Culture

Comment Scarlett Johansson est devenue un corps et une voix (et vice-versa)

Ursula Michel, mis à jour le 28.06.2014 à 8 h 53

À quelques mois d'écart, «Her» et «Under the Skin» éclairent de manière passionnante la façon dont la fillette de «L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux» s'est métamorphosée au cours de la dernière décennie.

Scarlett Johansson dans «Under The Skin» de Jonathan Glazer (© Senator Home Entertainment).

Scarlett Johansson dans «Under The Skin» de Jonathan Glazer (© Senator Home Entertainment).

En à peine une décennie, la fillette au physique ingrat de L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux s’est métamorphosée en bombe sexuelle. Mais au-delà des faciles apparences d’une silhouette gracieuse, Scarlett Johansson élabore sa propre mythification. Chronologie d’une (dé)construction annoncée, à l'heure de l'arrivée sur les écrans français de Under The Skin de Jonathan Glazer.

1.19-21 ansUne chrysalide culottée

Grandir devant les caméras n’est jamais chose aisée et le passage adolescent-adulte se révèle souvent un chausse-trappe fatidique. Pour les lolitas ou les jolies bouilles enfantines, de Drew Barrymore à Edward Furlong, le virage est difficile à négocier mais pour les vilains petits canards, dont le physique importait peu, la transformation rime souvent avec renaissance.

En exposant son séant en ouverture de Lost in Translation (2003), Scarlett Johansson, 19 ans au compteur, place le curseur là où on ne l’attendait pas. Pas nécessairement sexy dans ses attitudes ou sa garde-robe, son personnage dégage d’emblée un érotisme latent, celui d'un corps encore en mutation mais définitivement prometteur.

Lost in Translation, de Sophia Coppola (2003)

À cette mise en avant de sa plastique naissante en préambule, choix de réalisation audacieux pour Sofia Coppola et à double tranchant pour la toute jeune actrice, elle ajoute la même année une performance à la fois charnelle et désérotisée dans La Jeune fille à la perle, où elle incarne la servante de Vermeer, modèle chaste du célèbre tableau du peintre.

Effaçant sa voix (face au respect qu’on doit aux maîtres) et ses courbes (en regard des convenances) pour devenir une humble et silencieuse domestique, Johansson électrise chaque plan par la pâleur de sa peau, l’expressivité de ses yeux et l’insolence de sa bouche pulpeuse. Femme-objet par excellence, elle parvient à superposer ses traits à ceux du modèle original, à faire presque oublier les canons de beauté de cette «Joconde du Nord» du XVIIe siècle (visage moins plein, lèvres fines), devenant de fait la jeune fille à la perle.

En imposant dans l’iconographie picturale son minois considéré par certains comme agressif, sa bouche carnassière, elle légitime sa beauté non conventionnelle. Sorte d’hybridation entre la pin-up des années 1950 pour ses courbes et le modèle vermeerien pour le mystère de son visage inexpressif, Scarlett Johansson dessine progressivement son personnage cinématographique, post-adolescente en efflorescence doublée d’une femme au charme mystérieux.

La Jeune Fille à la perle de Peter Webber (2003)

En 2005, le vieux Woody Allen ne se méprend pas sur son potentiel incendiaire en lui donnant le premier rôle féminin de Match Point. Elle joue encore de ses atouts dans ce long-métrage mais à un niveau nettement supérieur aux deux précédents films. Si pour Sofia Coppola, elle était une paire de fesses et pour Peter Webber un visage énigmatique, elle est avant tout pour le metteur en scène new-yorkais une bouche. Et quelle bouche!

Celle qui vient juste d'atteindre l’âge de boire de l’alcool aux Etats-Unis (21 ans, donc) enflamme Match Point d’un bout à l’autre de la bobine. Accumulant les artefacts de la sexualisation (cigarette, blondeur, décolleté), Johansson montre que son corps, sa gestuelle, son sex-appeal indécelable à l’adolescence font des ravages sur grand écran.

Intelligemment, Woody Allen s’amuse de cette érectibilité qu’elle provoque chez les mâles pour en faire le sel tragique de son film. Victime du désir qu’elle suscite –délibérément ou inconsciemment, difficile de trancher–, Nola (Scarlett, donc) n’existe que par sa volupté charnelle.

L’actrice, elle, parfaitement consciente du rôle hollywoodien qui l’attend (la vamp), joue savamment de ce nouvel horizon. Jeune, soudainement sex-symbol, un atout majeur dans une industrie du paraître, la jeune fille n’est pour autant pas que cela et ne tardera pas à brouiller les pistes érotisantes qui semblaient toutes tracées pour elle.


Match Point de Woody Allen (2005)

2.22-25 ansHistoires d'eau

Par des choix artistiques exigeants (Woody Allen, Brian De Palma, Christopher Nolan), Scarlett Johansson démine les pièges d’une carrière bimbo trop facile. Elle se joue des clichés sur son physique en louvoyant du cinéma d’auteur à celui plus commercial de l’actioner (The Island) ou de la comédie romantique, sans oublier d’alimenter les fantasmes des réalisateurs.

