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L'EIIL est riche, mais on ne sait pas grand-chose de sa gestion financière

Des combattants de l'EIIL célèbrent la victoire sur des véhicules pris aux forces de sécurité irakiennes, dans une rue de Mossoul, le 12 juin 2014.  REUTERS/Stringer

Des combattants de l'EIIL célèbrent la victoire sur des véhicules pris aux forces de sécurité irakiennes, dans une rue de Mossoul, le 12 juin 2014. REUTERS/Stringer

L’organisation terroriste, toute petite il y a encore trois ans, vient de devenir la «plus riche du monde».

Grâce aux 425 millions de dollars (353 millions d'euros) volés à la banque centrale de Mossoul le 11 juin dernier, l'Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) [récemment rebaptisé Etat islamique (EI)] serait devenu le groupe terroriste «le plus riche du monde».

En comparaison, les talibans afghans disposeraient d’un budget annuel compris entre 70 et 400 millions de dollars. Celui du Hezbollah, au Liban, serait de 200 et 500 millions et celui des Farc de Colombie entre 80 et 350 millions

Selon un haut responsable des renseignements irakiens interrogé par le Guardian, l'argent liquide et les actifs du groupe avant le vol de Mossoul s'élevaient à 875 millions de dollars (646 millions d'euros). La fortune de l'EIIL est donc maintenant estimée entre 1,5 milliard et 2,3 milliards de dollars. 

Elle est le fruit d'un vaste système d'extorsion et de trafics, en place en Irak depuis quelques années. Les récentes conquêtes du groupe dans ce pays et en Syrie voisine lui permettent maintenant de générer de nouveaux revenus.

L'extorsion et le trafic

Crée en 2004, le groupe al-Qaida en Mésopotamie se fait rejeter par la maison-mère en 2007, car trop violent et trop sectaire. Il prend alors le nom d'«Etat Islamique en Irak» (EII). 

Le pouvoir grandissant de ce groupe inquiète une partie des chefs de tribus irakiennes de la province d'al-Anbar. «Ils décident alors de se rebeller et demandent de l'aide aux Etats-Unis pour créer  les "sahwa" ["Réveil" en arabe]», explique Myriam Benraad, politologue spécialiste de l'Irak. Ces Sahwa, des militants sunnites anti-islamistes, luttent pour faire reculer l'EII et diminuer la violence. En Octobre 2008, le gouvernement irakien les intégre à l'armée.

Une pratique active de la contrebande et un financement par les pays du Golfe (selon Myriam Benraad «pour lutter contre la progression de l’influence de l’Iran») permet cependant au groupe de continuer son expansion. Il semblerait pourtant que cette aide des pays du Golfe ait été bien plus faible que ce qui est bien souvent admis. Selon le Combating Terrorism Center, elle ne représentait que 5% des ressources du groupe entre 2005 et 2010. 

Retranché dans les provinces d'Al-Anbar et du Ninive par les sahwa et les armées américaine et irakienne, l'EII s'installe durablement dans ces régions irakiennes dès la fin des années 2000. 

Lorsqu'en 2010, Abou Bakr al-Baghdadi prend la direction du groupe, ce dernier fait de Mossoul (le chef-lieu de la province du Ninive) un objectif pour l'EII. Notamment financier. Sans avoir besoin de prendre la ville, les djihadistes étranglent sa population avec des taxes «routières» ou encore des impôts sur les activités commerciales. «La majorité des commerçants ne sont pas d’accord avec les idées de l’organisation al-Qaida mais il sont forcés de lui payer une aide financière»écrit l’agence de presse Basrah. «Aucune activité commerciale majeure ou mineure ne peut être effectuée sans qu’al-Qaida prenne sa part»écrit quant à lui Harith Hasan, doctorant irakien en sciences politiques, sur le site al-Monitor

Au total, le groupe aurait prélevé depuis près de 8 millions de dollars par mois aux habitants de la ville en extorsions et en taxes diverses pendant des années. 

Des «pénalités», c'est-à-dire des exécutions ou des kidnappings, voilà le sort réservé à ceux qui ne peuvent pas payer. Selon RFI, les cheikhs de l'EIIL auraient autorisé par décrets religieux les pillages, les rapts et les rançons. 

Le tournant syrien

Et puis la guerre en Syrie a tout changé. Elle a donné à l'organisation le nouveau souffle qui lui manquait. 

EII modifie son nom, ajoute le Levant (EIIL) à ses territoires de conquête et s’immisce dans la guerre voisine dès avril 2013.  Il devient très vite une des organisations de l’opposition armée qui compte contre le régime de Bachar al-Assad. Karim Pakzad, chercheur à l'Iris et spécialiste de l'Irak, explique:

«A ce moment là, les pays du golfe, comme le Qatar et l’Arabie saoudite, soutiennent largement l’opposition syrienne. Mais du fait de sa position dominante, c’est surtout l’EIIL qui en a bénéficié.»

Fin 2013, l'EIIL, implanté désormais en Syrie, revient s'étendre un peu plus dans son pays d'origine, profitant d'une vague d'attentats irakiens en réponse à la marginalisation continue des populations sunnites par le Premier Ministre Nouri al-Maliki.

