Monde

Irak: la guerre est finie

Fred Kaplan, mis à jour le 06.08.2009 à 15 h 37

Le Pentagone veut accélérer le départ des troupes américaines prévu au plus tard pour la fin 2011.

L'armée américaine aura-t-elle quitté en totalité l'Irak d'ici à la fin de 2011? Est-ce une si bonne idée? Le pays tiendra-t-il le coup? Ou à l'inverse, le retrait des troupes devrait-il avoir lieu le plus tôt possible?

Si, aujourd'hui, la guerre en Afghanistan est officiellement au centre des préoccupations américaines, le dernier round sur le ring irakien n'en fait pas moins débat. Il ne fait aucun doute que nous allons bel et bien quitter le pays. Le tout est de savoir à quel rythme, dans quelle mesure et, si des troupes sont maintenues, quelles seront leurs attributions exactes.

L'Accord sur le statut des troupes [américaines], le SOFA, conclu entre les États-Unis et l'Irak en novembre 2008 (c'est-à-dire sous la présidence de George W. Bush) est sans ambigüités: «La totalité des troupes américaines devront s'être retirées des espaces terrestre, maritime et aérien irakiens d'ici au 31 décembre 2011.» Pas de «mais» ni de «si» qui tienne.

Cependant, lors d'une visite à Washington le 22 juillet dernier, le Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, a déclaré à la presse que ce délai pourrait être revu: «Si les forces irakiennes nécessitent encore d'être entraînées et soutenues, nous examinerons la question en temps voulu, selon les besoins de l'Irak.»

Plusieurs officiers américains, relayés par des experts du monde militaire, estiment depuis un certain temps que l'Irak nécessitera encore «d'être entraîné et soutenu» et que, de ce fait, le SOFA devra, ou du moins, devrait, être amendé.

Toutefois, interrogé récemment sur la possibilité d'un maintien des troupes américaines au-delà de la date prévue, le Secrétaire à la Défense Robert Gates a répondu que le retrait allait au contraire être accéléré. Et dans le New York Times [du 31 juillet], Michael Gordon commente une note interne rédigée par le colonel Timothy Reese, conseiller de l'armée irakienne, qui presse l'état-major américain de «déclarer la victoire et de rentrer au bercail». Reese souligne que si les luttes fratricides n'ont pas cessé et qu'elle ne cesseront pas avant longtemps, les forces de sécurité irakiennes sont à présent «assez bonnes» pour empêcher les insurgés de renverser le gouvernement, cependant que la présence américaine ne fait qu'attiser la violence.

Nous en revenons donc à la question: devons-nous rester plus longtemps, partir dès maintenant ou trouver un juste milieu?

L'argument-massue du colonel Reese est que quelle que soit la situation actuelle en Irak, elle ne changera certainement pas sous l'impulsion du dire ou du faire américain. Nous avons perdu presque toute influence sur la politique irakienne - sa tendance au despotisme, son armée stalinienne, ses tensions communautaires envenimées par la tentation séparatiste kurde - et nous ne pouvons pas faire grand-chose pour la retrouver. Al-Maliki a réservé un accueil relativement froid au vice-président Joe Biden lors de la visite de celui-ci à Bagdad; l'armée irakienne pose des restrictions aux mouvements de troupes américains. Nous sommes en position de faiblesse et notre marge de manœuvre est réduite à peau de chagrin.

Mais Reese fait l'impasse sur un autre argument de poids (que cet argument soit recevable ou pas, le tort du colonel est de le passer sous silence): si les tensions irakiennes se sont apaisées au point de pouvoir être gérées par les forces de sécurité du pays, c'est uniquement grâce à la présence militaire américaine et au risque de représailles qu'elle fait peser si un groupe d'insurgés venait à devenir incontrôlable.

Le désengagement américain et ses conséquences ont été simulés l'an dernier au cours de l'exercice militaire «Joint Urban Warrior 2008» [«opération guérilla urbaine 2008»], coordonné par le corps des Marines et par le Commandement des forces interarmées. Ce «jeu de rôles» grandeur nature, qui a mobilisé plus de 350 personnes de différents pays, était supervisé par un général et a réuni le gratin étoilé du Pentagone.

