica en bandoulière. Les bombes explosent toujours, mais les téléphones ne sonnent plus, et de toute façon, qui utilise encore des Leica?
Gamma, fondée en 1967, ouvrit la voie au règne des agences photos. Tous ces empires en A (Sigma, Sipa, Gamma) ont salarié les Boro reporters, faisant d'eux des princes baroudeurs. «Les photojournalistes sont entrés dans un moule en 67, ils ne l'ont pas révisé depuis, explique François Hébel, directeur des Rencontres photographiques d'Arles, ancien directeur de Magnum. Le résultat, c'est qu'ils sont tous au chômage et dans des situations sociales terribles aujourd'hui, parce qu'ils n'ont pas voulu se remettre en cause».
Crise du photojournalisme, ou crise de la presse
Ce qui a changé, depuis l'âge d'or du photojournalisme, c'est évidemment la presse, et sa crise. Une crise structurelle: tout le métier a été bouleversé par le succès d'Internet et les agences traditionnelles ont peiné à s'adapter à la nouvelle donne. À cette crise structurelle s'est ajoutée la crise actuelle, qui se matérialise notamment par la raréfaction des annonceurs. «La réaction des journaux a été naturellement de chercher à faire des économies, souligne Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de Paris Match et fondateur de Polka Magazine. Ces économies se sont naturellement faites sur ce qui est extérieur à l'entreprise, dont les clichés des agences photo. Faire des économies de cette manière est naturellement moins douloureux socialement.»
Moins douloureux, et plus rentable: les photojournalistes sont particulièrement coûteux. «Journaliste photo, c'est un double métier, à la fois journalistique et artistique. C'est un travail très complet qui demande du temps», explique Magdalena Herrera, directrice de la photographie à Géo. Trop de temps pour une presse de plus en plus pressée. Et qui a besoin de la publicité pour survivre.
«Il y a de moins en moins d'annonceurs, souligne Lizzie Sadin, photojournaliste et lauréate du visa d'or dans la catégorie magazine en 2007. Moins de pubs, moins de pages, et surtout moins de pages pour un certain type de reportages. Je fais des reportages sociaux, avec des sujets engagés, lourds, d'investigation, qui montrent une réalité assez noire. Mais on ne peut pas toujours les passer, et pas forcément pour des questions d'argent.» Les publicitaires, en plus de se faire rare, sont toujours aussi exigeants: pas de femme battue à côté d'une campagne pour L'Oréal, pas de mineurs violentés près de publicités familiales. «Les annonceurs refusent, ils disent que c'est mauvais pour eux. Moi j'ai pris une claque dans ce métier, en comprenant l'influence des annonceurs sur le choix des photoreportages».
Fin du colonialisme photographique
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Magdalena Herrera annonce la fin «d'un certain colonialisme photographique.» On n'envoie plus quelqu'un de Paris photographier l'actualité en Asie parce qu'on trouve sur place des journalistes de talent. «Moi j'ai un réseau dans le monde entier», ajoute Herrera. A la manière des agences «filaires» comme Reuters. «Je n'envoie pas un Américain aux Philippines, parce que j'ai des gens aux Philippines. On ne se rencontre pas forcément, on se parle au téléphone, par Internet, on s'envoie des messages. Le photojournalisme se développe dans un tas d'autres pays, comme en Malaisie, aux Philppines, en Inde, en Chine.» Un photographe envoyé sur le terrain pour un «picture magazine» comme Géo ou National Géographic, qui va partir dix ou quinze jours pour un sujet, est payé entre 3.000 et 7.000 euros, pour un travail qui va passer sur 12 à 16 pages. Si les frais de transport et de logement peuvent être évités, ce sont évidemment des économies pour la rédaction. En photo aussi, il existe une forme de délocalisation.
Autre problème: l'ombre parfois envahissante des lecteurs. Les rédacteurs en chef refusent certains sujets parce qu'ils préjugent de ce qu'en pensera leur lectorat. Michel Philippot, ancien directeur photo du Monde 2 ne supportait pas qu'on lui demande des photos qui «feraient plaisir aux gens». «Je travaillais dans un journal de fin de semaine. On me disait que le week-end on se détend, on ne veut pas démoraliser les gens. Mais quand ce n'est pas le week-end, c'est parce que c'est la crise, ou pour une autre raison. Et les picture editors s'écrasent: qu'est-ce qu'on peut faire?»
