Culture

Led Zeppelin, pour le meilleur et pour le pire

Jimmy Page et Robert Plant en concert à Hambourg en 1973. DR

Jimmy Page et Robert Plant en concert à Hambourg en 1973. DR

Le rock moderne n’est pas né avec Bob Dylan ou avec les Beatles. C’est avec les auteurs de «Stairway to Heaven» que tout a commencé.

Jack Hamilton, mis à jour le 29.06.2014 à 8 h 52

Début 1969. Vous n’êtes encore qu’un gamin. Vous tenez dans vos mains le 33 tours d’un groupe au nom bizarre. Sur la pochette, une image en noir et blanc de l’explosion de l’Hindenburg, retaillée et retouchée pour en faire une apocalypse phallique du régime nazi. Vous retirez le disque de son fourreau pour le poser sur votre platine.

Le son d’une guitare rugit dans vos oreilles, deux brèves salves de Fender Telecaster, chacune attelée à un son éclatant de batterie : BOUM BOUM. Les deux minutes et quarante secondes qui suivent ont la force d’une avalanche: imbrications complexes de guitare et de basse, tonnerres de percussions et un chanteur de 20 ans hurlant qu’il sait ce que c’est d’être seul avec une extravagance proclamant le contraire. Quand ça s’arrête, vous saisissez le saphir pour le ramener au bord du disque et vous assurer que tout cela était bien vrai. Ça repart : BOUM BOUM.

En 1969, ce fut un coup de semonce dans l’univers de la pop aussi puissant que le « 1, 2, 3 fu… » inaugurant le «I Saw Her Standing There» des Beatles, les notes éclatantes de Wurlitzer démarrant le «I Never Loved a Man (The Way I Love You)» d’Aretha Franklin et l’accord de triton furieux et syncopé entamant le «Purple Haze» de Jimi Hendrix. Et avec cette double rafale d’une corde de mi (évidemment une corde de mi) qui ouvre «Good Times Bad Times», le premier morceau de Led Zeppelin, un album plus connu sous le nom de Led Zeppelin I après que le groupe aura décidé d’intituler de façon identique ses deux albums suivants. C’est le bruit d’un nouveau monde en train de naître, et celui encore plus tonitruant d’un vieux monde en train de s’effondrer.

Récemment réédités par Atlantic Records, les luxueux coffrets de Led Zeppelin, Led Zeppelin II et Led Zeppelin III contiennent une version remasterisée de l’album original, enrichie de nombreux bonus. Le premier peut se targuer d’offrir l’enregistrement d’un concert de 1969 à Paris (qui circule sur internet depuis des années). Les deux autres incluent une sélection d’ébauches de mixage enregistrées en préparation de Led Zeppelin II et Led Zeppelin III.

La remastérisation était superflue: ces albums sont, et ont toujours été, trois des disques les plus parfaitement produits de l’histoire du rock. En revanche, les ébauches de mixage de Led Zeppelin II et Led Zeppelin III sont une révélation. Elles démontrent l’immense talent de producteur de Jimmy Page et nous donnent l’opportunité de voir le groupe tel qu’il était: quatre jeunes gens ridiculement doués faisant de la musique ensemble.

On est bien loin du statut de déités rock qu’on leur attribuera par la suite. On peut y entendre Jimmy Page faire glisser son médiator sur les cordes dans une démo de Whole Lotta Love, Robert Plant progresser avec peine dans une première version de  Ramble On, Bonzo remettre le groupe en rythme sur un squelette de Moby Dick, les prudentes interactions entre la guitare acoustique de Page et la mandoline de John Paul Jones sur un montage grossier de «Gallows Pole».

Entendre le joyeux bordel en arrière plan de ces enregistrements nous rappelle, dans un premier temps, que ce sont juste quatre types qui en sont à l’origine. Mais cela confirme également que ce ne sont que quatre types, et rien d’autre, qui les ont créés: l’humanité des créateurs ne faisant que souligner l’immortalité de la création.

Whole Lotta Love.

