La stupide décision française de ne pas inclure le trafic de drogue et la prostitution dans le PIB

Manifestation contre la pénalisation des clients des prostitués, en 2013 à Paris. REUTERS/Charles Platiau

Manifestation contre la pénalisation des clients des prostitués, en 2013 à Paris. REUTERS/Charles Platiau

Ne pas mesurer les trafics de drogue et de sexe est une posture morale: elle ne les fera pas disparaître, mais cela entravera nos efforts pour comprendre le beau bordel qui caractérise nos vies économiques.

Le gouvernement français vient tout juste d'annoncer ce qui ressemble, au premier abord, à une non-annonce: il n'inclura pas le trafic de drogue et la prostitution dans le calcul officiel du produit intérieur brut du pays.

Ce qui rend cette annonce si bizarre, c'est que le PIB de la France, à l'instar de la grande majorité des pays, n'a jamais pris en compte de tels éléments. De même, il est bien rare pour un gouvernement d'annoncer ce qu'il ne va pas faire («Le gouvernement n'a aucune intention d'envoyer des hommes sur Vénus»). Pour autant, la décision française répond à une pression certaine de la part de ses voisins et de l'Union européenne, et visant à intégrer ces activités dans la comptabilité nationale et la production économique.

Ce qui soulève un certain nombre de questions: faut-il inclure ces activités et, si oui, pourquoi pas d'autres? Et que mesure-t-on exactement avec le PIB – et pourquoi?

De nos jours, peu de chiffres façonnent davantage notre monde que le PIB. L'indicateur économique est devenu l'alpha et l'oméga de la réussite d'un pays, utilisé par les politiques et les experts comme jauge primordiale de la force nationale et considéré comme la manifestation chiffrée de la grandeur – ou de son absence.

Pourtant, le PIB n'est qu'une statistique, bourrée des limites propres à son espèce. Créé comme excroissance de la comptabilité nationale, elle-même seulement répertoriée depuis les années 1930, le PIB n'a jamais été une mesure exhaustive, ni même jamais considérée comme telle. Bon nombre de secteurs de la vie économique en ont été exclus, à l'instar du bénévolat ou du travail domestique.

L'Espagne, l'Italie, la Belgique et le Royaume-Uni l'ont fait

Aujourd'hui, l'agence de statistique officielle de l'Union européenne, Eurostat, est aux premières lignes d'un mouvement visant à inclure tout un tas d'activités illégales dans le PIB, notamment le trafic de drogue et la prostitution. L'argument, formulé en 2008 par une commission des Nations Unies, est assez simple: la prostitution et le trafic de drogue étant des activités économiques conséquentes, si nous ne les prenons pas en compte dans les statistiques économiques, le tableau économique est incomplet – ce qui, par conséquent, complique d'autant la mise en œuvre de politiques réellement pertinentes.

En outre, divers pays ont des législations diverses: aux Pays-Bas, par exemple, la prostitution est légale, comme l'est la marijuana. Ces transactions commerciales (ou, du moins, celles qui sont répertoriées et taxées) font déjà partie du PIB néerlandais. Ne pas les inclure dans le calcul du PIB espagnol ou italien rend problématique la comparaison de chiffres nationaux.

Ce qui explique pourquoi l'Espagne, l'Italie, la Belgique et le Royaume-Uni ont récemment décidé d'inclure le trafic de drogue et le commerce sexuel clandestin dans leurs comptes nationaux. En particulier, l'office britannique des statistiques nationales a pris les choses très au sérieux en publiant un rapport de 20 pages détaillant sa méthodologie et expliquant comment il entendait s'y prendre pour chiffrer les revenus générés par la prostitution (grâce notamment aux données policières) ou encore comparer l'argent des drogues produites sur son territoire à celui des substances illicites importées. Le résultat, qui sera officiellement annoncé en septembre, promet de faire grossir le PIB britannique de 10 milliards de livres sterling.

Une forte teneur morale

La France, par contre, s'est inscrite en faux. Une nation qui, selon le cliché, jouit d'un certain savoir faire en matière de sexe et autres activités nocturnes, a décidé (du moins, ses bureaucrates) que, malgré la directive européenne, elle ne calculera pas les effets d'activités illégales qui sont la plupart du temps non-consenties ou non-volontaires. Ce qui est clairement le cas pour une partie de la prostitution – selon un fonctionnaire français, la «prostitution de rue» est largement contrôlée par les mafias –, idem pour l'usage de certaines drogues dures, vu leur caractère addictif.

