Monde

Il existe trois types de journalistes russes. Nous les avons rencontrés

Daniel Vernet, mis à jour le 25.06.2014 à 7 h 12

Plus que jamais, le journalisme au pays de Poutine tient de la course d’obstacles et du jeu de cache-cache.

Locaux de la chaîne de télé indépendante Dozhd en février 2014. Connue pour sa couverture des manifestations anti-Poutine, la chaîne a été retiré des canaux des trois principaux fournisseurs d'accès.  REUTERS/Tatyana Makeyeva

Locaux de la chaîne de télé indépendante Dozhd en février 2014. Connue pour sa couverture des manifestations anti-Poutine, la chaîne a été retiré des canaux des trois principaux fournisseurs d'accès. REUTERS/Tatyana Makeyeva

C’est une anecdote, comme les Russes les aiment, pour parler politique. Demander à un spécialiste de football quelle équipe peut gagner le championnat de Russie. Réponse: Dynamo Moscou, Zenith Saint-Pétersbourg ou Chakhtior de Donetsk. Et pourquoi pas Dynamo de Kiev? Réponse: je ne m’intéresse pas au championnat polonais. La boutade est racontée par un confrère moscovite au cours d’une récente rencontre entre des journalistes de la Russie et de l’Union européenne organisée par la Fondation Eltsine et le Dialogue Europe-Russie. En quelques mots, tout est dit sur une certaine vision russe de l’Ukraine: la moitié Est à la Russie, la moitié Ouest à la Pologne.

La bonne nouvelle est que les participants russes font entendre des voix discordantes. La montée de la répression contre les non-conformistes qui ne tombent pas dans le piège de l’exaltation nationaliste tendu par Vladimir Poutine aurait pu faire craindre une belle langue de bois pour la défense et illustration de la politique officielle. La réunion n’était pas publique mais il y avait suffisamment de participants pour que les «déviants» aient pu craindre d’être dénoncés si besoin était.

Contrairement à une idée reçue qui voudrait que les médias occidentaux soient tous alignés dans le dénigrement de Poutine et de sa politique, les journalistes européens ne sont pas d’accord entre eux sur l’appréciation de la crise ukrainienne. C’est le lot de la démocratie. Plus intéressantes sont les tendances qui s’expriment parmi les journalistes russes. On peut en distinguer trois.

La première reprend la version officielle, illustrée par le magazine nationaliste Zavtra (Demain), dont un des anciens dirigeants est devenu un chef des séparatistes dans l’est de l’Ukraine.

Porochenko, le nouveau président ukrainien, veut imposer à tout le monde le récit historique du fascisme contre les valeurs de la Grande guerre patriotique (expression qui désigne la Deuxième guerre mondiale dans la langue officielle russe). Le danger fasciste est bien réel. En comptant les voix de Ioulia Timochenko, l’extrême droite a recueilli 30% des voix à l’élection présidentielle. Il n’y a pas de compromis possible car les positions idéologiques entre l’Est et l’Ouest du pays sont irréconciliables. Si l’Est de l’Ukraine dépose les armes, on assistera à un nettoyage ethnique comme celui dont la Crimée était menacé. Il est de l’intérêt de l’Union européenne d’être prudente et de soutenir la fédéralisation de l’Ukraine, sinon la guerre continuera.

 

D’ailleurs l’UE est inconséquente, selon l’argumentaire nationaliste. Les Américains et les Allemands ont organisé la révolte de Maïdan – l’occupation de la place centrale de Kiev – et la prise du pouvoir par la force par le nouveau régime. Ils ont chassé Ianoukovitch qui a refusé de bombarder Maïdan, alors qu’ils soutiennent Porochenko qui bombarde l’Est.

A l’autre extrémité, la tendance critique interroge la version officielle. Ses partisans rappellent que Poutine les a accusés d’appartenir à «une cinquième colonne».