L’héritage de Led Zeppelin est évidemment sans fin, évidemment bruyant. Selon vos préférences en termes d’hagiographie de l’homme blanc, la naissance du rock «contemporain» est le plus souvent attribuée au «Like a Rolling Stone» de Dylan ou à Sgt. Pepper. Mais ce ne sont que des mythes sans fondements et sans aucun lien avec la réalité: le rock moderne est né avec Led Zeppelin.

Leur influence, pour le meilleur et pour le pire, sur tout ce qui a été fait depuis est sans pareil. Le punk des années 70 était un rejet de leur prétention et de leur affectation, le métal des années 80 un hommage à leurs excès, le grunge des années 90 une réhabilitation du punk qui sonnait pourtant souvent comme du Led Zeppelin. C’est à cause d’eux que nous avons Creed; et c’est grâce à eux que nous avons eu les White Stripes. Ils ont été adorés par des millions de personnes, mais si vous étiez un petit malin, ou simplement quelqu’un de cool, vous les avez probablement détestés.

Led Zeppelin a élevé la musique populaire à des niveaux inédits d’opulence et d’ambition et, en cela, a pu faire craindre pour son avenir même. Ils ont incarné un mélange d’anxiétés ancestrales à propos de la musique, de son commerce, de la jeunesse, du racisme, de la sexualité: si la musique des années 60 (Motown, les Beatles, les studios Stax et Muscle Shoals, Woodstock) avait établi un consensus sans précédent, Led Zeppelin a quasiment défait tout cela. Et quarante-cinq après, nous vivons toujours dans les contrecoups de leur secousse.

* * *

Led Zeppelin a été une idée avant d’être un groupe, et cette idée a toujours été démesurée. Ancien prodige du skiffle, Jimmy Page était, au milieu des années 60, l’un des meilleurs guitaristes studio d’Angleterre, jouant sur des tubes allant de «Sunshine Superman» de Donovan à «Downtown» de Petula Clark. En 1966, il rejoint les Yardbirds (et fait alors une apparition dans Blow-Up d’Antonioni), mais le groupe est déjà sur la voie de la séparation.

Page œuvre alors à la formation d’un «super-groupe» qui regrouperait Jeff Beck, l’ex-guitariste des Yardbirds, ainsi que John Entwistle et Keith Moon des Who’s. L’un d’eux (Entwistle ou Moon) trouve drôle de dire que cette idée allait s’écraser comme une balle de plomb… comme un «zeppelin en plomb».

Led Zeppelin a été une idée avant d’être un groupe, et cette idée a toujours été démesurée

Le casting n’est pas resté; la blague, si. Quand Page recrute Robert Plant, un chanteur de Birmingham, John Bonham, un batteur impitoyable, et John Paul Jones, un bassiste polyvalent, pour rejoindre son projet, ils retirent le A du premier mot, de peur que les Américains ne le prononcent à tort «liidzeppelin». Led Zeppelin obtient alors une avance à six chiffres, du jamais vu, chez Atlantic Records, le légendaire label de R’n’B qui avait fait de Ray Charles, d’Otis Redding et d’Aretha Franklin des superstars.

Led Zeppelin est le premier groupe d’importance à émerger après la conquête du monde par la pop anglaise et à en modifier le cours. Ils s’emparent de l’Amérique sans même un regard pour leur propre pays: Led Zeppelin sort aux États-Unis deux mois avant d’être distribué en Angleterre, et sur un label américain par-dessus le marché.

Concernant un groupe si profondément associé aux années 70, il est saisissant de se rappeler que Led Zeppelin est sorti sept mois avant Woodstock, huit mois avant Abbey Road, onze mois avant Altamont. Tout comme Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols ou Straight Outta Compton, Led Zeppelin est un album d’une importance incommensurable sans être pour autant entièrement bon.

Il contient deux morceaux extrêmement travaillés («Good Times Bad Times» et le méchamment brutal «Communication Breakdown»), mais le reste est inégal, maladroit, à la fois inachevé et trop contraint. La pièce maîtresse de l’album est «Dazed and Confused», un bourbier de six minutes et demie aux tonalités criardes et à la misogynie effarante.

