SportsCoupe du monde 2014

Arrêtons de défendre Luis Suarez, il mérite sa suspension

Grégoire Fleurot, mis à jour le 28.06.2014 à 17 h 52

La décision de la Fifa est cohérente avec son barème et avec l'incapacité du joueur à assumer ses actes.

REUTERS/Kai Pfaffenbach.

REUTERS/Kai Pfaffenbach.

L'attaquant uruguayen Luis Suarez a été suspendu 9 matchs et 4 mois de toute activité liée au football, jeudi 26 juin, pour avoir mordu l'italien Giorgio Chiellini lors du match décisif de Coupe du monde entre les deux équipes.

Cette suspension est la deuxième plus lourde de l'histoire de la compétition. L'Irakien Samir Shaker avait écopé d'un an lors du Mondial 1986 pour avoir craché sur l'arbitre lors d'un match contre la Suisse. En revanche, des gestes autrement plus violents ou dangereux, comme le célèbre coup de boule de Zinedine Zidane en finale de l'édition 2006 ou le coup de coude de l'Italien Mauro Tassotti sur le nez de l'Espagnol Luis Enrique en 1994, ont été punis de manière moins sévère par le passé.

Faut-il y voir un acharnement de la Fifa contre un joueur qui, selon ses défenseurs, paie plus sa mauvaise réputation que son geste?

Deux articles enfreints

La décision concernant Suarez est au contraire assez cohérente avec l'historique cité plus haut et avec le règlement de la Fifa. La plus longue suspension de l'histoire concernait déjà un geste qui portait «atteinte à l'honneur, [...] au fair-play ou à la morale sportive» (un crachat sur l'arbitre) et puni par l'article 57 du code de discipline, tandis que les autres gestes (coup de tête, de coude, etc.) tombent sous le coup de l'article 48.1, qui concerne notamment les voies de fait (et prévoit d'ailleurs une suspension plus élevée pour un crachat que pour un coup de tête). La morsure de Suarez enfreint les deux articles à la fois et les neuf matchs dont il a écopé sont plutôt cohérents avec le barème de la Fifa.

Les défenseurs de l'Uruguayen avancent un second d'argument pour s'emporter contre les bien-pensants qui ne comprennent rien au football: l'attaquant de Liverpool n'hésite tout simplement pas à employer tous les moyens pour faire gagner son équipe, à l'image d'autres grands joueurs avant lui.

Cet argument est en théorie tout à fait recevable. Je l'avais moi-même développé pour défendre Thierry Henry après sa fameuse main face à l'Irlande qui avait qualifié les Bleus pour la Coupe du monde 2010.

Bien-sûr, faire une main volontaire comme celle de Thierry Henry ou de Maradona pour marquer un but en essayant de duper l'arbitre fait partie du jeu.  Si l'arbitre le voit, le joueur est sanctionné. S'il ne le voit pas, le joueur a fait gagner son équipe en décidant en une fraction de seconde qu'à ce moment là, la meilleure solution était de mettre la main. 

On peut même qualifier cela de génie si l'on veut. Ces deux gestes n'ont d'ailleurs pas été sanctionnés à postériori par la Fifa, qui avait considéré que la main d'Henry ne pouvait «pas être considérée comme un fait grave», condition nécessaire pour que sa commission de discipline se saisisse d'un dossier.

Sa main était tout à fait défendable

De la même manière, la main de Suarez pour empêcher le ballon de rentrer dans son but contre le Ghana en 2010 était tout à fait défendable, même si elle a brisé le cœur de millions de téléspectateurs qui s'étaient pris de sympathie pour cette équipe africaine sur le point de devenir la première à atteindre les demi-finales d'un Mondial. L'Uruguayen connaissait la règle, a pris la décision consciente de l'enfreindre, a été puni pour cela... et a fait gagner son équipe.

Le problème, c'est que la morsure de Suarez n'a rien à voir avec un geste de génie qui aide son équipe à gagner. Chiellini, qui n'est lui-même pas le dernier à essayer de tromper l'arbitre à coup de simulations,  ne s'est pas fait expulser après l'exagération grotesque de Suarez. L'Uruguay n'a tiré aucun profit de cette action.

Le geste est difficilement classable dans la catégorie «excès d'agressivité», qui elle aussi fait partie du foot. N'en déplaise à ses détracteurs, le football est un sport de contact où la moindre baisse d'agressivité individuelle ou collective se paie immédiatement.

Les footballeurs sont toujours à la limite et doivent trouver un équilibre entre cet engagement essentiel et les règles strictes qui garantissent l'intégrité physique des joueurs et la fluidité du jeu. Parfois, souvent, ils dépassent cette limite et reçoivent un carton jaune ou rouge, et cela fait partie du jeu. Mais mordre un adversaire n'a rien à voir avec ça.

Luis Suarez est loin d'être le premier sportif à mordre un adversaire (Mike Tyson, si tu nous lis...), mais le faire trois fois relève d'un problème plus profond qu'un simple moment de folie, surtout quand on assure ensuite que rien d'anormal ne s'est passé malgré les images accablantes.

Il ne reconnaît rien

L'Uruguayen a été suspendu 8 matchs par la fédération anglaise pour insultes racistes envers le Français Patrice Evra. Encore une fois, il s'est défendu en affirmant qu'il avait utilisé le terme «negro» de manière conciliatoire et amicale, alors que les deux hommes étaient en pleine altercation, et que le mot avait été mal compris à cause de différences culturelles.

Outre son racisme,  l'une des plus grandes différences entre Suarez et les autres joueurs de génie auxquels ses défenseurs aiment le comparer est sans doute son incapacité à assumer ses actes.

Zidane a perdu plusieurs fois ses nerfs pendant sa carrière, mais en a toujours assumé les conséquences et n'a jamais essayé de persuader qui que ce soit qu'il n'avait pas donné de coup de tête à Materazzi. Maradona a tout de suite reconnu que son but de la main contre l'Angleterre avait été marqué «un peu avec la main de Dieu», donnant ainsi son nom à ce geste légendaire. Roy Keane (loin d'être un génie)  a reconnu qu'il avait volontairement blessé le norvégien Haaland un jour d'avril 2001 où il a mis fin à sa carrière d'un tacle assassin.

Luis Suarez, lui, ne reconnaît rien. Il n'est pas raciste. Il n'a pas mordu Chiellini et encore moins Branislav Ivanovic.  Il n'a jamais mis de coup de tête à un arbitre à 15 ans, dans les équipes de jeunes de Nacional.

Luis Suarez est un excellent joueur, l'un des meilleurs de la planète, et tout le monde sera heureux de le voir reprendre le chemin des terrains et continuer à marquer des buts extraordinaires une fois sa suspension terminée. Mais il ne mérite pas plus de clémence que les autres juste à cause de son talent. Vu ses antécédents, il en mérite même sans doute un peu moins. 

Grégoire Fleurot
Grégoire Fleurot (799 articles)
Journaliste
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