Faire confiance
Tout le monde en convient, le photojournalisme n'est pas mort. Il faudrait faire confiance aux lecteurs, et renouveler le genre. Leur faire confiance parce que, remarque Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l'image de Perpignan, les gens s'intéressent au photojournalisme plus qu'on ne le pense. «Les visiteurs sont de plus en plus nombreux à Perpignan. En 2008, on a fait 225 000 entrées: ça ne cesse de croître. Et nous prouvons tous les ans l'excellence du photojournalisme, avec plein de jeunes, comme Walter Astrada, Dominic Nahr, Caroline Poiron, Corentin Fohlen.»
Leur faire confiance aussi pour comprendre une photographie nouvelle. «Ce qui a précipité la chute des agences, les unes après les autres, c'est aussi ce refus de la presse de se remettre en question quant à ce qu'elle propose: elle n'a pas voulu réfléchir à la façon dont évolue la photo et n'a pas compris que les lecteurs étaient prêts pour une autre photo que la presse ne proposait pas», estime François Hébel.
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Selon Jean-François Leroy, la volonté de «renouvellement systématique» n'a pas de sens. «Moi je ne suis pas fatigué des gens comme Stanley Greene, je ne suis pas fatigué des photographes dits classiques. Pourquoi est-ce qu'il faudrait en changer?» Mais force est de constater que la presse ne reflète pas toujours les changements de la photo, et qu'un renouvellement des genres ne serait pas inopportun. Un photographe comme Martin Parr (un «très grand artiste mais pas un photojournaliste» selon Jean-François Leroy) n'apparaît ainsi jamais dans la presse. Ses photos saisissent pourtant la réalité: pas de pause, pas de mise en scène dans sa série sur le luxe montrée à Arles, mais un point de vue satirique et mordant qui rend compte d'un milieu. De même le photographe Jean-Christian Bourcart — qui n'est pas toujours photojournaliste si l'on définit le métier par le fait de publier dans la presse — prend des photos avec un regard neuf, une écriture photographique que l'on ne voit pas dans les médias. «Les journaux font ce qu'ils peuvent, estime Bourcart. Je ne les blâme pas; ils sont dans un système où ils racontent le monde et ils ont du mal à subjctiviser leur point de vue»
Dans sa série intitulée «Camden», exposée à Arles, Jean-Christian Bourcart s'est mis en scène lors d'une virée dans la ville du New Jersey, considérée comme la plus dangereuse des Etats-Unis. Il saisit ses rencontres, ses déboires. En exergue, à l'entrée de la salle, il écrit: «Mon point de vue est déterminé par qui je suis, donc si je parle de moi, je contextualise mon point de vue, et je me rapproche d'une objectivité.»
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Alain Genestar, qui a lancé l'année dernière Polka Magazine, une nouvelle revue consacrée au photojournalisme, prend le pari de faire connaître des photographes à l'écriture «parfois plus compliquée». Le lancement de Polka a été accompagné d'une galerie photo du même nom, créant un nouveau modèle économique pour tenter de s'en sortir différemment. Les premiers numéros du magazine ont parié sur des grands noms, de Steve McCurry à William Klein, exposés et publiés à la fois. «Mais c'était pour s'installer. Dans le prochain numéro, on trouvera des photographes bangladeshi ou indien que le public ne connaît pas. Nous le photojournalisme, on y croit complètement».
Charlotte Pudlowski
Image de une: Jean-Christian Bourcart, NJ, de la série «Camden». DR. Dans le corps de l'article: 1) Reuters/ Yannis Behrakis, photographe de Reuters, couvrant Ramallah 2) Martin Parr, série «Luxury» 3)Jean-Christian Bourcart, «Camden»
Si vous avez aimé cet article, vous aimerez peut-être «Les photographes n'ont pas encore apprivoisé internet»
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Comments
Quelques commentaires à cet état des lieux
Bon état des lieux même si là encore je ne saisis pas trop le titre. Qu'est-ce qui justifie dans cet article l'optimisme apparent du "Gamma est mort, vive le photojournalisme"? A moins qu'il ne faille comprendre "Gamma est mort, vive feu le photojournalisme"...