Entre 2006 et 2009, trois metteurs en scène ne résistent pas à la tentation de la plonger, nue ou habillée, au fond d’une piscine. Si en rempilant avec Woody Allen pour Scoop, elle délaisse le rôle de bombe sexuelle, elle renoue à l’occasion d’une scène avec l'image qui a fait son succès. Mal habillée, cheveux ficelés à la va-vite, lunettes qui lui mangent le visage, le personnage de Sondra ne ressemble guère à Nola et pourtant, en laissant négligemment tomber son peignoir immense et ses double foyers, voilà que le corps de la Johansson, moulé dans un maillot rouge, refait surface.

La donzelle n’oublie pas que sa silhouette de vestale déstabilise celui qui l’observe. Encore une fois, Allen use de l’effet réel que sa découverte provoque sur le public pour l’inscrire dans la narration même du film. Si sa sensualité rayonne moins souvent que dans Match Point, il semblerait que Scarlett, lucide sur sa plastique, ait décidé d’en user avec parcimonie. En raréfiant ses apparitions dénudées (ou simplement en minimisant l’obscénité latente de son visage éminemment sexy), elle mène le jeu et sa carrière où bon lui semble.

Scoop de Woody Allen (2006)

L’année suivante, c’est habillée qu’elle finit dans la piscine de Justin Timberlake pour le clip de son single What Goes Around... Comes Around. Nettement plus apprêtée que chez Allen, elle convoque en quelques secondes les grandes stars hollywoodiennes, au premier rang desquelles on trouve Marilyn Monroe, dont les derniers clichés sur un tournage la révélaient nue dans une piscine (l’inachevé Something’s Got to Give de George Cukor).

What Goes Around... Comes Around de Justin Timberlake (2007)

Belote et rebelote en 2009 dans la comédie romantique He’s Just Not That Into You (Ce que pensent les hommes). Professeur de yoga (le corps, toujours le corps), elle s’offre un bain de minuit nue face à un Bradley Cooper sous le charme.

Ce que pensent les hommes de Ken Kwapis (2009)

Cette propension à faire nager Scarlett trouve vraisemblablement son origine dans la fascination que son corps exerce. Le «Johanssongate» (un hacker, ayant piraté son téléphone portable, avait rendu publiques des photos d’elle nue qu’elle destinait à son mari, affolant la toile) a montré l’engouement que la nudité de l’actrice pouvait provoquer.

Lieu érotique s’il en est, la piscine se veut un lieu privé mais ouvert au regard des autres, où l’effeuillage paraît indispensable, sans compter le flou artistique que l’eau propose, dévoilant sans montrer. Bref, pour leur propre plaisir ou dans le but de créer une scène qui fait parler, les réalisateurs ont multiplié les bains de l’actrice, comme autant de trous de serrure offerts aux voyeurs spectateurs que nous sommes.

3.24-27 ansEffacement progressif de la chair

Mais Scarlett Johansson sait à quel point la redondance de séquences sexy et de couvertures de magazines aguicheuses peut nuire au désir cinématographique. Pour conserver une once de crédibilité sur grand écran (et continuer de recevoir des scénarii intéressants), il ne faut pas trop se fourvoyer dans la marchandisation vulgaire d’un corps séduisant.

Alors, pendant qu’elle barbote quasi nue dans des piscines en faisant la moue et en usant de toutes les ficelles de la sensualité de son corps, elle se dématérialise, laisse sa carapace de sex symbol pour ne devenir qu’une voix. Nombre d’actrices s’essaient à l’exercice périlleux du premier album, mais la jeune Américaine complexifie encore la donne en jetant son dévolu sur le répertoire d’un immense artiste, très éloigné des paillettes MTV et consorts, avec Anywhere I Lay my Head (2008), un album de reprises de Tom Waits, rien que ça.

L’artiste, qui a d’ailleurs une jolie filmographie à son actif (Jarmusch, Coppola, Gilliam, Altman…) se distingue dans le monde de la musique par des compositions sombres et une voix rocailleuse, qu’alcool et cigarettes à outrance ont façonnée. La blonde solaire disparaît ainsi derrière un monument du rock, montrant que sa voix n’a rien à envier à son physique insolent.

Yesterday is Here de Scarlett Johansson (2008)

Alors qu’elle continue à exposer ses courbes au cinéma (The Spirit, Ce que pensent les hommes, Iron Man 2), elle cosigne en 2009 Break Up, un disque original avec Pete Yorn. Plus pop que sa première tentative musicale, l’album permet surtout d’inscrire non plus sur la rétine mais sur les tympans la marque Johansson. Voix nasillarde, un peu rauque, l’organe de la comédienne devient reconnaissable, un tour de force pour celle qui a su s’imposer, en quelques années à peine, comme le corps hollywoodien du XXIe siècle.

