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Le sélectionneur, un produit colombien qui s'exporte

Thomas Goubin, mis à jour le 24.06.2014 à 18 h 10

Si la Colombie est entraînée par un Argentin, José Pekerman, trois techniciens colombiens officient lors de ce Mondial: Luis Fernando Suarez et Reinaldo Rueda, à la tête de deux adversaires de la France, le Honduras et l'Equateur, et Jorge Luis Pinto, le cerveau derrière le surprenant Costa Rica. Tentative d'explication de ce phénomène.

Reinaldo Rueda, le sélectionneur de l'Équateur. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh.

Reinaldo Rueda, le sélectionneur de l'Équateur. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh.

Leur zone d'influence est clairement définie. Les entraîneurs colombiens, surtout dans leur rôle de sélectionneur, règnent sur une zone située entre l'Équateur, au sud, et le Guatemala, au nord. Sur une Amérique centrale qui déborderait jusqu'au nord du continent sud-américain. Ils sont trois à mener une sélection étrangère lors de ce Mondial, seule l'Allemagne faisant aussi bien.

Premier adversaire de la France lors du Mondial, le Honduras est ainsi dirigé par le cafetero Luis Fernando Suarez. En 2010, la même sélection se trouvait entre les mains d'un autre Colombien, Reinaldo Rueda, qui cornaque actuellement l'Equateur, dernier adversaire des Bleus dans cette phase de poule, ce mercredi 25 juin au Maracanã (22 heures, heure française).

Le Costa Rica, qui a créé la surprise de ce début de Mondial en se qualifiant dans le très relevé groupe D, a pour sa part lui aussi décidé de s'en remettre au savoir-faire du pays de Carlos Valderrama en choisissant Jorge Luis Pinto en septembre 2011. Plus récemment, le Panama, qui a vu la qualification pour sa première Coupe du Monde lui échapper à la dernière minute, a décidé de miser sur Hernan Dario Gomez, ex-sélectionneur de la Colombie, mais aussi de l'Equateur et du Guatemala. Sa mission désormais: qualifier le pays pour le Mondial 2018.

Héritiers de Maturana

La grosse cote des entraîneurs colombiens doit beaucoup à un seul homme: Pacho Maturana, le sélectionneur de la Colombie lors des Mondiaux de 1990 et 1994 et théoricien du toque, ce style de jeu alerte conçu pour s'adapter aux qualités des footballeurs nationaux. Un football qui vit de la possession de balle et du redoublement de passes.

Reconnu en Amérique latine mais aussi en Europe, où il a tissé des liens d'amitié avec des entraîneurs aussi influents qu'Arrigo Sacchi ou Fabio Capello, Maturana a été embauché par la fédération équatorienne dès 1995. S'il n'a pas qualifié la Tri pour la Coupe du Monde, il a permis à ce pays mineur du football sud-américain d'effectuer un saut qualitatif.

Pas un hasard si les dirigeants équatoriens firent ensuite appel à son ex-adjoint, Hernan «El Bolillo» Gomez, en 1999. Résultat: Gomez a qualifié l'Équateur pour son premier Mondial, en 2002. «Si l'on est aussi demandé, on le doit en grande partie à Maturana», reconnaît Nelson Gallego, adjoint d'El Bolillo Gomez, désormais à la tête du Panama.

Didier Deschamps et Luis Fernando Suarez.REUTERS/Marko Djurica.

S'ils doivent beaucoup à Maturana, à son aura, les sélectionneurs colombiens sont-ils toutefois tous des disciples du pionnier cafetero? «Je suis davantage de l'école de Maturana que Pinto et Rueda qui, eux, ont fait des études en Allemagne», assure Luis Fernando Suarez, le sélectionneur du Honduras, qui avait qualifié l'Equateur pour son premier et unique huitième de finale de Coupe du monde en 2006. Suarez a été adjoint de Maturana quand l'Atletico Nacional a remporté la Copa Libertadores (1991) et l'a ensuite suivi en sélection.