Quelques commentaires:
A Géo, Magdalena Herrera annonce la fin «d'un certain colonialisme photographique.» On n'envoie plus quelqu'un de Paris photographier l'actualité en Asie parce qu'on trouve sur place des journalistes de talent. «Moi j'ai un réseau dans le monde entier», ajoute Herrera. A la manière des agences «filaires» comme Reuters. «Je n'envoie pas un Américain aux Philippines, parce que j'ai des gens aux Philippines. On ne se rencontre pas forcément, on se parle au téléphone, par Internet, on s'envoie des messages. Le photojournalisme se développe dans un tas d'autres pays, comme en Malaisie, aux Philppines, en Inde, en Chine.»
L'utilisation de photographes locaux a même de plus en plus souvent plus de sens que la seule réduction des coûts. Aujourd'hui, les photos journalistes sont souvent des cibles privilégiées pour les belligérants et dans ce cas la connaissance du terrain et le réseau d'un photographe locale sont un énorme atout. En plus le quai d'Orsay froncera moins les sourcils, s'il est pris en otage.
Mais s'il y a sur place des photographes de talent, ce ne sont pas nécessairement des photos journalistes. Les photographes ne sont pas connus du rédacteur en chef à Paris, Washington ou Londres, ce qui laisse la porte ouverte à toutes les manipulations, et ils sont généralement partie prenante au conflit dont ils rendent compte, même s'ils ne s'en rendent pas nécessairement compte. Cette évolution du photo-journalisme suppose que l'on s'interroge plus que jamais sur les images qui nous sont présentées. Sur le principe c'est bien, mais si le résultat c'est que l'on doit considérer toutes les images qui nous sont présentées comme de la communication diffusée par l'une des parties en présence...
Un photographe comme Martin Parr (un «très grand artiste mais pas un photojournaliste» selon Jean-François Leroy) n'apparaît ainsi jamais dans la presse. Ses photos saisissent pourtant la réalité: pas de pause, pas de mise en scène dans sa série sur le luxe montrée à Arles, mais un point de vue satirique et mordant qui rend compte d'un milieu.
Pour une fois, je partage le point de vue de Jean François Leroy. Martin Parr est un artiste, c'est à dire que quelque soit le sujet qu'il photographie, c'est Martin Parr qu'il nous montre. Un photo-journaliste a l'humilité d'être au service de son sujet. Un artiste se l'approprie. C'est toujours de lui dont il parle quelque soit le sujet. Maintenant loin de moi l'idée d'interdire aux journaux de publier Martin Parr, bien au contraire, mais ce n'est pas du photo-journalisme.
Le succès de Visa pour l'image est encourageant, et j'adresse tous mes voeux de succès à Polka Magazine et Alain Genestar qui a eu une démarche originale, créatrice et incroyablement courageuse dans un environnement sinistré. Mais est-ce vraiment une réponse à la crise du photojournalisme ?
Visa pour l'image montre qu'il existe encore des photojournalistes qui réalisent des images merveilleuses. Mais est-ce que cela a encore du sens, si au lieux de les découvrir le matin en prenant son café ou en feuilletant la revue de l'ancien employeur de Genestar en attendant son tour chez le dentiste, il faut aller une fois par an à Perpignan les voir accrocher sur des cimaises ?
Si comme je le suppose, le modèle économique de Polka magazine passe par la vente des tirages, comment concilier l'exigence du regard du journaliste sur un conflit qui peut être très dur, et la nécessité d'avoir des images qui puissent se vendre pour être accrochées dans un salon au-dessus d'un buffet Henri III :~)
El Gato
On annonce la mort du photojournalisme depuis longtemps
Je ne sais pas depuis combien de temps on annonce la mort du photojournalisme, par exemple aux VISAS pour l'image de Perpignan (qui est curieusement cité dans l'article avec une vue "positive" du métier).
"Manque de chance", je ne sais pas ce qu'est un photojournliste (qui le sait ?). Force est de constater en tout cas que des photographes continuent de publier des photographies d'actualité ayant valeur de témoignage (si c'est cela l'activité d'un photojournaliste).
Que le nombre de photournalistes diminue en raison d'un déclin d'une certaine presse et de l'arrivée de concurrents imprévus (locaux ou amateurs), en partie, dans les deux cas, en raison des progrès techniques (prise de vue facilitée et diffusion rapide à coût nul des image via Internet), c'est un fait mais l'activité se poursuit. Il ne faut pas pleurer: quand le daguérréotype a été remplacé par des Kodak, la vie de certains photographes à évidemment changé et de nouveaux acteurs sont arrivés: et alors ?
