A quand remontent les notes sur 20 à l'école?

Hopscotch / Dean McCoy via FlickrCC License by

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Pourquoi pas des lettres comme chez les Anglo-Saxons? Des notes sur 100 comme au Japon? Ou de 1 à 6 comme en Allemagne? Difficile de le savoir avec précision.

L’évaluation par compétence, sans note, a le vent en poupe. Si elle est généralisée aux collèges, les enseignants arrêteront de noter sur 20. Fini les virgules et les moyennes. Mais la note, à laquelle sont attachés de nombreux profs, la note qui marque l’expérience scolaire du sceau du succès ou de l’échec, la note dont vous vous souvenez davantage que des appréciations qui vous ont sans doute davantage aidé à progresser, et dont vous vous souvenez même davantage que ce que vous avez appris sur les bancs de l’école, ces notes ont une longue histoire et n’ont, en fait, pas toujours eu cours à l’école.

Un héritage des Jésuites

Dans l’école de l’ancien régime, il n’y a tout simplement pas de note. L’évaluation est orale et même quand le baccalauréat est créé en 1808 et presque jusqu’à la fin du XIXe siècle, le jury rend son verdict avec des... boules de couleur: blanches pour neutre, rouges pour favorable et noires pour défavorable à l’obtention du diplôme. Si le candidat n’obtenait que des boules rouges, il pouvait prétendre à la mention!

Le système de note sur 20 n’est donc mis en place qu’au cours de l’année scolaire 1890-1891. Et, d’après l’excellent historien de l’éducation Claude Lelièvre, le mouvement a été progressif:

«Sous le Second Empire, ce vote du jury est traduit en chiffres. L'aspirant bachelier se voit alors évalué sur une échelle de 0 à 5. La notation sur 20 apparaît en 1890, en même temps que le baccalauréat ''moderne'' avec plusieurs séries, et à l'écrit.»

C’est donc à partir du bac que la notation sur 20 se diffuse dans le secondaire. Comment les élèves étaient-ils évalués avant? Les travaux historiques manquent encore sur la question, un universitaire suisse, chargé d'enseignement à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'université de Genève, Olivier Maulini a publié deux articles sur le sujet, en 1996 et 2002.

Et si on revenait
aux boules rouges?

 

Tous les spécialistes de la pédagogie nous renvoient à son travail. Une lecture qui nous plonge plus loin dans l’histoire scolaire pour remonter au XVIe siècle et à l’école des Jésuites et formalisés dans le Ratio studiorum:

«La première "distribution des prix" eut par exemple lieu au collège de Coïmbra (Portugal) en 1558. A la fin du XVIe siècle, le Collège de Genève distribuera des prix en argent, puis des médailles, aux étudiants les plus méritants. Mais sur quelles bases effectuer les classements? Au début, le maître comptait les fautes dans les compositions et ordonnait les copies selon leur mérite. Parfois, il transmettait ces résultats aux familles, accompagnés de brefs commentaires écrits.»

D’après Olivier Maulini, c’est surtout la notion de classement qui mobilise les enseignants jésuites:

«Les cohortes (d’élèves) sont divisées en deux camps, et chacun des camps en décuries d’inégales valeurs. Ce dispositif permet une double compétition: les écoliers s’affrontent à l’intérieur de chacun des camps, pour progresser d’une décurie à l’autre, et entre les camps, pour comparer deux décuries du même niveau. Le codage est variable dans l’espace et dans le temps, mais il repose toujours sur le même principe: ce qui permet de "juger" un élève, c’est son classement dans la hiérarchie des groupes. Si les élèves sont 60, il y a six décuries, et l’élève classé 11e ou 15e figure dans la deuxième décurie, au deuxième rang. L’élève classé 55e est au 6e rang, dans la 6e et dernière décurie.»

L’idée de compétition est centrale, elle est censée favoriser l’émulation et au final, les apprentissages. L’école laïque va inventer une autre forme d’évaluation, plus performante: la notation.