Il deviendra rapidement l’un des morceaux les plus connus du groupe, s’étirant en concert jusqu’à durer vingt ou trente minutes, se gonflant de gongs, d’effets vocaux, de guitares jouées à l’archet.

Dazed and Confused, en 1970

«Dazed and Confused» est une chanson infecte, le pendant musical de l’utilisation d’une terrible tragédie, transformée en emblème phallique par son équipe artistique, sur la pochette d’un album. Pour les détracteurs du groupe, qui se sont toujours fait entendre, ce morceau est une métonymie de tout ce qui ne va pas avec Led Zeppelin: bruyant, interminable, lubrique, plagiaire (d’abord enregistré par le chanteur folk américain Jake Holmes en 1967, Led Zeppelin a juste assez modifié le morceau pour éviter d’avoir à lui payer des droits).

L’un des lieux communs concernant Led Zeppelin est qu’ils auraient toujours été unanimement détestés par l’establishment de la critique. Mais comme toujours à propos de ce groupe, ce n’est qu’une demi-vérité qui a pris la force d’un fait avec le temps. De nombreux critiques ont aimé Led Zeppelin et une part encore plus importante de la presse les a poliment tolérés (les Britanniques ont été particulièrement enthousiastes : le NME les a solennellement décrit comme «un blitz hard rock musicalement parfait combinant puissance lyrique et obsession pour le sexe dans une formule ne pouvant manquer d’agiter vos sens et vos membres»).

Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’un certain nombre de journalistes très influents les haïssaient. Rolling Stone a été particulièrement virulent, et cela au cours d’une période où le journal était en train de devenir l’organe de presse rock le plus influent au monde. Le critique John Mendelsohn, écrivant sur Led Zeppelin en 1969, a dénoncé «la faiblesse et du manque d’imagination des chansons» et «les hurlements affectés» de Robert Plant. Il s’est attristé du fait que le quatuor de Page n’était pas près de combler le vide laissé par Cream, récemment séparé.

Comme tous les narcissiques qui aiment à répéter combien peu leur importe ce que les autres pensent d’eux, les Led Zeppelin étaient profondément touchés par leurs critiques. L’un des aspects les plus intéressants des premières années du groupe était leur apparente lecture consciencieuse des critiques négatives qui leur étaient faites: s’ils étaient des dieux du rock incarnés, leurs incarnations étaient extrêmement sensibles.

Les fans anglais ont pu, par exemple, lire dans le Melody Maker une interview pourtant flatteuse de Jimmy Page dans laquelle le guitariste faisait une digression pour se plaindre, avec force de détails, d’une critique d’un de leur concert parue dans le journal quelques semaines plus tôt.

Led Zeppelin II sort en octobre 1969, neuf mois seulement après Led Zeppelin, un exploit étant donné leur exténuant planning de tournée. Il s’ouvre avec «Whole Lotta Love» qui est devenu le premier vrai tube du groupe, se hissant à la quatrième place au Billboard au début de 1970. Aujourd’hui «Whole Lotta Love» est si connu qu’il est facile d’oublier que c’est probablement l’un des singles les plus étranges à atteindre les sommets des charts.

Communication Breakdown, concert à l'Olympia en 1969.

Pour commencer, ce n’est pas vraiment une chanson: il n’y pas de changements d’accord à proprement parler et le «pont», qui n’est qu'un long interlude, ressemble à quelqu’un simulant (?) un orgasme dans une maison hantée. Le reste du morceau est un riff de guitare accompagné par Plant entonnant de plates répliques de drague.

Et celles-ci ne sont même pas de lui: les paroles de «Whole Lotta Love», au départ attribuées à Page et Plant, sont clairement empruntées à «You Need Love» composé par Willie Dixon. Un plagiat qui ne sera réparé qu’après le procès intenté par ce dernier.

(Faisons ici une pause pour nous étonner de l’incroyable stupidité de l’affaire. D’abord parce que «You Need Love» a été enregistré par Muddy Waters en 1962, après son tube «You Shook Me» que Led Zeppelin avait repris sur leur précédent album. Aussi, si Dixon avait écrit de très bonnes paroles à une époque, celles de « You Need Love » n’en faisaient pas partie : l’opportunité de faire rimer « coolin », « foolin » et « schoolin » valait-elle la peine d’être trainé en justice ? Le plagiat de « Whole Lotta Love » était un affront à la morale, à la musique, et tout simplement au bon goût.)

