Monde

Un nouveau Parlement européen, and so what?

Fabien Escalona, mis à jour le 26.06.2014 à 22 h 40

Les nouveaux groupes au Parlement européen apparaissent très hétérogènes et traduisent bien la déstructuration en cours des systèmes partisans en Europe. Si les rapports de force ont un peu évolué, il n’est pas du tout évident que cela se répercute concrètement sur les politiques de l’Union.

Devant le Parlement européen à Bruxelles, le 25 mai 2014. REUTERS/Francois Lenoir

Devant le Parlement européen à Bruxelles, le 25 mai 2014. REUTERS/Francois Lenoir

Les groupes parlementaires sont désormais constitués à l’Assemblée européenne. Entre les élections tenues fin mai et le 24 juin, un véritable «mercato» a donné lieu à des épisodes riches en surprises et cocasseries, au bout desquels les mêmes groupes ont été reconduits, quoiqu’avec des contours différents.

A vrai dire, le suspense ne concernait guère les groupes historiques constituant le «bloc central» du soutien à l’intégration européenne, à savoir les conservateurs et démocrates-chrétiens du Parti populaire européen (PPE), les libéraux de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe (ALDE) et les sociaux-démocrates de l'Alliance progressiste des socialistes & démocrates au Parlement européen (S&D).

A quelques élus près, leurs poids respectifs étaient fixés dès le 25 mai. En revanche, des mouvements à la droite et à la gauche du Parlement européen (PE) ont modifié la hiérarchie des groupes qui s’était établie durant la mandature précédente. Tandis que la gauche radicale de la Gauche unitaire européenne (GUE) a relégué les Verts au sixième rang du PE, le groupe des Conservateurs et Réformistes européens (ECR, une dissidence souverainiste du PPE, dominée par les Tories britanniques de David Cameron) a dépassé les libéraux.

La croissance de ce groupe souverainiste constituait d’ailleurs l’une des menaces qui planait au-dessus de Nigel Farage. Le leader du parti UKIP en Grande-Bretagne et du groupe de droite nationaliste Europe de la liberté et de la démocratie (EFD) au Parlement européen, apparaît en effet comme le grand miraculé de ces dernières semaines, puisqu’il était concurrencé d’un côté par les conservateurs de l’ECR, et de l’autre par les «extrêmes droites mutantes» que Marine Le Pen et Geert Wilders ont échoué à constituer en groupe parlementaire.

Les premiers se sont livrés (en étant peu regardants) à des recrutements tous azimuts parmi les élus de droite opposés à l’intégration européenne, ce qui leur a permis de faire accéder leur groupe au troisième rang du PE. Les seconds ont en revanche buté, comme nous en avions émis l’hypothèse à rebours du récit médiatique dominant, sur les divisions profondes qui fracturent encore leur espace politique. Cela dit, Farage aura surtout été sauvé par les apports inattendus d’une élue dissidente du FN (Joëlle Bergeron) et des députés du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo, qui lui auront permis d’atteindre le quota de sept nationalités différentes.

Ces péripéties à la droite du Parlement doivent cependant être réinscrites dans un tableau d’ensemble, dont l’importance pour la vie politique européenne doit elle-même être relativisée.

Quels enseignements peut-on tirer de cette nouvelle composition du Parlement?

1.Les équilibres internes des groupes modifiés et moins cohérents

Premier enseignement, si les groupes du PE ont conservé les mêmes dénominations, leurs équilibres internes ont été singulièrement modifiés, et pas dans le sens d’une plus grande cohérence. C’est du moins ce que nous montrons avec Corinne Deloy et Gaël Brustier, dans une note de la Fondation Robert Schuman à paraître le 30 juin. Quelques exemples peuvent illustrer cette idée générale:

• Du côté de la GUE, de nombreux élus ont été intégrés qui ne relèvent pas, dans leurs espaces nationaux respectifs, de la gauche radicale ou anticapitaliste stricto sensu (le cas le plus caricatural étant celui des mouvements de défense des animaux, tandis que le plus intéressant est à trouver du côté des eurodéputés de Podemos, issus des Indignés).

• Si le recrutement des Verts apparaît moins éclectique, et ceci d’autant que les nationalistes flamands sont partis pour l’ECR, on peut noter que les délégations allemande et française pèsent désormais un tiers du groupe contre la moitié en 2009, au profit de nouveaux élus provenant d’Etats membres où les écologistes étaient jusque-là marginalisés.