Il faut peut être dire aussi que l'on voit désormais pas mal de photos "de type photojournaliste" proposées à la vente sur Internet sous une présentation se voulant artistique: il ne s'agit pas d'une critique mais de l'illustration du glissement d'une partie du photojournlisme vers l'art et la vente directe d'œuvres (et non de clichés Kleenex) au public. Il suffit de voir Magnum (auquel appartient Parr, d'ailleurs) qui a ouvert une salle dédiée aux collectionneurs à Paris et bien d'autres "collectifs" (qui se substituent aux anciennes "agences") se lancer dans cette activité. Poussée à son terme, on voit cette logique se concrétiser avec des photojournalistes exposés dans de "vrais" galeries d'art contemporain et non seulement sur Internet.
Bref, un changement n'est pas une mort: certains y passent mais d'autres survivent et évoluent: c'est le bicentenaire de la naissance de Darwin:)
Qu'est-ce qu'un photojournaliste ?
Bref, un changement n'est pas une mort: certains y passent mais d'autres survivent et évoluent: c'est le bicentenaire de la naissance de Darwin:)
Ce n'est pas la mort de la photographie, mais c'est peut-être la mort du photojournalisme. Ceux qui vont évoluer pour survivre, vont faire un autre métier.
Dans photojournaliste, il y a photo et journaliste. :) C'est le journaliste dans ce couple infernal qui est le plus menacé pour deux raisons:
- La volonté des personnes photographiées de contrôler leur image;
- La fin d'un marché pour les reportages s'inscrivant dans le temps.
Aujourd'hui, les photographes se voient de plus en plus contester leur liberté éditoriale. Les personnes photographiées veulent pouvoir sélectionner les images qui seront publiées. C'est vrai dans les conflits avec les "embedded" journalistes pour des raisons évidentes, mais ça s'applique même à des chanteurs ou à des musiciens
http://www.slate.fr/story/9061/les-caprices-photographiques-des-artistes
Imagine-t-on un chanteur qui n'autoriserait un article sur son dernier concert ou son dernier disque que si son manager l'a approuvé ? Il y a en fait une confusion de plus en plus grande entre le photographe de commande (qui est payé par le client pour réaliser les photos souhaitées par ce client)) et le photojournaliste qui doit conserver, comme n'importe quel journaliste, sa liberté d'expression.
Le photojournalisme, c'était aussi l'idée qu'un photographe qui avait l'habitude des conflits pouvait apporter un témoignage en passant quelques jours, parfois un mois, dans un point chaud de la planète. Que son regard pouvait nous aider à mieux appréhender une réalité lointaine et complexe. Aujourd'hui, ce n'est plus ce que l'on attend de la photographie. On veut juste qu'elle nous montre, ce que l'on nous dit par ailleurs. Il y a des morts dans les manifs en Iran ? On veut une photo de manif et une photo qui montre un mort. On n'attend pas de l'image un regard différent. On veut juste qu'elle soit redondante de la parole ou de l'écrit. Le seul support qui au travers des pom (Petits Objets Multimédia) pourrait donner de la place à ces reportages, c'est internet. Et l'économie du net, aujourd'hui, est bien incapable de les financer.
il ne s'agit pas d'une critique mais de l'illustration du glissement d'une partie du photojournlisme vers l'art et la vente directe d'œuvres (et non de clichés Kleenex) au public. Il suffit de voir Magnum (auquel appartient Parr, d'ailleurs) qui a ouvert une salle dédiée aux collectionneurs à Paris et bien d'autres "collectifs" (qui se substituent aux anciennes "agences") se lancer dans cette activité. Poussée à son terme, on voit cette logique se concrétiser avec des photojournalistes exposés dans de "vrais" galeries d'art contemporain et non seulement sur Internet.
Ce n'est pas un glissement, mais une condition de survie pour ces agences qui se mettent d'ailleurs également à accepter ou proposer des reportages de commande pour continuer à exister. Participant ainsi à la confusion entre photojournaliste et photographe publicitaire. Et malheureusement à terme ce n'est pas juste un changement du mode de rémunération. C'est la nature même des photos qui va changer. L'attente n'est pas la même lorsque l'on regarde un photoreportage sur un conflit ou un drame social et lorsque l'on cherche une image pour décorer son salon :) Si la photo décorative devient le seul débouché économique des photojournalistes, ils ne travaillerons plus de la même manière et cesseront d'être journalistes.
El Gato