Cela dit, «Whole Lotta Love» incarne l’essence même de Led Zeppelin : brutal, bruyant, centré sur les riffs, pas très fin et probablement deux fois plus long que nécessaire. Mais c’est aussi un incroyable morceau bâtissant l’espace de cinq minutes un ouragan de puissance, de rythme et de sexe à l’efficacité jamais égalée (et ce n’est pas faute d’avoir essayé). Il est instantanément devenu l’emblème de Led Zeppelin II : prévisible, mais aussi un peu dommage en ce qu’il éclipse les énormes progrès que le groupe a fait avec cet album.

«What Is and What Should Never Be» est une véritable chanson avec une structure, une dynamique, une intelligence et tout ce que ce groupe n’est pas supposé avoir. « Ramble On » qui peut s’enorgueillir de superbes arrangements de guitares par Page et d’une exceptionnelle ligne de basse jouée par Jones, démontre également leurs incomparables capacités musicales, toujours croissantes.


 

Comme leur premier album, Led Zeppelin II a été produit par Jimmy Page. Il a marqué son émergence comme l’un des plus grands producteurs de musique actuelle. Chaque son capturé sur l’album est extraordinaire : les instruments fondent en piqué d’un canal stéréo à l’autre, la basse et les percussions se mêlent parfaitement les uns aux autres, Plant semble être avec vous dans la pièce même quand il commence à s’égarer dans la Terre du Milieu. Et les guitares, bon Dieu, les guitares ! Jimmy Page est régulièrement comparé à ses compatriotes du blues anglais, Eric Clapton et Jeff Beck, mais il est en fait l’héritier d’un autre pilier de la scène anglaise des années 60 : Jimi Hendrix.

Seul Hendrix avait une telle facilité à faire de sa guitare une palette de possibilités soniques, un passage vers d’autres mondes auditifs. Les riffs de « Whole Lotta Love », « Heartbreaker » et « Moby Dick » nous semblent si familiers que nous en oublions que rien n’avait jamais eu ce son auparavant. Page a toujours été surestimé en tant que soliste (mais les solistes le sont presque toujours) : c’est dans tout le reste que réside son talent.

Led Zeppelin II a été un énorme succès commercial (il a même détrôné Abbey Road à la tête des charts aux États-Unis), mais il a échoué à transformer l’état d’esprit des détracteurs du groupe. Le célèbre réquisitoire contre l’album de Rolling Stone, une nouvelle fois sous la plume de Mendelsohn, est extrêmement drôle, extrêmement méchant, mais aussi extrêmement faux.

Même ses éloges ironiques de Page qui serait «le numéro un absolu des poids lourds blancs de la guitare blues, mesurant entre 1 m 60 et 1 m 70» sont tout simplement diffamatoires : Page mesure en fait 1 m 80. Mais derrière le mépris de la critique, on sent poindre un nouveau point de vue selon lequel Led Zeppelin annonce une nouvelle génération, en fait la pire, de parasites du blues, l’exemple ultime de l’opportunisme blanc. Au moins, Jagger et Janis avaient fait preuve de respect. Tout cela associé à leurs escapades plagiaires, et les accusations de pillage culturel à grande échelle ont abondé.

La révolution était morte, et Led Zeppelin en était la veillée funèbre.

Une fois encore, cette critique a quelques fondements : Led Zeppelin a entretenu une relation au blues (et aux musiques noires en général) qui pourrait être alternativement décrite comme brillamment créative et stupidement injurieuse, parfois à quelques secondes d’intervalles seulement. «Bring It On Home», le dernier morceau de Led Zeppelin II, l’un des meilleurs de l’album, est par exemple quasiment ruiné avant d’avoir commencé par une interminable introduction parfaitement grotesque, suffisante et ringarde.