La décision française comporte indéniablement une très forte teneur morale. Mais, en partant du principe que, parce qu'ils ne sont pas volontaires ou consensuels, ces échanges ne doivent pas être inclus dans le PIB, le gouvernement français plaque une perspective morale – ce que la société devrait être –, sur une perspective économique  – ce que la société est. Et, au final, cela ne fait qu'ajouter davantage de confusion à une statistique déjà bien confuse, et la manœuvre ne sert les intérêts nationaux de personne.  

Si le PIB est confus, malgré sa pertinence certaine pour caractériser les États-nations industriels, c'est notamment parce qu'il peine à mesurer la réalité de nos économies contemporaines prises dans un flux global de biens, de services, et de technologies gratuites, comme Google. Partout dans le monde, les bureaux statistiques essayent activement de remédier à ces lacunes, mais aucun ne dispose des moyens nécessaires, ni n'est assez rapide pour s'adapter à l'évolution de la technologie et de l'économie mondiale.

Mais, pour autant, s'il y a bien un défaut que le PIB ne possède pas, c'est un caractère moral. Au milieu du XXe siècle, la décision de ne pas y inclure le travail domestique ne relevait pas d'une question morale qui aurait considéré la préparation des repas ou le ménage comme des activités indignes. Cette décision se fondait simplement sur la difficulté d'assigner un prix marchand à ces actions. Au mieux, le PIB est amoral.

 Une entité trouble que nous nommons «économie»

Si j'achète une ampoule LED et que je réduis ma facture d'électricité, cela fera baisser le PIB, même si l'initiative est tout à fait bonne pour notre avenir économique collectif et parfaitement bénéfique pour mon budget personnel. Si une usine en vient à polluer une rivière, les coûts de nettoyage, de santé publique et de remise aux normes de l'usine s'ajouteront tous au PIB, mais ils sont vraiment loin d'être moralement positifs. Dans ces deux exemples, en tant que calcul, le PIB est neutre sur un plan moral. 

En plus de toutes les limites d'ores et déjà inhérentes au PIB, y ajouter une nouvelle dimension morale ne fera que rogner encore un peu plus sur son utilité. Après tout, pourquoi se contenter de refuser d'inclure la prostitution, parce qu'elle dégrade les femmes? Pourquoi ne pas aussi refuser d'y intégrer la production de charbon, parce que cela dégrade l'environnement? Et pourquoi ne pas exclure la consommation de cigarettes qui cause le cancer? Sur une telle base, la liste des exclusions possibles est sans fin.

Si le PIB reste la meilleure mesure de notre production nationale, le moins qu'on puisse faire, c'est donc d'essayer d'y inclure toutes les productions mesurables. Les États-Unis, malgré leur puritanisme, incluent aujourd'hui la prostitution légale au Nevada, et depuis peu la vente et la consommation de marijuana légale dans le Colorado, en Californie et dans l’État de Washington, sans avoir trop soulevé de réelles objections, et en partant simplement du principe que tous ces éléments sont des échanges commerciaux constituant cette entité trouble que nous nommons «économie».

A minima, il est nécessaire de poursuivre cet élargissement de nos mesures économiques, en y incluant non seulement les transactions illégales et en liquide, mais aussi tout ce monde si difficilement mesurable des nouvelles technologies qui, incontestablement, façonnent nos vies matérielles, même si elles ne possèdent pas de prix marchand aisément identifiable (les recherches Google, les messages WhatsApp, les articles de Slate). Parallèlement, la hausse du PIB comme unique symbole de notre réussite doit être remise en question, vu que l'augmentation de la production nationale est loin d'être a priori synonyme de vie bonne, d'économie durable ou de stabilité sociale.

En attendant, la décision française de ne pas inclure des activités moralement problématiques reste un exercice chimérique. Ne pas mesurer les trafics de drogue et de sexe ne les fera pas disparaître, mais cela entravera nos efforts pour comprendre le beau bordel qui caractérise nos vies économiques, le tout dans une vaine tentative d'amputer ce que nous n'aimons pas.

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