• Du côté des groupes du bloc central pro-UE, nous avons déjà souligné sur Slate que les progressions les plus notables au sein de S&D avaient été le fait de formations éloignées de la culture sociale-démocrate (la première délégation étant celle du Partito Democratico [PD] italien). Pour sa part, le PPE voit s’accroître le poids relatif de ses élus d’Europe centrale et orientale, en raison d’une meilleure dynamique électorale que dans l’ex-UE à 15.

• S’agissant des droites souverainiste et radicale du Parlement, les alliances baroques sont légion. Les conservateurs britanniques et polonais de l’ECR ont ainsi amalgamé à leur groupe des nouveaux alliés qui sont souvent extérieurs au vénérable club des «partis de gouvernement» et/ou attisent volontiers les sentiments xénophobes. Le plus étonnant réside sans doute dans l’intégration des «grillistes» à l’EFD de Farage. Sauf défections, ces eurodéputés italiens pèseront tout de même un tiers du groupe, alors qu’ils apparaissent assez éloignés du profil «droitier» du reste du groupe: à la dénonciation du système politico-médiatique et de l’euro répondent aussi, dans ce mouvement hétérogène et instable, des demandes de démocratie décentralisée mais aussi d’élaboration collaborative de propositions politiques techniques et pragmatiques.

2.L’enjeu européen transcende les clivages traditionnels

Ces observations nous amènent au deuxième enseignement concernant les groupes du PE. Ceux-ci ne concordent qu’approximativement avec les contours des familles politiques que les politistes peuvent identifier en Europe, sur la base d’origines socio-historiques et de traits idéologiques partagés.

Pour expliquer ce phénomène, trois motifs principaux peuvent être invoqués:

1. les jeux tactiques du Parlement, dans la mesure où certains groupes ont choisi de perdre en cohérence ce qu’ils gagnaient en croissance voire en existence;

2. la nature de l’enjeu européen, qui transcende bien souvent les différences de projet qui séparent les familles partisanes existantes, notamment en raison des statuts géopolitiques différenciés ou des particularités de chaque espace politique national;

3. la décomposition des systèmes partisans nationaux, qui se reflèterait au niveau européen, entre déclin des grands partis et émergence de forces contestatrices nouvelles.

3.L’affaissement progressif du «bloc central»

De fait, et c’est le troisième enseignement d’ordre général qui nous semble devoir être relevé, le caractère particulier du scrutin européen n’empêche pas qu’y soit révélées des tendances de la vie politique européenne qui ont été repérées à travers les élections nationales. Parmi celles-ci, l’affaissement progressif des partis de gouvernement se retrouve dans celui du «bloc central» (PSE-PPE-ADLE) du Parlement, passé de 72,4% du PE en 2009 à 63,7% en 2014.

Dans ce cadre, les nombreux élus obtenus par des forces jeunes et non rattachables aux familles existantes viennent donc nourrir l’hétérogénéité de certains groupes, ou encore la progression des élus sans affiliation (favorisée aussi par la présence des eurodéputés de droite radicale ayant échoué à faire un groupe, en particulier les 23 frontistes français). Par ailleurs, la progression modeste mais réelle de la gauche radicale apparaît bien, ainsi que sa concentration dans un petit nombre de pays d’Europe du Sud, de même que la capacité des Verts à s’implanter au-delà de leurs zones de force historiques.

Si tout ceci n’est pas sans intérêt pour les passionnés de la vie politique, quelles conséquences peut-on en attendre pour les populations européennes?

«Bien peu» semble être la réponse la plus prudente, non seulement parce que l’Assemblée européenne n’est qu’un des rouages de la mécanique communautaire et que les rapports de force n’y ont pas été bouleversés, mais aussi parce que même majoritaires, des forces de transformation sociale auraient des difficultés à imposer un changement politique, ceci pour des raisons structurelles.

«And so what?», ou pourquoi l’austérité ne devrait pas être remise en cause

Le Parlement  européen a certes vu ses pouvoirs s’accroître au fil de son existence, même si la comparaison avec les Chambres basses nationales lui est toujours défavorable. Cela s’est notamment traduit par des votes retentissants, comme le rejet de l’accord commercial «Acta» en raison des menaces qui lui étaient attribuées sur la protection des données individuelles. Qu’en est-il, cependant, de l’enjeu majeur que constitue le destin des politiques d’austérité dans l’UE, qualifiées de «folie» par l’économiste Paul Krugman? Les dérèglements économiques dénoncés par des forces politiques radicales, que ce soit dans les pays créditeurs ou dans les pays débiteurs de la zone euro, ont-ils une chance d’être abordés différemment?

