France

Lynchage d'un jeune Rom en Seine-Saint-Denis: la somme de tous nos échecs

Laurent Bouvet, mis à jour le 24.06.2014 à 10 h 38

Le martyre de ce jeune homme devrait pouvoir servir à la prise de conscience de nos erreurs, à commencer par l’abandon du «peuple», au sens du bas de la société, laissé à son anxiété, son intranquillité et ses insécurités par des élites situées aux extrêmes du clivage politique.

Ce que nous dit d’abord le lynchage de Pierrefitte, c’est l’échec des politiques publiques menées depuis des décennies en France dans les quartiers. REUTERS/Youssef Boudlal ( A Choisy-le-Roi, en banlieue parisienne en 2013)

Ce que nous dit d’abord le lynchage de Pierrefitte, c’est l’échec des politiques publiques menées depuis des décennies en France dans les quartiers. REUTERS/Youssef Boudlal ( A Choisy-le-Roi, en banlieue parisienne en 2013)

Le lynchage d’un jeune homme de 17 ans à Pierrefitte (Seine-Saint-Denis) dans la nuit du 13 juin dernier a, à juste titre, frappé les esprits et provoqué de nombreuses réactions, jusque, chose rare pour un fait divers, au président de la République. Car même s’il ne s’agit que d’un fait divers, cet événement agit comme un révélateur des multiples maux de la société française contemporaine. Le fait que la victime vienne d’un campement de Roms et que ses agresseurs soient issus de la Cité des Poètes renvoie immédiatement à des représentations politiques et sociales omniprésentes dans la France de 2014.

Au-delà des faits eux-mêmes dont on ne connaît pas encore les circonstances exactes et des réactions multiples qu’ils ont suscités, un tel événement met aussi à nu, de manière brutale, combien nous avons, collectivement, échoué ces dernières décennies dans la construction de ce que l’on appelle désormais le «vivre ensemble».

Pourtant, le martyre de ce jeune homme devrait pouvoir servir à la prise de conscience de la somme d’échecs qu’il a fallu pour en arriver là, et des erreurs qui y ont conduit. Ce serait une bonne manière, pour une fois, d’aller au-delà de la déploration en forme d’impuissance qui se manifeste dans de telles occasions. L’affaire de Pierrefitte devrait notamment nous permettre de pouvoir dépasser le traditionnel conflit d’interprétation qui voit s’opposer les tenants de droite et de gauche (d’extrême droite et d’extrême gauche devrait-on dire!) d’une vision culturaliste ou ethniciste de la réalité sociale.

Les premiers étant prompts à voir dans un drame de ce genre un énième affrontement communautaire, ici entre Roms et «habitants des cités» –pour ne pas dire «jeunes de banlieue» voire «noirs et arabes»–, et à y trouver la confirmation de leur vision obsidionale d’une France «envahie» ou «assiégée» par les étrangers. Les seconds voyant dans un faits divers comme celui-ci, la conséquence directe de l’exacerbation, voulue par certains responsables politiques, accusés de racisme ou de xénophobie, des tensions identitaires entre ces mêmes «communautés».

L’échec des politiques publiques

Ce que nous dit d’abord le lynchage de Pierrefitte, c’est l’échec des politiques publiques menées depuis des décennies en France dans les quartiers comme celui de la Cité des Poètes –dans les «banlieues» si l’on retient la terminologie médiatique. Un échec massif, profond et durable qui nourrit une situation de pauvreté, de tension et d’abandon voire de relégation dont l’ensemble des protagonistes du drame sont avant tout ici les victimes –même si, entendons-nous bien, «la» victime du drame est le jeune homme lynché par ses agresseurs, qui sont eux des criminels.

Echec de la politique de l’emploi et de l’insertion, notamment des jeunes, qui n’a su ou pu empêcher, sur place, un taux de chômage des jeunes de plus de 35%. 

Echec de la politique d’intégration qui assigne des «communautés» d’origine étrangère à résidence, en les plaçant les unes face aux autres. 

Echec de la politique scolaire incapable d’éduquer des jeunes au respect de principes élémentaires, comme celui qui consiste à ne pas se faire justice soi-même. 

Echec de la politique de sécurité, incapable de garantir aux habitants de quartiers de ce type, le droit élémentaire à la sûreté de soi et de ses biens. 

Echec de la politique d’immigration qui conduit à accepter l’entrée de populations, ici les Roms, sur le territoire national sans qu’on puisse leur garantir les moyens décents de vivre et de se loger autrement que dans des bidonvilles qui n’ont rien à envier aux pays pauvres. 

Echec de la politique de la ville qui prétend depuis si longtemps s’occuper d’abord et avant tout de ces quartiers, en concentrant les moyens publics, mais qui n’a conduit qu’à y figer et à y séparer les populations du reste des centres urbains, à les «ghettoïser» encore davantage.

Tous les partis, droite et gauche confondues, qui ont eu la charge nationale ou locale de territoires de ce genre, et des politiques publiques prétendant remédier aux difficultés qu’ils connaissent depuis longtemps, sont responsables. Un tel fiasco et ses représentations multiples, médiatiques notamment, ne sont pas pour rien dans le double sentiment d’un immense gâchis et d’un abandon généralisé qui lie, au-delà de leurs différences, l’ensemble de nos concitoyens, habitants ou non de ces quartiers. La faillite du vivre-ensemble français est d’abord née de cet échec.

