Dix conseils pour gagner une séance de tirs au but

L'Allemand Lehmann arrête le pénalty de l'Argentin Cambiasso, le 30 juin 2006 à Berlin. REUTERS/Thomas Bohlen.

L'Allemand Lehmann arrête le pénalty de l'Argentin Cambiasso, le 30 juin 2006 à Berlin. REUTERS/Thomas Bohlen.

Ou pourquoi cet exercice ne constitue pas, contrairement à ce qu'on lit souvent, une «loterie» ou une «roulette russe».

Interrogé sur le scénario d'une possible séance de tirs au but en huitième de finale contre le Nigéria, le milieu de terrain français Morgan Schneiderlin a estimé, vendredi 27 juin, que «dans l’idéal, il faudra essayer d’éviter ça au max, c’est la loterie». «Loterie», ou sans doute le mot qui revient le plus souvent dans la bouche des joueurs, entraîneurs et journalistes quand ils parlent des tirs au but, avec ceux de «roulette russe».

Et pourtant, les tirs au but, dont la Coupe du monde 2014 devrait fournir de nouveaux épisodes (de deux à quatre à chaque Mondial depuis 1986) ne sont ni l'un, ni l'autre. S'ils ne récompensent pas forcément la meilleure équipe sur le terrain, ils ne sont pas non plus comparables au lancer d'une pièce et, en les analysant, on peut observer des récurrences ou des tendances. En voici dix, qui n'aideront pas forcément une équipe à gagner à coup sûr une séance de tirs au but, mais vous aideront peut-être à mieux les comprendre.

1.Marquez le dernier au cours du match

Le plus souvent, quand deux équipes en arrivent aux tirs au but, on considère que celle qui a été dominée durant le temps réglementaire est mieux placée pour l'emporter –elle a déjà remporté une victoire en évitant de sortir au cours des 120 minutes de jeu. Selon des chiffres de l'organisme de statistiques Infostrada cités par Ben Lyttleton, auteur de l'essai Twelve Yards. The Art and Psychology of The Perfect Penalty, l'équipe qui marque en dernier a ainsi un peu plus de 61% de chances de remporter la séance de tirs au but juste derrière.

En Coupe du monde, l'échantillon est trop faible pour tirer des conclusions définitives, mais penche aussi vers cette hypothèse avec 8 victoires sur 13 (62%). Mais comme pour toute tendance, on peut toujours trouver un contre-exemple de taille: en huitièmes de finale en 2002, l'Irlande avait égalisé à la 90e contre l'Espagne après avoir couru après le score pendant 82 minutes, mais s'était inclinée aux tirs au but.

2.Si possible, tirez le premier...

«Le capitaine et gardien de la sélection italienne, Gianluigi Buffon, a peut-être décidé de l'issue de l'Euro 2008 quand il a gagné le pile ou face des tirs au but contre l'Espagne et qu'il a laissé l'Espagne tirer en premier», écrivent le journaliste Simon Kuper, chroniqueur pour Slate pendant ce Mondial, et l'économiste Stefan Szymanski dans leur livre Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus, et autres mystères du football décryptés.

L'argument paraît logique: comme au tennis quand on sert en premier, prendre l'avantage au score permettrait de mettre la pression sur le tireur de l'autre équipe. En analysant 260 séances de tirs au but sur trente ans, les économistes espagnols Jose Apesteguia et Ignacio Palacios-Huerta se sont rendus compte en 2010 que dans plus de 60% des cas, l'équipe qui tirait la première l'emporte (mais leurs chiffres ont été critiqués). En Coupe du monde, la statistique est proche (13 sur 22, soit 59%) mais sur un échantillon là encore beaucoup plus faible

3.... et ne ratez pas le premier

Séville 1982, la première séance de tirs au but en Coupe du monde.

Avec environ 71% de réussite aux tirs au but en Coupe du monde, vous avez de bonnes raisons d'espérer que votre adversaire en rate un, mais ce n'est pas une raison pour en rater un avant, car cela met une forte pression sur votre gardien et vos autres tireurs. Dans toute l'histoire de la Coupe du monde, seules deux équipes ont réussi à gagner une séance en étant derrière à nombre de tirs égal: la RFA en 1982 contre la France et la Suède en 1994 contre la Roumanie.

Rater le premier, c'est s'exposer à devoir tirer un pénalty de la survie, celui qu'il faut absolument réussir sous peine de défaite immédiate: ils affichent un taux de réussite de seulement 44% de réussite en Coupe du monde.