«Peut-être ne sait-il pas ce que signifie cette référence?», s’amuse l’un d’eux (l’expression a été inventée par les franquistes pendant la guerre d’Espagne). Pour comprendre la politique russe vis-à-vis de l’Ukraine, il faut revenir à la nature du régime poutinien: une sorte de «soviétisme asiatique» qui diffuse une nostalgie de l’empire en contradiction avec l’appartenance de la Russie à l’Europe.

 

On peut critiquer la politique des Etats-Unis et il est vrai que «l’Europe est plus proche de la Russie que ne le sont les Etats-Unis, mais aujourd’hui l’Europe est plus proche de la Russie que la Russie de l’Europe».

 

Le soutien apporté à Poutine et à sa politique par une grande majorité de la population russe (plus de 80%) est inséparable du contrôle que le pouvoir exerce sur les moyens d’information, poursuivent les «mal pensant». La télévision, et dans une certaine mesure la presse, ont créé une réalité fictive qui n’existe que dans la sphère officielle de la propagande. On a présenté la Crimée comme le lieu d’une catastrophe humanitaire. Le référendum a non seulement été falsifié mais son résultat avait été fixé à l’avance.

 

La Crimée russe depuis plus de deux cents ans? Rien n’est plus dangereux que de réfléchir en termes d’histoire quand on parle de certains territoires, affirme un éditorialiste de radio. Avant les Russes, la Crimée était au Tatars et avant aux Grecs. Lviv (Lemberg en allemand) a été autrichienne. Est-ce une raison pour reconstituer l’empire austro-hongrois? Les dirigeants ukrainiens ont fait des erreurs et en feront encore mais elles ne justifient en rien la politique de Poutine. Il n’y a pas un équilibre entre les uns et les autres. Conclusion: ce sont ceux qui ont créé cette situation qui doivent faire les premiers pas.

Equilibre, c’est précisément le mot que veulent retenir les centristes, les partisans d’une sorte de juste milieu.

La Russie a annexé la Crimée, les Occidentaux ont décidé des sanctions. Tout le monde a tort et tout le monde doit faire des concessions. C’est d’autant plus difficile qu’il n’existe pas actuellement d’espace pour le dialogue. Ce sont les émotions qui dominent de tous les côtés. La politique des Etats-Unis et de l’UE renforcent l’argument de Poutine selon lequel la Russie est encerclée, menacée. La popularité de Poutine s’explique par la conquête d’un nouveau territoire (la Crimée). C’est la seule chose dont nous puissions être fiers, affirme un «centriste».

 

Puisque la Russie est toujours vue à l’Ouest comme un ours imprévisible, dangereux, rustre, la solution n’est pas l’escalade, pas la menace de nouvelles sanctions, mais la négociation et le compromis, plaident les réalistes. Les Européens devraient prendre l’initiative. Les Etats-Unis sont derrière ce qui se passe en Ukraine. Il faut donc essayer de résoudre le problème entre Moscou et Bruxelles. L’Ukraine est un test pour les relations entre la Russie et l’UE. Si celles-ci réussissent à trouver une solution, elles auront une chance de devenir des partenaires stratégiques. Sinon, elles ne le seront jamais.

Un compromis est important pour l’avenir des médias, et donc du débat public en Russie. Si un accord est trouvé demain entre Poutine et Porochenko, les termes d’occupants, de fascistes, etc. disparaitront. Ça n’aura rien à voir avec la liberté de la presse et le journalisme indépendant. Ce sera une décision du pouvoir mais ça donnera une petite respiration, aussi aux médias sociaux qui peuvent être plus critiques, mais qui doivent tenir compte à la fois de leur audience, aujourd’hui toute acquise à Poutine, et des menaces du pouvoir qui risquent de s’amplifier dans la perspective des élections parlementaires de 2016.

La crise ukrainienne a été utilisée par Poutine pour accroitre la pression sur l’opposition qui s’était manifestée dans la rue en décembre 2011 et mars 2012 et qui est pratiquement réduite au silence. Avec des conséquences sur les rares médias qui essaient d’échapper à la propagande officielle. Plus que jamais, le journalisme en Russie tient de la course d’obstacles et du jeu de cache-cache.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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