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Oyapock, le pont ubuesque et kafkaien sur la plus grande frontière française

Hélène Ferrarini, mis à jour le 06.07.2014 à 16 h 29

Il devrait être ouvert depuis septembre 2011, mais son utilité n'est peut-être pas dans le fait qu'il puisse un jour être vraiment emprunté.

Une pirogue navigue sur le fleuve Oyapock, le 27 juillet 2012 près de Saint Georges de l'Oyapock. AFP PHOTO JEROME VALLETTE

Une pirogue navigue sur le fleuve Oyapock, le 27 juillet 2012 près de Saint Georges de l'Oyapock. AFP PHOTO JEROME VALLETTE

Saint-Georges de l'Oyapock, Guyane

C'est au nord du Brésil que s'étend la plus longue frontière française: plus de 700 kilomètres de fleuve et de forêt entre la Guyane française et le géant sud-américain. Là où cette frontière prend la forme du fleuve Oyapock, un pont a été jeté entre les deux rives, entre la France et le Brésil. Terminé depuis trois ans, il n'est toujours pas ouvert à la circulation. Dessous, les 150 piroguiers qui vivent du transport fluvial entre rives brésilienne et française continuent à faire quotidiennement la traversée.

Pour qui tourne un peu autour de cet étonnant ouvrage, une explication apparaît: il ne peut s'agir que d'un pont symbolique, plus politique que pratique. D'ailleurs, son hypothétique ouverture ne ferait que concrétiser l'absurdité pragmatique de l'ouvrage.

Toujours fermé

«L'idée était belle», comme le dit le commandant Rudeaux de la Police aux Frontières (PAF), que l'on a dépêché en urgence pour préparer l'ouverture du pont en septembre 2011.

«C'était une idée ambitieuse, c'est la première fois qu'un Etat européen va être relié par voie terrestre à l'Amérique du Sud.» 

Parce que si sur le papier le pont sur l'Oyapock relie la France au Brésil, l'Union européenne au Mercosur, concrètement il relie surtout les 3.500 âmes du bourg de Saint-Georges de l'Oyapock à la bourgade brésilienne d'Oiapoque qui compte environ 25.000 habitants. Deux villes éloignées respectivement de 200 km et 600 km de leur capitale régionale, Cayenne et Macapa.

Depuis trois ans qu'il a pris ses fonctions à la tête de la PAF de Saint-Georges, le commandant Rudeaux a eu le temps de préparer cette ouverture avec sa soixantaine de «pafistes».

«Notre principale tâche est d'occuper les locaux du pont et à son ouverture d'assurer le contrôle transfrontalier.»

Mais leur contrat de quatre ans va bientôt s'achever et le pont n'est toujours pas ouvert. Leur mission consiste donc principalement à garder un pont fermé à la circulation, mais qui en attendant son inauguration commence à subir les assauts du temps décuplés par l'impitoyable climat équatorial.

Cette riche idée, c'est Jacques Chirac et Fernando Henrique Cardoso qui s'en sont saisis pour la première fois en 1997 lors d'une rencontre entre les deux chefs d'Etats à Saint-Georges de l'Oyapock. Jacques Chirac y appella son homologue brésilien «Président du Mexique»...  En 2008, Lula et Sarkozy reprennent le projet en main lors d'une nouvelle visite présidentielle à Saint-Georges. Trois ans et 50 millions de travaux plus tard, l'ouvrage est terminé en mai 2011.

D'abord les passagers?

L'inauguration était initialement prévue pour septembre 2011. Depuis, c'est la valse des calendriers. On a commencé par repousser l'ouverture à la visite présidentielle en Guyane de Nicolas Sarkozy en janvier 2012. Un abri fut même construit en quatrième vitesse pour protéger les officiels en cas de pluie intempestive au moment des photos. Mais depuis que le pont est terminé, les présidents français évitent soigneusement la région oyapockoise lors de leur passage en Guyane française.

Sarkozy s'était rendu à l'autre bout de la Guyane, sur l'autre fleuve frontière qu'est le Maroni. En décembre 2013, François Hollande avait préféré inaugurer la piscine du bourg de Mana.

La préfecture de Guyane préfère ne plus se prononcer sur une possible date d'inauguration. Avec des rumeurs d'ouverture tous les six mois, il est plus prudent de ne plus donner de date, afin de préserver un semblant de crédibilité.