Selon un participant gradé, il est ressorti de cette simulation que l'Irak resterait stable que la présence militaire soit importante (165 000 soldats étrangers étaient alors en poste) ou faible (moins de 25 000 conseillers œuvrant en coulisses). Cependant, avance le militaire, durant «le passage de l'importante à la faible présence», l'Irak «serait en proie à une période d'instabilité». Et de conclure qu'au cours de cette transition, «nous aurions suffisamment d'hommes pour contrarier beaucoup d'Irakiens, mais pas assez pour assurer la stabilité du pays.»

De là pourrait-on déduire que le retrait américain devrait être accéléré afin d'écourter au maximum cette période de chausses-trappes et parvenir au niveau des 25 000 conseillers - et donc, à la stabilité - le plus vite possible.

Mais l'antithèse est tout aussi valable. Aucun exercice militaire ne peut prédire combien de temps durera la transition. Sauf à être décidé à partir sans se soucier des lendemains irakiens, la situation ne dépend pas de nous. Elle dépend surtout de la réaction des insurgés et des autres éléments perturbateurs au désengagement américain. Et si cet exercice militaire a tiré des conclusions justes - si, durant la période transitoire, notre présence est suffisamment importante pour contrarier les Irakiens mais pas assez pour stabiliser le pays - ces éléments dangereux sont susceptibles d'exploiter la situation autant que faire se peut.

Auquel cas, les décideurs militaires et politiques américains devront trancher entre un retrait plus rapide, pour préserver leurs soldats et laisser l'inévitable instabilité s'installer, et une démonstration de fermeté qui serait vouée, sans réussite assurée, à ramener l'ordre.

Les deux solutions comportent des risques; il serait malhonnête de le nier. La question est de savoir quels risques nous voulons prendre.

Mais il existe aussi, si l'on peut dire, une troisième voie. Quand Al-Maliki a déclaré que les Irakiens pourraient avoir besoin «d'être encore entraînés et soutenus» après décembre 2011, il ne pensait peut-être pas à un prolongement formel de l'accord. Cela demanderait que le parlement irakien révise le SOFA et, à moins d'un chamboulement extrême de l'équilibre des forces politiques en Irak, provoqué par une menace à l'existence de l'État que toutes les factions s'entendent pour repousser, cette hypothèse est hautement improbable.

Cela étant, l'Irak envisage d'acheter, jusqu'à l'année prochaine, un grand nombre de véhicules blindés et d'avions de combat aux États-Unis et à d'autres pays. Sans les forces terrestres et aériennes américaines, l'armée irakienne n'est en effet pas capable de défendre les frontières du pays. Si les tensions communautaires dégénèrent gravement, l'Iran ou l'Arabie Saoudite pourraient être tentés par une invasion; si les Kurdes déclarent l'indépendance, la Turquie pourrait l'être aussi, afin d'empêcher sa minorité kurde de suivre l'exemple irakien.

Or, quand les États-Unis, ou toute autre grande puissance, donnent ou vendent des armes sophistiquées à un autre pays, l'offre inclut invariablement une équipe de formateurs et de conseillers. Al-Maliki, ou quelle que soit la personne aux commandes, pourrait alors faire valoir, textes à l'appui, que ces formateurs et ces conseillers n'entrent pas dans le champ d'application du SOFA, mais qu'ils font naturellement partie d'une transaction indispensable à la sécurité et à la souveraineté de l'Irak.
Cela représenterait un faible nombre de conseillers et de formateurs, probablement moins de 10 000 hommes.

Mais là est la subtilité. Si le retrait total des forces américaines n'est finalement souhaité ni par les États-Unis ni par l'Irak, si la transition vers une faible présence américaine génère une instabilité gênante pour tout le monde (les États-Unis, l'Irak et les autres pays de la région), cette solution présente une porte de sortie élégamment dérobée.

Fred Kaplan écrit la chronique «War Stories» pour Slate.com.

Article traduit par Chloé Leleu

Image de Une: Les troupes spéciales irakiennes à l'entraînement  Mohammed Ameen / Reuters

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