«L'Etat, en se substituant aux collèges religieux, va poursuivre le même objectif (former les élites bourgeoises sur la base de leur mérite) et utiliser les mêmes expédients, qu'il va d'ailleurs perfectionner. Le classement des élèves en groupes hiérarchisés va aboutir à la "notation" de chacune des cohortes. Qu'elles se présentent sous forme de billets palpables ou de simples écritures, de lettres ou de chiffres, qu'elles se situent sur une échelle graduée de 0 à 20 ou de 0 à 6, ces "notes" découleront toutes du découpage imaginé par les Jésuites et leurs contemporains.»

La note sur 10 a été expérimentée sous Jules Ferry pour être ensuite généralisée à l’école primaire. Comme pour la note sur 20 du bac, elle se diffuse car elle est utilisée pour le certificat d’études créé, lui, en 1866.

Mais pourquoi sur 10 ou pourquoi sur 20? Pourquoi pas sur 50 ou sur 100? Notre système de notation sur 20 est unique au monde. Les Anglo-Saxons donnent des lettres, les Allemands mettent des notes de 1 à 6, les Japonais sur 100, etc. 

Comment on a détourné l'évaluation par lettres

Malgré nos longues recherches, nous n’avons trouvé personne qui réponde clairement à cette question. Même Olivier Maulini ne le sait pas:

«Je ne sais en effet ni depuis quand, ni comment, ni pourquoi la France note sur 20. La Suisse note sur 6, ce qui est fidèle à l’échelle des Jésuites. 20 serait-il un nombre républicain et laïc?»

On peut évidemment dire que 20 est un multiple de dix et qu’il est donc plus facile d’obtenir des moyennes et la notation sur 20 permet une certaine finesse dans l'évaluation.

On retrouve même les complications jésuites, puisque les enseignants peuvent mettre des demis et des quarts de points, notant finalement sur 80 et que les moyennes sont donnée au dixième près... pour mieux classer les élèves? 

20 serait-il un nombre républicain et laïc?

Olivier Maulini

Pourquoi mettre des demis et quarts de points quand on dispose déjà d’une notation sur 20 quand d’autres systèmes scolaires fonctionnent avec des lettres ou 5 points? Les enseignants répondent le plus souvent que cela est imposé par barèmes nationaux et académiques, que cela permet de nuancer et aussi que cela permet d’attribuer des demi-points à des réponses incomplètes. Et ces finesses sont rentrées dans les mœurs depuis l'an dernier: il y a des demi-points dans les notes globales aux écrits du bac d'anglais en tout cas.

Une réflexion sur l’évaluation a été lancée par le ministère de l’Education nationale, l’évaluation par compétences devrait être désormais privilégiée. Plus de notes mais des couleurs, des graphiques individualisés (assez complexe à regarder d’ailleurs) qui indiquent quelles notions et compétences sont acquises, en cours d’acquisition ou non acquise, le tout souvent associés à des couleurs... un peu comme les boules du premier bac.

Mais attention, chassez la culture scolaire par la porte, et elle revient par la fenêtre. Si la fin des notes est clairement contestée par des syndicats enseignant tel que le SNALC, le nouveau système «par compétence» pourra être aussi détourné pour se rapprocher de l’ancien. C’est ce qui était arrivé à l’évaluation par lettres.

En mars 1968, les conclusions d’un grand colloque sur l’évaluation exposait que:

«Les excès de l’individualisme qui doivent être supprimés en renonçant au principe du classement des élèves, en développant les travaux de groupe, en essayant de substituer à la note traditionnelle une appréciation qualitative et une indication de niveau (lettres A,B,C,D,E ).»

Et c’est en 1969 qu’Edgar Faure prendra la décision de généraliser les lettres au niveau élémentaires. Très rapidement, les enseignants ont inventé les A+ et autres C– voire des B++  créant un système d’évaluation encore plus complexe que la notation sur 10!

Un immense merci à Claude Lelièvre pour toutes ses explications! Vous pouvez le lire dans le texte ici et .

Vous pouvez aussi consulter les articles d'Olivier Maulini:

Qui a eu cette idée folle un jour d'inventer [les notes à] l'école?

Rangs, notes et classements dans l’histoire de l’enseignement

 

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