La dérive identitaire du débat public

Cet échec, patent et massif, des politiques publiques ne suffit pas pour autant à expliquer à lui seul le drame de Pierrefitte. Il faut aussi y voir une conséquence de la manière dont le débat public sur les questions dites d’identité culturelle se déroule depuis des années, entre radicalisation d’une partie de la droite défiée sur ces enjeux par le FN, et dévoiement d’une partie de la gauche qui croit pouvoir compenser par une surenchère «multiculturaliste» sa dépossession (européenne notamment) de l’outil économique et social.

On a vu plus haut comment des pompiers-pyromanes de droite et de gauche pouvaient ramener, à toute force, au prisme culturaliste un tel événement. Ce sont eux précisément qui participent activement à la mise en tension de ces questions, en surjouant leur opposition voire leur détestation mutuelle.

Ce qui est en jeu ici, c’est la possibilité même de pouvoir tenir une discussion argumentée sur des questions aussi centrales que l’immigration, l’intégration, la laïcité, la lutte contre les discriminations [...]

A main droite, on trouve les tenants d’une France très largement idéalisée, «blanche», «de souche» qui se voit comme assiégée par une immigration hostile –associée notamment à la religion dans le cas de l’islam– dont le but serait de changer le «mode de vie» des Français, eux-mêmes vus comme un ensemble homogène et cohérent en la matière. Il s’agit d’une position de repli et de préservation identitaire diffusée essentiellement depuis l’extrême-droite. Une partie de la croissance politique récente du FN est d’ailleurs liée au déploiement d’une telle vision dans des couches de plus en plus étendues de la population.

A main gauche, s’opposant, bruyamment, à une telle vision –tout en la décrivant et la souhaitant d’ailleurs comme beaucoup plus étendue qu’elle n’est–, on trouve les tenants d’un «multiculturalisme normatif». C’est-à-dire tous ceux qui veulent faire du fait social multiculturel caractéristique des grandes sociétés ouvertes et d’immigration, la définition même du cadre politique et social dans lequel devraient à tout prix évoluer ces sociétés. 

Dans une telle perspective, les critères d’identité culturelle «minoritaires» qui sont repérables dans la société doivent systématiquement être reconnus comme tels et mis en valeur, juridiquement notamment, par rapport à ceux qui sont majoritaires, qu’il s’agisse du genre, de l’orientation sexuelle, de l’origine ethno-raciale ou de la croyance religieuse.

Les risques pour le débat public d’une telle radicalisation identitaire, venant de ces deux bords, comme les mâchoires d’un étau, sont considérables. Ce qui est en jeu ici, c’est la possibilité même de pouvoir tenir une discussion argumentée, un débat démocratique et ouvert à toutes les opinions sur des questions aussi centrales que l’immigration, l’intégration, la laïcité, la lutte contre les discriminations ou la définition de ce qui nous est commun politiquement et socialement. 

La tentative de confiscation du débat public par ses fossoyeurs est un classique, mais ici elle est plus dangereuse encore car elle peut légitimer, aux yeux de certains, notamment au sein de populations fragilisées par la dureté des conditions économiques et sociales, le passage à l’acte.

Une société viable et durable, capable notamment de maîtriser la violence qui la parcourt, ne saurait en effet se résumer à un assemblage d’individus simples acteurs économiques d’une part et membres de groupes identitaires culturels de l’autre.

Le retrait des élites

Ce qui rassemble ces fossoyeurs, c’est qu’ils appartiennent de fait à une même élite, prompte à abandonner toute une partie de la population à son propre sort –notamment aux conséquences parfois violentes de l’affrontement identitaire– pour protéger son niveau de vie en même temps que son pouvoir. Au sein de cette élite, certains veulent abandonner les populations immigrées ou d’origine étrangère qui vivent notamment dans les «banlieues»; les autres étant prêts à abandonner les «petits blancs» ou autres figures de la population «autochtone» ou «de souche».

Il s’agit pourtant d’un même mouvement, d’une même intention: celle du haut de la société contre le bas, de ceux qui cumulent avantages et protections contre ceux qui sont démunis et exposés. Exposés notamment aux mouvements de la mondialisation, qu’ils soient économiques, culturels, migratoires… et aux difficultés qui en résultent dans leur vie, hic et nunc

L’abandon du «peuple», au sens ici du bas de la société, laissé à son anxiété, son intranquillité et ses insécurités étant précisément le terreau sur lequel prospère aujourd’hui le FN, et partout en Europe, les partis qui lui ressemblent. Il s’agit en fait, dit crûment, à la manière de ceux qui le vivent ainsi, de laisser les «pauvres» se faire la guerre entre eux.

C’est à ce point précis d’ailleurs que se mêlent les différentes causalités profondes d’un fait divers tel que celui de Pierrefitte, que se noue la problématique générale de ce qui est à l’œuvre aujourd’hui, au-delà des circonstances immédiates et particulières qui l’ont produit. L’échec des politiques publiques, le durcissement identitaire du débat public, l’abandon, par détachement et indifférence des élites, d’une large partie du peuple… Tout cela prédispose à un déchaînement, heureusement encore rare, de la violence. Tout cela conduit aussi, tout droit, à la victoire du FN.

Laurent Bouvet
Laurent Bouvet (40 articles)
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