Les raisons invoquées pour le report de l'ouverture sont diverses: asphaltage inachevé de la route reliant Oiapoque à Macapa côté brésilien, signature d'accords entre la France et le Brésil, construction du poste de contrôle aux frontières sur la rive brésilienne... Le commandant Rudeaux, lui, garde l'espoir de mettre l'ouverture du pont à son actif.

«On n'est pas vraiment dans le timing... Mais il est évident que l'ouverture va se faire avant la fin de l'année 2014.»

Même s'il s'agira vraisemblablement d'une ouverture partielle. «Il semblerait que dans un premier temps, on se cantonne à un flux de passagers», présage-t-il. Pour ce qui est du trafic de marchandises, il faudrait encore attendre quelques années.

Qu'est-ce qu'on a
à leur vendre?

Denis Contini, inspecteur régional des Douanes

Mais, même ouvert aux personnes, le pont risque d'être peu emprunté. Les Brésiliens n'ont officiellement pas le droit de rentrer sur le territoire guyanais sans visa. Une spécificité guyanaise puisque ce visa ne leur est pas nécessaire pour se rendre en métropole. Une carte transfrontalière est donc en cours de réalisation pour leur permettre d'emprunter le pont et de se rendre à Saint-Georges de l'Oyapock –mais pas plus loin– pendant 72 heures maximum. Mais le document semble encore inconnu côté brésilien. De plus, étant un peu excentré des deux bourgs, le pont «ne sera utilisé que par les gens véhiculés. Or à Oiapoque, beaucoup de gens ne possèdent pas de véhicules», commente le commandant. Peut-être quelques Cayennais en profiteront-ils tout de même pour passer des vacances en voiture au Brésil.

Pourtant, des habitants des deux rives traversent quotidiennement ce fleuve-frontière en... pirogue: enfants brésiliens qui étudient au collège français, enseignants français qui habitent sur la rive brésilienne, Brésiliens qui viennent acheter du pain à la boulangerie de Saint-Georges, Français qui vont faire du shopping à Saint-Georges... Quand ce n'est pas les familles qui ont des membres sur les deux rives.

Un trait d'union

Les riverains se sentent plus proches de la rive opposée que de leurs lointaines capitales régionales. Et le contrôle policier et douanier sur ces flux est beaucoup plus diffus qu'il ne le sera sur le pont, qui est une infrastructure prévue et adaptée au contrôle systématique des personnes et des marchandises. «Les gens continueront comme ils le font depuis toujours à emprunter cette voie qu'est le fleuve. Le point d'entrée ne sera pas uniquement le pont, les gens pourront toujours entrer par le bourg en pirogue», conclut le commandant de la PAF.

Quant aux marchandises, des difficultés administratives viennent également s'opposer à leur passage d'un pays à l'autre. Rive guyanaise, ce sont les pointilleuses normes françaises et européennes qui s'appliquent, bloquant l'entrée d'un certain nombre de produits brésiliens. Les véhicules brésiliens devront s'assurer pour rouler sur le territoire français et les poids lourds ne pourront de toute façon pas rallier Cayenne, car l'un des ponts ne supporte pas les charges supérieures à 15 tonnes.

Et puis «qu'est-ce qu'on a à leur vendre?», s'interroge Denis Contini, inspecteur régional des Douanes. Et inversement. A Oiapoque et Saint-Georges, les productions sont minimes et similaires des deux côtés du fleuve (bois, farine de manioc, poissons). Ce matin, c'est une rupture d'essence dans la bourgade brésilienne qui souligne l'éloignement des lieux de production.

«Un camion a dû s'embourber sur la route entre Macapa et Oiapoque. Il reste des tronçons de piste, non asphaltée.»

L'utilité de ce pont est donc incertaine, car en voulant enjamber une frontière, il la concrétise. «Aussi la justification d'un tel ouvrage est-elle ailleurs, au-delà de l'aire du bassin fluvial, au-delà même des régions connectées. Ce pont relève de positionnements politiques d'Etat à Etat, d'une volonté de collaboration internationale franco-brésilienne», analyse la géographe Sylvie Letniowska-Swiat dans son article «Oyapock, un pont trop loin? Un pont pour quoi?»

«Reliant deux bourgs de confins, c'est essentiellement un trait d'union symbolique entre l'Europe et le Brésil.»

Or un symbole nécessite-t-il une ouverture bien réelle?

Hélène Ferrarini
Hélène Ferrarini (23 articles)
Journaliste
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