Présent de part et d'autre de la frontière, le groupe met en place un juteux trafic d'antiquités et de pièces d'art en provenance des deux territoires. «Ils ont pris 36 millions de dollars rien qu’à al-Nabuk [région de l’ouest de Damas, près des montagnes de Qalamoun, ndlr], raconte un haut responsable des renseignements irakiens au Guardian. Les antiquités là-bas avaient jusqu’à 8.000 ans.»

Les insurgés sunnites prennent également le contrôle d'Al Anbar«une province dont la route principale qui relie Baghdad et Amman est un haut lieu de contrebande et d’activités illicites», continue Myriam Benraad. Puis celui de nouvelles villes syriennes, ce qui leur permet d'étendre leur contrôle sur les puits de pétrole (comme à Raqqa, dans l’est de la Syrie, depuis janvier 2014). 

«Mais le régime syrien ne cible pas l’EIIL pour deux raisons, pense Myriam Benraad. De l’une, l’EIIL vend du pétrole à Bachar al-Assad, qui a perdu de nombreux puits dans la guerre. De l’autre, le groupe nourrit aussi le discours anti-terroriste du leader syrien, ainsi que celui de Nouri al-Maliki.»  

Des gains majeurs suite à la prise de Mossoul 

Ce sont ces fonds, obtenus par tous ces moyens, qui ont notamment permis à l'EIIL d'acheter les tribus d'Irak pour faciliter sa récente et rapide progression dans le pays en juin dernier (et aussi grâce au soutien d'ex-officiers de Saddam Hussien et de groupes salafistes). «Exactement comme Saddam Hussein l’avait fait dans les années 1990 pour sécuriser les frontières du pays», précise Myriam Benraad. 

La prise de Mossoul a été une étape clé de la progression du groupe en Irak ces dernières semaines. La deuxième ville du pays est éminemment stratégique en raison notamment des frontières communes de sa région avec la Syrie et la Turquie, qui en font une plaque tournante de transport de marchandises en provenance de ces deux pays, notamment de pétrole en direction de la Turquie. 

En plus des 353 millions d'euros volés dans la banque centrale, le groupe terroriste a aussi récupéré du matériel militaire, comme des hélicoptères de combat et des Humvee. Selon un officier des services de renseignements du Gouvernement Régional du Kurdistan interviewé par le JDD, l'argent de la banque aurait également servi à l'EIIL pour payer les fonctionnaires de la ville et les pousser à reprendre le travail

Quelques jours plus tard, l'EIIL affirmait avoir également pris possession de la plus grande raffinerie du pays, celle de Baïji, qui dispose d'une capacité de 310.000 barils par jour, et se situe à côté d’une centrale qui produit 10% de l’électricité du pays. L'EIIL peut désormais faire pression sur les habitants en organisant des pénuries d'essence tout en ravitaillant ses combattants. 

Un salaire de base de 41 dollars par mois

Les seules informations que l'on connait sur le fonctionnement du groupe sont celles divulguées sur les réseaux sociaux (comme le compte @wikibaghdady, un mystérieux compte twitter qui publie des secrets de l'EIIL) ou celles de documents internes obtenus par les services secrets irakiens ou américains. 

160 cartes mémoire avaient ainsi été découvertes par les forces irakiennes près de Mossoul chez un cadre du mouvement EIIL, juste avant la prise de la ville. Selon le Guardian, elles contenaient les vrais noms et les noms de guerre de tous les combattants étrangers, les noms des chefs de l’organisation, les initiales des sources au sein des ministères et les comptes du groupe (l'organisation semble obsédée par l'enregistrement de tous les détails).

200 documents détenus par le département de la Défense américain ont également été déclassifiés par le Combatting Terrorism Center qui travaille sur les évolutions d'al-Qaida en Irak. Selon ces documents, chaque cellule présente dans une ville est sensée reverser 20% de ses recettes à l'échelon supérieur de commandement, qui le reverse à son tour aux cellules en difficultés ou préparant une attaque. 

Jusqu'en 2010, (les documents ne vont pas au-delà de cette date), le salaire mensuel de base d'un soldat de l'EIIL était de 41 dollars, ce qui, selon Hannah Allam journaliste au Sacramento Bee, est plus de trois fois inférieur au salaire mensuel moyen d'un maçon irakien. 

Etant donné que les documents obtenus ne vont pas au delà de 2010, on ne sait pas grand-chose de la gestion financière interne du groupe terroriste depuis qu'Abou Bakr al-Baghdadi en a pris la direction.

«L’EIIL est encore plus fermé et plus opaque qu’al-Qaida, explique Karim Pakzad.

On ne sait pas comment elle fonctionne de l’intérieur. On ne connaît par exemple que peu de choses sur son chef, qui se fait appeler actuellement Abou Bakr al-Baghdadi. Il communique peu, il apparaît masqué pendant ses réunions, on ne dispose que de très peu de photos de lui, contrairement à al-Zawahiri [le chef d'al-Qaida, ndlr].»

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