SportsCoupe du monde 2014

Coupe du monde: et si, à la fin, les Allemands regagnaient?

Annabelle Georgen, mis à jour le 30.06.2014 à 7 h 14

Depuis l'après-guerre, l'Allemagne remporte en gros une Coupe du monde par génération. Celle des années 2010, la «génération dorée», multiculturelle et dont le jeu a séduit le monde entier, attend toujours la sienne.

À Essen, après la victoire de l'Allemagne contre les États-Unis, le 26 juin 2014. REUTERS/Ina Fassbender.

À Essen, après la victoire de l'Allemagne contre les États-Unis, le 26 juin 2014. REUTERS/Ina Fassbender.

La scène se passe en 1990, l'année de la réunification des deux Allemagne. Lors de la finale de la Coupe du monde à Rome, la RFA l'emporte 1-0 contre l'Argentine, décrochant le troisième titre mondial de son histoire quelques jours après avoir éliminé l'Angleterre, dont le buteur Gary Lineker a eu cette phrase restée célèbre:

«Le football est un sport où 22 joueurs se disputent le ballon pendant 90 minutes, et à la fin les Allemands gagnent.»

Le sélectionneur de l'équipe ouest-allemande, Franz Beckenbauer, a alors cette phrase devenue légendaire à l'attention des joueurs de la RDA amenés à rejoindre la Nationalmannschaft dans le futur:

«Notre équipe nationale sera imbattable durant des années.»

Il semblait alors loin, le temps où les deux équipes allemandes s'affrontaient à Hambourg lors d'un match sous haute tension durant la Coupe du monde 1974, théâtre du deuxième sacre planétaire de la RFA. L'avenir du football de l'Allemagne réunifiée apparaissait pavé d'or.

Litanie de défaites

Passée la fièvre de la victoire, la Mannschaft n'a pourtant plus décroché le titre de champion du monde. Et depuis son succès à l'Euro 1996, les dix-huit années qui ont suivi ont vu une litanie de défaites. En 1998, une Mannschaft en fin de cycle s'incline contre la Croatie (0-3) en quarts de finale, où elle avait déjà trébuché quatre ans plus tôt contre la Bulgarie (1-2).

Dans les années 2000, le Nationalelf retrouve l'étoffe d'un champion, mais rate à chaque fois de peu la victoire: défaite en finale en 2002 contre le Brésil (0-2), en demi-finale à domicile contre l'Italie en 2006 (0-2 a.p.) et encore en demi-finale en 2010 contre l'Espagne (0-1). Si on y ajoute une défaite en finale de l'Euro 2008, contre l'Espagne toujours (0-1), et en demi-finale de l'Euro 2012, encore contre l'Italie (1-2), le temps de l'Allemagne victorieuse paraît bien loin.

Est-ce au pays du football que l'Allemagne parviendra enfin à gagner pour la quatrième fois de son histoire ce titre tant convoité? «Cela serait un grand soulagement que la génération des Podolski, Schweinsteiger et Lahm réussisse enfin à remporter un grand titre que l'on attend en fait depuis 2008», estime le journaliste sportif allemand Uli Hesse, auteur de l'ouvrage de référence Tor! The Story of German Football:

«En 2006, ça a été une grande surprise de voir que la Mannschaft pouvait faire le poids. En 2008, il est devenu clair qu'elle avait vraiment un haut niveau de jeu et faisait partie des meilleures équipes. On sait depuis qu'elle a une chance de gagner un titre.»

Les Allemands de l'ouest célèbrent leur but vainqueur en finale de la Coupe du monde 1990 contre l'Argentine. REUTERS.

La pression est forte, car le Nationalelf actuel compte encore plusieurs membres de la «Goldene Generation», la «génération dorée», surnom donné par la presse allemande aux joueurs révélés lors du Mondial 2006 –le milieu de terrain Bastian Schweinsteiger, l'attaquant Lukas Podolski, les défenseurs Philipp Lahm et Per Mertesacker...– pour qui ce Mondial représente certainement la dernière chance de remporter un titre.

C'est ce que souligne Toni Turek, collaborateur des Cahiers du football spécialisé sur l'Allemagne, qui a adopté pour pseudonyme le nom du gardien but du légendaire «Miracle de Berne», la première victoire de la RFA en Coupe du monde, en 1954:

«Les joueurs qui ont passé le cap des cent sélections sont à maturité. Étant donné leur âge, en particulier pour Klose, c'est l'occasion ou jamais. La plupart des membres de l'équipe jouent ou ont joué pour le Bayern, donc ils ont l'envie de trophées. Ce serait une grande première si l'Allemagne remportait la Coupe car aucune équipe européenne n'a encore gagné le Mondial sur le continent américain.»

À côté des joueurs de la «Goldene Generation», le sélectionneur Joachim Löw –«Jogi» pour les intimes–, qui a pris la relève de Jürgen Klinsmann il y a huit ans, s'appuie sur la belle génération des joueurs «multikulti», représentée entre autres par le défenseur Jérôme Boateng et les milieux de terrain Sami Khedira et Mesut Özil, et sur de jeunes espoirs tels le milieu de terrain Mario Götze et les attaquants Thomas Müller, auteur de déjà quatre buts en trois matchs, et André Schürrle.