C'est aussi le risque de voir l'adversaire tirer le pénalty de la gagne, plus souvent réussi que la moyenne, avec 93% de réussite: seul l'Espagnol Valeron en a raté un, en 2002 contre l'Irlande, ce qui n'a pas empêché son équipe de gagner.

4.Ne faites pas frapper votre meilleur tireur en premier...

Faut-il systématiquement faire frapper en premier le supposé meilleur tireur afin de partir du bon pied? Les scientifiques pensent l'inverse: deux études ont montré que les taux de réussite étaient plutôt plus élevés en début de séance qu'en fin de séance, en partie, justement, parce que les entraîneurs font tirer leur meilleur joueur en premier, en partie parce que la pression est de plus en plus grande à mesure que la séance avance.

La stratégie optimale serait donc de choisir les cinq meilleurs tireurs et de les faire tirer dans l'ordre croissant de leur aptitude. Deux chercheurs, Ian Franks et Tim McGarry, suggèrent aussi aux entraîneurs de ne pas hésiter à faire entrer en jeu un spécialiste des pénalties en fin de prolongation, voire à changer de gardien si le remplaçant est particulièrement habile dans l'exercice. Un avis partagé par l'ancien attaquant de Southampton Matt Le Tissier dans le dernier numéro de SoFoot:

«Dans une équipe de 23 joueurs, t'en as toujours quatre ou cinq qui reviennent sans une minute de jeu, alors pourquoi ne pas prendre un spécialiste des pénos, juste au cas où?»

5.... ni forcément vos stars

Platini, Maradona, Socrates, Stojkovic, Baggio, Chevchenko, Lampard, Gerrard... ont raté un tir au but lors d'une Coupe du monde. Les stars d’une équipe ratent-elles plus souvent leur tir au but que les autres, ou s'agit-il d'une illusion d'optique –on se souvient des stars qui ratent, pas de celles qui réussissent?

«Les grands joueurs manqueront des pénaltys parce que ce sont eux qui les tirent», rappelle Ben Lyttleton. Mais ils en manquent peut-être plus que les autres, une étude menée par Geir Jordet, un professeur norvégien de sciences du sport qui a notamment travaillé avec la sélection des Pays-Bas, leur attribuant un taux de réussite inférieur d'environ dix points. Explication: ces joueurs auraient tendance à «céder» sous la pression de leur statut supérieur, qui rendrait l'éventualité d'un échec plus douloureuse.

6.Gardiens, préparez-vous à bon escient

L'image est restée célèbre: le gardien Jens Lehmann se saisissant d'une antisèche avant sa séance de tirs au but victorieuse face à l'Argentine en quarts de finale de la Coupe du monde 2006. «Du moment que le tireur est un spécialiste de l'exercice plutôt qu'une innocente victime […] embrigadée dans une tâche qu'elle ne comprend pas, les listes semblables à celle de Lehmann ne servent pas à grand chose», affirment pourtant Simon Kuper et Stefan Szymanski dans leur livre.

En effet, les joueurs amenés à tirer des pénalties très régulièrement au cours de la saison tendent à «randomiser»: afin d'être moins prévisibles, ils ne tirent pas tout le temps du même côté et n'alternent pas non plus binairement entre gauche et droite, mais tirent en gros 60% du temps de leur côté «naturel» (à gauche du but en regardant le gardien pour un droitier) et 40% du temps de l'autre côté. La même chose vaut pour les gardiens.

C'est quand la pratique d'un joueur s'écarte de ces moyennes que des fiches comme celles de Lehmann peuvent être utiles: Kuper et Szymanski racontent que, avant la finale de la Ligue des champions 2008, Ignacio Palacios-Huerta avait signalé aux joueurs de Chelsea que le Mancunien Van der Sar plongeait anormalement souvent du côté droit. En équipe de France, Zidane tirait lui très souvent ses pénaltys de son côté «naturel».

Autre cas utile: quand un joueur qui ne tire jamais de pénalty en frappe un, on peut supposer qu'il se tournera plus volontiers vers son côté naturel. Avant la finale de la Coupe du monde 2010, Palacios-Huerta avait fourni ce conseil à l'équipe des Pays-Bas au cas où Iniesta ou Xavi tireraient un pénalty. Mais on arrive là dans le poker menteur de l'exercice: que se passe-t-il si le gardien sait où le tireur va frapper, mais que le tireur sait que le gardien sait, que le gardien sait que le tireur sait qu'il sait, etc?

