Culture

Enquête sur l'étrange succès du commissaire Montalbano

Margherita Nasi, mis à jour le 29.06.2014 à 8 h 54

Andrea Camilleri a mixé une langue particulière, entre sicilien et italien, et son sens aigu de l'observation de son pays pour séduire des millions de lecteurs et de téléspectateurs dans le monde entier.

Luca Zingaretti interprète Montalvano à la télévision depuis 1998.

Luca Zingaretti interprète Montalvano à la télévision depuis 1998.

Vingt ans se sont écoulés depuis que le commissaire Salvo Montalbano a franchi le seuil des librairies, avec la parution de La forme de l’eau en 1994. Aujourd’hui, le personnage des romans d’Andrea Camilleri n’a plus besoin de présentations: ses accès de colère, son dialecte particulier et sa morale infaillible ont conquis des millions de lecteurs.

Et pourtant, le commissaire sicilien aurait pu disparaitre au bout de deux enquêtes. La forme de l’eau et Chien de Faïence, c’est tout ce que Camilleri avait prévu pour son commissaire. Mais l’éditrice Elvira Sellerio rappellera l’écrivain: les livres marchent bien, pourquoi s’arrêter là? C’est le début de Montalbano comme personnage de série. C’est le début d’un succès éditorial impressionnant: 21 romans, 15 millions de copies vendues en Italie, et des traductions dans le monde entier. Sans compter le succès de la série télé, regardée par plus de 800 millions de spectateurs dans le monde entier, des Etats-Unis à l’Australie, en passant par l’Amérique latine, l’Europe, et même l’Iran.

La réussite en librairie et sur le petit écran sont concomitantes. Difficile alors de se pencher sur le succès éditorial de Montalbano sans prendre en compte le succès de la série télévisée. «Le premier épisode de la série passe à la télé le 6 mai 1999. Il s’agit d’un moment particulier, l’Italie connait une sorte de Renaissance de la série télé», raconte Annalisa Strano, co-auteur de Commissario Montalbano. Pendant les années 80, les séries télé italiennes étaient d’importation: acheter des épisodes americains était plus avantageux que produire ses propres séries. Puis la fiction à l’italienne éclot: en 1996 nait Un posto al sole, premier soap opera entièrement italien.

Montalbano bénéficie donc d’un timing favorable, d’autant plus qu’il s’agit «d’un produit de qualité : en termes d’écriture, de régie, de décors. Montalbano est un personnage très fort : c’est à la fois le voisin de la porte d’à coté —il ne sait pas se servir de son portable, parle en dialecte, conduit une Fiat Tipo— et un vrai héros solitaire, incorruptible», explique Strano.

Une variante dialectale du parler sicilien

Mais si la réussite de la série télé a certainement servi la cause éditoriale, elle ne suffit pas pour l’expliquer. Le succès du commissaire est d’autant plus étonnant que les romans de Camilleri ne sont pas forcément faciles à lire. La langue employée, notamment, est parfois hermétique. Ce n’est pas de l’italien, ni du sicilien, mais «une variante dialectale du parler sicilien, qui fait appel aux lexiques de plusieurs régions siciliennes, ressuscite des mots tombés en désuétude, en invente plus ou moins d'autres», explique Serge Quadruppani, qui traduit Camilleri en France.

C’est précisément cette empreinte linguistique qui pourrait faire de Camilleri un écrivain underground. Or l’auteur a réussi en faire une force: «cette langue hybride, qui balance entre réminiscences de dialecte et termes inventés, a fini petit à petit par être partagée par tous les lecteurs», estime Salvatore Ferlita, professeur de littérature contemporaine et auteur de L’Isola Immaginaria – Andrea Camilleri e la Sicilia.

C’est bien le miracle Camilleri: l’écrivain a su faire revivre un dialecte. Il rend populaires des expressions siciliennes inhérentes à ses romans, comme «non mi rompere i cabasisi» (ne me casse pas les bonbons). «Cette expression n’existait pratiquement pas il y a 20 ans, aujourd’hui elle est comprise et fonctionnelle : elle n’a pas la vulgarité de l’originale», poursuit Giuseppe Marci. Si les lecteurs ont pu s’approprier de ce langage, c’est aussi que Camilleri leur en a laissé le temps: la complexité linguistique est allée en crescendo dans ses romans. «Sans ce parcours, le lecteur aurait du mal à aborder les derniers romans. Mais nous les acceptons, comme si nous avions tous suivi un cours de langue», témoigne Giuseppe Marci, professeur de philologie italienne à l’université de Cagliari.

Les novices peuvent toujours aller voir du côté du Camilleri Fans Club, qui a mis en ligne un petit dictionnaire recensant les expressions siciliennes employées par l’écrivain.