La Mannschaft est tout de même partie au Brésil amputée d'une partie de ses meilleurs éléments, de nombreux blessés manquant à l'appel: les attaquants Marco Reus et Mario Gomez, le défenseur Holger Badstuber, les milieux de terrain Ilkay Gündogan et Lars Bender. «Cette série de défaillances personnelles a fait un peu baisser les attentes», note le sociologue Sebastian Braun, directeur de l'Institut de science du sport à l'Université Humbold à Berlin. Mais la sélection de Joachim Löw serait apte à tenir la route en cas de nouvelles blessures, estime Toni Turek:

«L'avantage de la Mannschaft, c'est qu'elle ne tient pas sur un seul joueur, contrairement à une équipe comme le Portugal avec Cristiano Ronaldo.»

Le «miracle de Berne»: la victoire de la RFA contre la Hongrie en finale, en 1954.

Fierté, rapprochement et réunification

Les trois victoires passées de l'Allemagne en Coupe du monde reflètent étrangement les grandes lignes de son histoire contemporaine. En 1954, lorsque l'équipe ouest-allemande remporte contre toute attente la finale contre la Hongrie (3-2) en Suisse, écrivant un des chapitres les plus mythiques de l'histoire du football, c'est la première fois qu'elle a à nouveau le droit de participer à la compétition. Près d'une décennie après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne retrouve sa fierté ainsi qu'un rôle sur la scène politique internationale.

En 1974, lorsque la RFA décroche à nouveau le graal en battant la grande équipe des Pays-Bas à domicile (2-1), cette victoire semble sceller le rapprochement entre les deux Allemagne impulsé par l'Ostpolitik du chancelier Willy Brandt, deux semaines après que la RFA et la RDA se soient affrontées lors d'un match sans débordements. La troisième victoire de la RFA, lors du Mondial 1990, jouit elle d'une portée symbolique à la dimension planétaire, puisqu'elle accompagne un grand événement historique, la Réunification allemande.

Une victoire de l'Allemagne au Brésil cette année viendrait-elle couronner le succès de la Mannschaft «multikulti» qui a émergé dans les années 2000, façon France Black-Blanc-Beur lors du Mondial 1998? De l'avis de plusieurs experts du foot allemand, ce n'est pas forcément l'image que retiendraient les Allemands en cas de victoire, justement à cause du modèle de multiculturalisme adopté par le pays, où la question de l'intégration des minorités ne fait pas autant débat qu'en France –il n'y existe par exemple pas d'équivalent de la «Marche pour l’égalité et contre le racisme» de 1983. Comme le souligne le sociologue Sebastian Braun:

«L'équipe nationale reflète d'une façon assez authentique les flux migratoires vers l'Allemagne, sans qu'il y ait en permanence des discussions à ce sujet. Sa composition apparaît comme allant de soi, en accord avec le processus d'intégration des gens qui ont émigré en Allemagne.»

«L'image d'une équipe qui va loin en jouant un football moche»

Si l'Allemagne remportait un quatrième trophée mondial, cette victoire serait plutôt vue comme la juste récompense du beau jeu dont fait montre la Mannschaft depuis la Coupe du monde 2006, qui marqua une véritable rupture esthétique dans l'histoire du football allemand. Jusqu'alors, les Allemands étaient peu appréciés à l'étranger à cause de leur style de jeu rude, pragmatique et ennuyeux, comme l'explique Uli Hesse:

«Dans les années 1980 et 1990, la Mannschaft était très physique, avec des joueurs puissants, peu d'inspiration, peu de classe technique. Pris séparément, les joueurs étaient OK, mais quand ils étaient ensemble, cela devenait un problème. Le fait qu'il avaient du succès avec cette façon de jouer a rendu l'équipe très impopulaire à l'étranger. Lors de la Coupe du monde 1990, la Mannschaft était la meilleure de la compétition, mais sa victoire a propagé dans le monde l'image d'une équipe qui va toujours très loin en jouant un football moche.»

L'échec a aussi

un certain pouvoir d'attraction.

Les perdants malheureux plaisent.

Uli Hesse, spécialiste du football allemand

Huit ans avant, sur la route d'une finale perdue contre l'Italie, la RFA avait d'abord éliminé l'Algérie à l'issue d'un match arrangé, avant de battre la France en demi-finale à Séville lors d'une rencontre notamment marquée par l'agression du gardien Schumacher sur Patrick Battiston: de quoi sceller l'image d'une équipe violente et truqueuse. Selon Uli Hesse, aujourd'hui, c'est justement le fait que l'Allemagne parvient presque toujours à se hisser très haut dans les compétitions avant de finir par décrocher qui rend l'équipe sympathique et romantique aux yeux des supporters:

«La Mannschaft jouit d'un certain charme en ce moment parce qu'elle est jeune, séduisante et joue de manière offensive, et parce qu'en général elle échoue au dernier moment. L'échec a aussi un certain pouvoir d'attraction. Les perdants malheureux plaisent.»

Dans cette optique, reste à voir quelles répercussions pourrait avoir une victoire de l'Allemagne sur la scène politique européenne, et ce particulièrement en cette année de commémoration du début de la Première Guerre mondiale. Les discours germanophobes en feraient-ils leur miel? Les voisins européens de l'Allemagne lui reprocheraient-ils de chercher à étendre son hégémonie politico-économique en Europe à tous les domaines? De l'admiration d'une équipe malheureuse à la critique d'un pays, il n'y a malheureusement parfois qu'un pas, ou plutôt qu'un but.

Annabelle Georgen
Annabelle Georgen (342 articles)
Journaliste
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