Relator de Scarlett Johansson (2009)

Quand on évoque les sexes symboles nés sur grand écran, on pense à Marilyn Monroe outre-Atlantique, mais de ce côté-ci de l’océan, c’est Brigitte Bardot qui s’érige en modèle absolu. Pour parfaire son image de femme fatale à l’écran tout en construisant une autre voie, celle de l’invisibilité à travers la musique, Scarlett Johansson suit les traces de l’illustre BB en reprenant en 2011 Bonnie & Clyde avec Lulu Gainsbourg. Sans être d’une originalité confondante, la reprise sert, comme à l’époque, d’écrin à une voix singulière.

Les invitations viennent-elles à Scarlett ou au contraire, la jeune femme, force de proposition, est-elle l’artisan de sa propre destinée? L’histoire ne le dit pas (encore) mais cette impression de jeu sur deux tableaux à la fois frôle le génie. Des rôles silencieux, des prestations d’une sensualité ébouriffante où seul le corps s’exprime à l’esquisse d’une carrière vocale en devenir, elle oscille entre tout et rien, le concret et l’abstrait, le corps et la voix.

Bonnie & Clyde, par Lulu Gainsbourg, feat. Scarlett Johansson

4.29-30 ansÊtre et ne pas être (là)

À ce jeu là, la saison 2013/2014 marque un tournant majeur dans la carrière de l’actrice. Trois films scellent ce pacte diabolique entre matériel et immatériel.

Forte d’une crédibilité d’actrice confirmée, Johansson peut aujourd’hui jouer les bimbos décérébrées, insupportables et sexy en diable comme elle le fait pour Joseph Gordon-Levitt dans Don Jon, sans se griller. Cette relecture indigeste de Dom Juan offre à la presque trentenaire l’occasion de donner à son corps un espace d’expression phénoménal. Elle a beau avoir des lignes de dialogue, seule sa plastique occupe l’espace.

D’une vulgarité sans borne, jouant son rôle à force de chewing-gum mâchés, d’œillades indécentes et de roulements de croupe intempestifs, la comédienne s’amuse visiblement d’être une potiche, un colifichet pour mâles virilistes, une certaine métaphore du métier d’actrice où nombreuses sont celles dont les courbes seules assurent du boulot. Mais cette réification n’est qu’une prémisse à la dissolution quasi complète de l’entité Johansson au profit d’un seul et unique corps en mouvement.

Don Jon de Joseph Gordon-Levitt (2013).

Avant sa réification complète donc, l’actrice a d’abord disparu purement et simplement de l’écran. Dans Her de Spike Jonze, elle n’est qu’une voix, celle d’un système d’exploitation dont Joaquin Phoenix tombe amoureux.

Étrangement, l’Américaine n’est pas le premier choix du réalisateur. Sur le tournage, Samantha Morton donne virtuellement corps (et son nom) à Samantha. Mais au montage, l’interprétation de la Britannique ne fonctionnant pas, Jonze fait appel à Johansson, qui récupère le rôle. Elle n’interagit ainsi aucunement avec les autres acteurs, se contentant de poser sa voix sur les répliques qu’on attend d’elle. Une prestation étrange et pourtant auréolée d’un prix (contesté par certains) au festival international du film de Rome.

Scarlett est omniprésente, voire omnisciente alors même que son image, son corps sont désespérément absents de l’écran. Être absolument là tout en étant absente, tel est le tour de passe-passe réalisé par la jeune femme. Rarement une présence, aussi virtuelle et invisible soit-elle, aura autant été sensible.

Her de Spike Jonze (2014)

Le pendant complémentaire à cette tentative d’anéantissement corporel se nomme Under the Skin. Scarlett Johansson y est de tous les plans, investissant l’image, la phagocytant. Plus impressionnante que jamais, elle balade sa silhouette, le plus souvent totalement nue (une première, car jusqu’à présent, sa nudité n’était que suggérée jamais montrée crûment) et mystérieusement silencieuse.

La voix de la comédienne fait place nette pour libérer l’espace nécessaire à ses déambulations. Cette inversion corps/voix entre Under the Skin, où la chair prédomine sur tout le reste, et Her, où seule l’immatérialité de la voix faisait présence, souligne la singularité de la carrière de l’actrice. Si la concomitance des sorties en salle demeure purement fortuite, elle éclaire magnifiquement les choix apparemment contradictoires qui guident Scarlett Johansson.

L'actrice donne tort à ceux qui affirmeraient que le métier d’acteur n’est que corporel, prouve que la dichotomie au cœur de son métier (corps/voix) peut devenir un véritable angle de travail. Que son silence et sa nudité ici ne font que renforcer sa voix et son invisibilité ailleurs, et vice versa. Cet été, son corps sera de nouveau à l’honneur avec Lucy, le nouveau film de Luc Besson, où elle campera une étudiante dont les facultés intellectuelles et physiques se démultiplient après l’ingestion involontaire d’une drogue inconnue. Le corps de Scarlett, encore et toujours…

Under the Skin de Jonathan Glazer (2014)

Ursula Michel
Ursula Michel (85 articles)
Journaliste
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