Les groupes de droite radicale ou souverainiste pèsent trop peu et sont trop isolés pour prétendre avoir une influence sur ces enjeux. De même, les solutions avancées pendant la campagne par le leader de la gauche radicale Alexis Tsipras, ne seront pas envisagées une seule seconde par les élites européennes (ou alors, soyons généreux, dans le cas d’un scénario extrême du type «effondrement imminent du système bancaire»). En revanche, dans une veine plus réaliste, certains s’attendent à une inflexion des politiques économiques en faveur du centre-gauche. Ils font valoir pour cela que le rapport de forces s’est plutôt rééquilibré en faveur des sociaux-démocrates.

Les structures actuelles de l’UE
se révèlent profondément défavorables
aux économies capitalistes qui sont les plus socialisées

Ce diagnostic s’appuie d’une part sur l’augmentation des voix détenues au Conseil européen (une douzaine d’Etats membres ont à leur tête un gouvernement ou une coalition gouvernementale dirigé[e] par la gauche); d’autre part sur la légère progression des groupes de gauche au Parlement et sur le fort déclin du PPE (lequel a renforcé le poids relatif des sociaux-démocrates au sein du bloc central pro-européen). Récemment, plusieurs hauts responsables du PSE –notamment Matteo Renzi, Sigmar Gabriel et Martin Schulz– se sont d’ailleurs prononcés en faveur d’un adoucissement de l’austérité pour privilégier des politiques de croissance. Cependant, bien que l’application de leurs propositions ferait probablement une différence ponctuelle en termes de lutte contre le chômage, il ne s’agirait que d’une variante de la trajectoire actuelle, fondée sur des contraintes et dans un cadre identiques. Cela s’explique de deux façons.

Premièrement, les rapports de force restent bien défavorables à la gauche européenne. Obligés à des compromis, les exécutifs nationaux sont toujours dominés par la droite. De plus, leur couleur politique ne rend compte que partiellement de la divergence des intérêts: le problème de la zone euro consiste surtout à faire cohabiter sous une même monnaie des modèles socio-productifs différents.

Quant au PE, les enjeux qui opposent réellement un bloc des gauches contre un bloc des droites sont plutôt les questions de société, tandis que les enjeux institutionnels et/ou économiques ont plutôt tendance à diviser la gauche (voir ici). Le fait que les députés opposés à l’intégration européenne actuelle soient désormais en plus grand nombre, sera d’ailleurs un moyen de chantage contre les sociaux-démocrates. Il devrait être usé sans vergogne par la droite «pro-UE», sous la forme «le compromis ou le chaos». Les sociaux-démocrates ont beau prétendre conditionner leur soutien à Juncker pour la présidence de la Commission, il n’est pas sûr qu’ils en aient les moyens. On remarquera d’ailleurs en passant à quel point ce soutien confirme le caractère consensuel de la  gouvernance» européenne, et renvoie les discours électoraux sur les changements impératifs de majorité à une comédie surjouée.

Deuxièmement, le politiste Fritz Scharpf a montré de façon assez convaincante que, quelles que soient les préférences des acteurs du jeu européen, les structures actuelles de l’UE (matérialisées dans son droit et ses institutions) se révèlent profondément défavorables aux économies capitalistes qui sont les plus socialisées et qui accordent une place importante à l’intervention étatique. Au contraire, elles favorisent les variantes du capitalisme les plus proches d’un modèle «libéral» pur, de sorte que toutes les économies nationales sont en fait incitées à converger vers ce modèle. Il s’agit d’une sorte de «pente naturelle» de l’UE, qui nécessiterait des conditions exceptionnelles pour être inversée, surtout depuis l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale. On retrouve là, pour toute la gauche, une problématique qui fait écho au «pacte faustien» que nous avions décrit dans ces colonnes, en nous focalisant sur la social-démocratie.

Même si la gauche reconnaissait ce diagnostic, ses pistes d’action ne seraient pas enthousiasmantes, entre d’un côté une bataille longue et incertaine à l’intérieur d’une UE où elle est pour l’instant minoritaire, ou de l’autre une stratégie de désobéissance loin de faire consensus et qui comporte le risque de l’isolement ou de la récupération nationaliste.

Pourtant, si ce diagnostic est ignoré, l’alternative n’apparaît guère meilleure, qui consisterait à répandre des illusions de moins en partagées par la base électorale qui lui reste, et reviendrait en fait à s’empêcher d’agir sur la situation actuelle, à savoir une stagnation économique accompagnée d’une lente décomposition (pour l’instant «sous contrôle») des Etats sociaux.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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