Un puits sans fin d'anecdotes

La tâche est plus ardue pour les traducteurs. Comment transcrire un langage si particulier? «A la traduction, on a réussi à faire sentir la saveur de cette langue, son mélange de grossièretés hilarantes et de préciosités, d'archaïsmes et d'inventivité constante», témoigne Serge Quadruppani. Une partie de ce bouillonnement passe d’une langue à l’autre. Et puis il y a les rapports avec l’auteur, conscient de ne pas être facile à traduire. «Je sais que les traducteurs harcèlent Camilleri, qui entretient un dialogue intense avec eux», raconte Salvatore Ferlita. Le professeur de littérature contemporaine est à Rome chez Camilleri lorsque l’écrivain reçoit un colis contenant… une traduction de Montalbano en chinois. «Il a rigolé : il ne savait même pas où il y avait marqué Montalbano!».

Autre force de Camilleri: sa force de narration. Giuseppe Marci en a personnellement fait l’expérience. C’était en printemps 1998. Le professeur invite Camilleri à une rencontre avec des étudiants qui ont suivi un cours sur l’Opéra de Vigata. Camilleri accepte, le rendez-vous est fixé à l’aéroport de Cagliari. Les deux hommes ne s’étant jamais rencontrés, Marci tiendra une copie de l’Opéra de Vigata sous le bras pour que Camilleri puisse le reconnaitre. La fin de l’histoire est connue, Camilleri l’a racontée à plusieurs reprises, et en a même fait un article paru dans le quotidien La Repubblica.

Le rendez-vous entre un écrivain et un professeur se transforme en rencontre entre auteur et son personnage : «Ce fut ainsi que je rencontrai Salvo Montalbano à l’aéroport de Cagliari avec un de mes romans sous les bras. Sa ressemblance avec mon personnage était vraiment impressionnante. Je dirai même plus : la vue du professeur m’a permis de rassembler l’image du commissaire qui jusqu’à ce moment n’était qu’un puzzle auquel il manquaient quelques morceaux».

Giuseppe Marci, que l’histoire fait encore sourire, et qui est désormais connu comme «le sosie de Montalbano», a tiré une leçon de cette anecdote. Elle est révélatrice du talent narratif de Camilleri :

«Il a construit petit à petit une histoire sur cet événement. J’ai eu par la suite l’occasion de passer quelques jours avec lui. Nous avons rencontré des dizaines de personnes, il racontait des histoires à tous ceux qu’il rencontrait. Je n’ai pas entendu deux fois la même histoire. Il possède un répertoire d’anecdotes incroyable».

La Sicile, la clef de toutes choses

Salvatore Ferlita se souvient lui de la première apparition télé de Camilleri. «Il parlait des rapports ancestraux en Sicile avec une théâtralité innée. Je pense que cette théâtralité a beaucoup joué sur son succès: même si on peut trébucher sur des mots qu’on ne comprend pas, le cadre qu’il construit autour est tellement irrésistible, des dialogues à la syntaxe, qu’il est impossible de décrocher».

Et puis il y a la Sicile. «Sans la Sicile, l'Italie n'est pas en nous un tableau achevé; c'est ici que se trouve en effet la clef de toute chose», écrivait Goethe. De Verga à Pirandello, en passant par Sciascia, nombreux écrivains italiens ont choisi la Sicile comme observatoire. «Il y a toujours un écart entre l’ile, ses rites, sa stratification, et le continent. Et c’est ce qui intrigue», estime Salvatore Ferlita. Pour lui, la force de Camilleri c’est aussi d’avoir su décrire la Sicile sans tomber dans la caricature: «On perçoit immédiatement la dimension folklorique, mais il en dilue la concentration, en partie aussi grâce aux toponymes inventés. Camilleri a su rendre universel un lieu tout en préservant son authenticité».

Les détracteurs de Montalbano stigmatisent souvent cette Italie caricaturale. «La caricature est bien souvent le meilleur moyen d'atteindre la vérité. Et puis qui vit en Italie sait que cette vision n'est pas si caricaturale que ça. L'imbécilité triomphante du berlusconisme, le respect très relatif de la légalité chez les Italiens en général et dans la classe politique en particulier, le génie des polémiques absurdes et des exhibitions les plus embarrassantes, ce n'est pas Camilleri qui les a inventés, tout de même!», justifie Serge Quadruppani.

On peut ne pas être d’accord avec Camilleri, mais il faut reconnaitre que l’écrivain est un excellent observateur de l’Italie. Il a été l’un des premiers à parler du phénomène migratoire, avec Le Voleur de goûter. «Camilleri décrit ce phénomène en 1996 quand personne n’y prête attention, quand on estime qu’il ne s’agit que d’un probème mineur. Dans ce sens Camilleri est un écrivain engagé», estime Giuseppe Marci.

Chaque histoire de Montalbano est alors l’occasion de découvrir un peu mieux l’Italie. Filippo Lupo, président du Camilleri Fans Club, abonde d’exemples. «On peut évoquer Le Tour de la bouée, qui se déroule peu après événements du G8 de Gênes, avec un Montalbano en crise professionnelle, qui ne se reconnait pas dans une certaine police».

Et puis il y a le dernier roman, La piramide di fango, qui se penche sur le problème de la corruption. Prophétique, le livre est sorti juste avant le scandale de corruption concernant l'Exposition universelle de Milan et celui autour du projet Mose, visant à sauver Venise de la montée des eaux.

Margherita Nasi
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