Mais Led Zeppelin n'avait rien de ces shows ambulants où se pratiquait le black face : ils étaient bien trop complexes pour cela. Suggérer que tout ce qu’ils ont fait venait des musiques noires est une insulte faite au groupe, mais aussi au blues. Les appropriations de Led Zeppelin pouvaient parfois manquer d’éthique, mais elles manquaient surtout de logique : c’était un groupe qui pouvait marier les références à Robert Johnson à des histoires empruntées aux récits de Tolkien, sans aucun sens de l’incongruité ou de la honte. Le problème de Led Zeppelin n’est pas tant ce qu’ils ont volé au blues, mais ce qu’ils ne lui ont pas pris : l’économie, l’esprit, le bon goût.

Il faut aussi remarquer que ces accusations ont principalement circulé parmi des journalistes de rock blancs et de sexe masculin: la ligne de partage entre Led Zeppelin saccageant le blues et Led Zeppelin saccageant les croyances de certains à propos du blues a rarement été très claire.

Immigrant Song

Led Zeppelin avait commencé comme une idée et avait fini par être méprisé en tant que telle. Mais pourquoi ont-ils été tant détestés? Pour la contreculture, le rock’ n’ roll allait changer le monde, mais il ne l’a pas fait. Peut-être à cause de la moto de Dylan, à cause de Yoko ou de Paul, de Nixon ou des Hell's Angels. Désormais Led Zeppelin allait être tenu responsable du passage de «All You Need Is Love» à «Je vais te donner tous les centimètres de mon amour».

 Ils ont représenté le fantasme cynique de certains à propos des masses, vues comme une coalition de voyous, de groupies et de jeunes désœuvrés qui, si l’on y pense, ne lisaient sûrement pas les critiques rock. La révolution était morte, et Led Zeppelin en était la veillée funèbre. Ce qui leur a permis de se remplir les poches. Les sommes d’argent qu’ils ont gagnés était une véritable obsession pour les médias («Led Zeppelin : comment ont-ils gagné 37.000 dollars en une nuit», a-t-on a pu lire en 1969). Le rock’ n’ roll avait autrefois été un art au service de l’art ou du bien-être du monde : il n’était plus alors qu’un art au service de l’argent, et Page et compagnie n’ont même pas eu la décence de faire semblant du contraire.

Mais Led Zeppelin change complètement la donne, une nouvelle fois. Led Zeppelin III, sorti en octobre 1970, s’ouvre avec «Immigrant Song», un hymne strident et destructeur à propos d’envahisseurs vikings. La seule façon d’imaginer un titre encore plus auto parodique aurait été de le faire durer sept minutes au lieu de ses courtes (et bénies) deux minutes trente. Si vous détestiez Led Zeppelin, «Immigrant Song» était la confirmation de tout ce que vous pensiez, et vous auriez sûrement arrêté l’écoute à ce moment-là.

Mais quiconque a persévéré a été surpris, et totalement décontenancé. Led Zeppelin III est un album de vraies chansons, de pure éclectisme et de stupéfiante beauté. La face B de l’album contient la collection de rock acoustique la plus raffinée depuis Beggars Banquet. «Gallows Pole» est une réinterprétation d’une ancienne ballade anglaise avec guitares acoustiques, mandoline et banjo, construite comme une étrange célébration modale avec de lourdes percussions agrémentées d’un luxuriant solo de guitare. «That’s the Way» est superbe, et aurait pu figurer sur les albums de Joni Mitchell ou de Fairport Convention que le groupe écoutait en boucle.

Et puis il y a «Tangerine», une chanson que Jimmy Page avait écrite douze ans plus tôt, le plus bel enregistrement que Led Zeppelin a jamais réalisé. La guitare à 12 cordes fait des merveilles, Bonham joue avec une sensibilité inattendue et Plant interprète les paroles de Page avec un vibrato digne de Presley (un changement stylistique si frappant qu’un critique a suggéré qu’il pourrait s’agir d’un autre chanteur).

«Tangerine» fait partie de la poignée de morceaux du groupe à être réellement parfaits : pas une seconde de trop, pas une note inutile ou hors sujet («Hey Hey What Can I Do», l’incroyable face B de «Immigrant Song» en est une autre. Il faut pourtant s’armer de courage pour la trouver puisque le groupe a été trop malin pour penser à inclure l’une de leurs meilleures chansons sur un de leurs albums.)