A regarder les teigneux catrachos, on peine toutefois à déceler une filiation avec la Colombie tout feu tout flamme du théoricien du toque. «Je retiens avant tout de Maturana que le joueur n'est pas seulement un footballeur mais une personne avec des valeurs, qu'il vaut mieux miser sur des moins talentueux mais plus impliqués, assure toutefois Suarez. Concernant le style de jeu, tout dépend des caractéristiques de mes joueurs.» Suarez assure aussi que l'on peut retrouver dans son Honduras des principes tactiques chers à Maturana, «sur le travail de la zone avant tout, la pression sur les côtés, la pression haute avec toute l'équipe.»

Formation théorique

Mais Maturana n'a pas seulement ouvert des portes pour ses confrères et compatriotes, il a aussi conduit les entraîneurs locaux à travailler mieux et plus. «La formation théorique est de très bonne qualité en Colombie, affirme ainsi Reinaldo Rueda, et le niveau d'exigence est élevé

Au début des années 90, le sélectionneur de l'Équateur a passé plusieurs années en Allemagne pour parfaire sa formation, en profitant d'un échange entre son université, à Cali, et l'UEFA. Il y a notamment suivi les enseignements d'Ottmar Hitzfeld, le sélectionneur allemand de la Suisse, et d'Holger Osieck, ex-adjoint de Franz Beckenbauer à la tête de la RFA.  «En Allemagne, on insiste beaucoup sur le rôle de l'entraîneur pour gérer l'équilibre psychologique du groupe», assure Rueda, 57 ans, qui a longtemps officié comme sélectionneur des équipes de jeune de la Colombie.

Doyen des sélectionneurs colombiens présent au Mondial à 61 ans, Jorge Luis Pinto a lui un parcours totalement différent, puisqu'il a entraîné une quinzaine de clubs depuis le début des années 80. Il a cependant aussi suivi une formation en Allemagne, ainsi qu'au Brésil, comme il l'indique sur son site officiel. Sur cette page web, Pinto commente l'actualité de la sélection tica mais analyse aussi certains matches de Ligue des champions ou des phases de jeu spécifiques.

Le sélectionneur du Costa Rica Jorge Luis Pinto après la victoire de son équipe contre l'Italie. REUTERS/Ruben Sprich.

Comme Rueda et Mourinho, dont il revendique l'influence, Pinto n'a pas connu de succès comme joueur professionnel. Il s'est fait connaître au Costa Rica en remportant deux fois le championnat local avec la Liga Deportiva Alajuelense (2002, 2003), l'un des deux grands du football tico. Avant son présent mandat, il avait déjà entraîné la sélection nationale de 2005 à 2006.

Comparable aux sélectionneurs portugais?

Ce succès des entraîneurs colombiens en Amérique centrale et au nord de l'Amérique du sud, dans le sillage de Maturana, peut faire penser au phénomène des entraîneurs portugais, qui ont commencé à s'exporter après le succès de José Mourinho avec le FC Porto. Les Lusitaniens sont d'ailleurs également trois à diriger une équipe lors de ce Mondial: Paulo Bento (Portugal), Fernando Santos (Grèce) et Carlos Quieroz (Iran).

Il existe toutefois une différence de taille entre l'exemple colombien et le portugais: Mourinho, Vilas-Boas et Leandro Jardim, le nouvel entraîneur de Monaco, ont suivi une formation commune à l'université de Porto, tandis qu'il n'existe pas d'école colombienne. «Maturana a beaucoup milité dans ce sens, mais ça n'a pas pu réellement se concrétiser, assure Nelson Gallego. L'organisation collective n'est pas la première qualité du Colombien.»

Pour Gallego, le succès des sélectionneurs cafeteros doit aussi beaucoup à un profil physico-technique des centro-Américains proche de celui des Colombiens:

«En Amérique centrale, les joueurs sont en général rapides et doués techniquement, cela aide à développer le style de football qu'affectionnent les Colombiens.»

Un facteur qui expliquerait aussi pourquoi l'autre poids lourd de la région, le Mexique, qui n'a toutefois pas encore eu son Maturana, ne parvient pas à exporter ses entraîneurs, à de rares exceptions, dans cette zone voisine.

Reste un paradoxe: les trois entraîneurs colombiens officiant lors de ce Mondial ont en commun de s'être vu confier les rênes de la sélection cafetera à divers périodes, pour des résultats peu favorables. Résultat: la Colombie est actuellement entre les mains de l'Argentin José Pékerman, pour le plus grand bonheur d'une sélection qui n'a pas joué aussi bien depuis... l'ère Maturana.

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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