7.Tireurs, soyez originaux

La séance de tirs au but entre l'Argentine et l'Italie en demi-finale du Mondial 1990.
 

Dans un article publié en 2007 dans le Journal of Economic Psychology, cinq chercheurs israéliens ont montré que les gardiens de but subissaient un «biais pour l'action» qui les conduit à plonger sur un côté 94% du temps plutôt que rester au centre du but, car il est plus douloureux de prendre un but en n'ayant pas bougé qu'en ayant bougé.

Au tireur, donc, d'oser la «variante Neeskens», du nom du Néerlandais qui tira plein centre, en force, un penalty (dans le cours du jeu) en finale de la Coupe du monde 1974. Une technique qui a mis le doute dans l'esprit des gardiens, qui n'ont plus qu'une chance sur trois, et non sur deux, de partir du bon côté.

Elle a ensuite été magnifiée, en feuille morte, par le tchèque Panenka en finale de l'Euro 76, notamment imité en Coupe du monde par l'Uruguayen Abreu en 2010, contre le Ghana. On se souvient aussi de Maradona qui, en 1990, contre l'Italie, avait tiré un pénalty essentiel quasiment plein centre.

8.Prenez cinq ou six pas d'élan et ne vous précipitez pas

Un groupe de chercheurs emmené par Geir Jordet a décomposé en 2009 les différentes phases d’un tir au but dans les grandes compétitions. Leurs conclusions: quand un joueur prend son temps de manière volontaire pour tirer, son taux de réussite est meilleur. En revanche, il est moins bon quand l’attente lui est imposée (par exemple quand l’arbitre replace le ballon sur le point de pénalty ou que son coup de sifflet se fait attendre) ou quand il se précipite pour tirer.

L’étude cite notamment des propos de joueurs anglais qui ont raté un tir au but (l'Angleterre est touchée par une malédiction en la matière depuis la Coupe du monde 1990): «Je voulais juste que cela finisse» (Chris Waddle, Mondial 90), «Tout ce que je voulais c'était le ballon, le mettre sur le point de pénalty et m'en débarrasser» (Gareth Southgate, Euro 96), «L'attente me tuait. J'étais prêt. Elizondo ne l'était pas. Siffle!» (Steven Gerrard, Mondial 2006).

Une autre étude menée par des chercheurs de l'université de Liverpool en 2009 concluait elle, entre autres, que la course d'élan idéale comprenait cinq ou six pas, ce qui semble valider l'impression subjective selon laquelle une course d'élan interminable finit souvent sur un tir raté.

9.Célébrez votre tir au but réussi

Les petits détails, ça compte. Une étude menée par trois chercheurs a calculé que, quand un joueur marque un pénalty quand les deux équipes sont à égalité aux tirs au but, son équipe à 82% plus de chances de l'emporter s'il célèbre sa réussite de manière démonstrative avec un bras ou deux bras dans les airs. Si, si.

10.Soyez allemand

Un seul gardien a réussi à arrêter un tir au but allemand lors d'une séance de tirs au but à l’Euro ou à la Coupe du monde: Jean-Luc Ettori à Séville, lors du mythique France-RFA de 1982 (ce qui n’avait pas empêché la France de perdre le match). Le gardien tchèque Ivo Viktor a lui vu le tir de Uli Hoeness filer au-dessus de sa barre en 1976, lors de la seule défaite de la Mannschaft dans l’exercice.

Et les autres tirs? 26 réussis sur 26, soit un taux de réussite de 93%. Plusieurs explications ont été avancées: deux chercheurs ont pointé que les Allemands avaient un taux de réussite bien plus important sur les tirs à forte puissance (qui chez les autres équipes ont une sale tendance à rater le cadre), «ce qui constitue probablement le résultat d'une analyse, d'un entraînement et d'une pratique considérables». Une autre étude a soulevé l'hypothèse selon laquelle, des grandes nations qui brillent en football, l'Allemagne était culturellement une des plus «collectives», ce qui l'avantagerait.

À l'inverse, d'autres nations brillent par leur maladresse dans cet exercice. Si les Anglais, déjà éliminés, n'auront pas l'occasion de se mesurer à leur plus grande peur cette année, ce n'est pas le cas des Néerlandais. Et les Français? Avec un taux de réussite de 75% et deux séances gagnées sur quatre, ils sont gentiment dans la moyenne.

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