Tangerine, live de 1975

Led Zeppelin III a pris tout le monde musical de court et reste l’un des albums les plus étranges du catalogue du groupe. Il a tout de suite été numéro 1 parce que c’était un album de Led Zeppelin, puis les ventes ont chuté, parce que… était-ce vraiment un album de Led Zeppelin ? Il n’a pourtant pas remporté les faveurs que le groupe escomptait.

Il a même été accueilli avec confusion ou mépris par des journalistes qui semblaient à peine l’avoir écouté. «Il serait difficile de concevoir un groupe de musique populaire qui soit plus systématiquement hideux que Led Zeppelin», affirma le New York Times dans la première phrase de sa critique. C’était toujours la même chanson, même si celles du groupe avaient changé du tout au tout.

* * *

Quand Led Zeppelin a finalement gagné la guerre, cela s’est fait comme à chaque fois avec eux : massivement. En novembre 1971, Led Zeppelin sort son quatrième album, qui n’a pas de titre, mais sera rapidement connu sous le nom de Led Zeppelin IV. Il contient le soi-disant chef d’œuvre du groupe «Stairway to Heaven» aux côtés de leur véritable chef d’œuvre, «When the Levee Breaks». Aujourd’hui, Led Zeppelin IV est considéré comme l’un des plus grands albums jamais enregistré (même Rolling Stone l’a aimé !). Il s’est vendu à 40 millions d’exemplaires et a fait du groupe l’un des plus importants de l’ère post-Beatles, même si la suite n’a pas été à la hauteur.

Houses of the Holy, sorti en 1973, est un bon album mais légèrement en dessous du précédent. Physical Graffiti, en 1975, est un double album qui aurait été parfait s’il n'avait été qu'un simple. Et Presence, en 1976, n'est pas très bon, pas plus que In Through the Out Door, en 1979.

La mort de John Bonham en 1980 a marqué celle du groupe, mais l’idée de Led Zeppelin a survécu. Quand This Is Spinal Tap sort en 1984, l’affectueuse similarité va plus loin que la scène de Stonehenge. En 1985, la célèbre biographie pleine de révélations, Hammer of the Gods, est publiée et devient un texte de référence pour les collégiens au même titre que Des Souris et des hommes.

Playlist Spotify.

Et en dépit de l’insistance du groupe à dire que les bizarreries ésotériques et les scènes de débauche dans les hôtels sont largement exagérées, l’article de Wikipédia « Shark episode » poursuit la légende. En 1986, un trio de jeunes new-yorkais sort un album dont la pochette ne peut que faire penser à Led Zeppelin I et qui s’ouvre sur les percussions de «When the Levee Breaks». Licensed to Ill des Beastie Boys est le Led Zeppelin I des enfants de ceux qui avaient acheté l’album à l’époque. Ces parents ont alors été légitiment consternés.

Quand Led Zeppelin fait son entrée au Rock and Roll Hall of Fame en 1995, ils sont déjà devenus l’archétype de chanteurs à chemises ouvertes avec leurs Gibsons tombant sur les genoux. Ils ont perdu depuis longtemps leur capacité à être excitants ou provocants. Les trois membres toujours en vie ont bien vieilli: Page a pris sa place de droit d’intellectuel médiatique de la guitare électrique, Plant s’est réinventé en interprète bon chic bon genre de musique traditionnelle américaine et John Paul Jones profite de sa famille (il est avec sa femme depuis 1965) tout en rejoignant occasionnellement d’autres super-groupes façon Led Zeppelin.

En fait, l’une des réussites les plus impressionnantes des ex-membres de Led Zeppelin est leur habileté à s’être distanciés du groupe. Mais ils ne le peuvent s’en détacher complètement, pas plus que nous ne pouvons le faire. Cet éclat meurtrier qui ouvre «Good Times Bad Times» a fait tout ce qu’il était censé faire, mais aussi bien plus que cela : il a changé le monde.

Jack Hamilton
Jack Hamilton (8 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte