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Le Qatar peut encore faire comme la Colombie en 86: renoncer au Mondial

Yannick Cochennec, mis à jour le 16.07.2014 à 9 h 37

La Colombie aurait dû organiser la Coupe du monde en 1986. Mais en 1982, elle y a renoncé, largement encouragée par la FIFA qui s’était rendu compte de son erreur. Même histoire et «modus operandi» pour le Qatar et la Coupe du monde 2022?

Le comité d'organisation de la Coupe du Monde 2022 au Qatar le 21 juin 2014: ils viennent d'annoncer le début des travaux du stade Al-Khor. REUTERS/Mohammed Dabbous

Le comité d'organisation de la Coupe du Monde 2022 au Qatar le 21 juin 2014: ils viennent d'annoncer le début des travaux du stade Al-Khor. REUTERS/Mohammed Dabbous

D’une époque à une autre, l’histoire aime faire des passes et des transversales à quelque 30 ans d’intervalle. Alors que le Qatar n’est plus franchement certain d’organiser la Coupe du monde de 2022 pour des raisons liées à la possible corruption ayant entraîné sa désignation, il n’est pas inutile de rappeler que si cette extrémité était atteinte, la FIFA n’en serait pas à son coup d’essai en matière de relocalisation forcée de son événement phare.

En 1982, déjà, la Colombie, pourtant adoubée le 9 juin 1974 à Stockholm pour recevoir la Coupe du monde de 1986 pour laquelle elle était la seule candidate, avait également dû renoncer à moins de quatre ans de l’échéance. Dans une allocution prononcée à la télévision le lundi 25 octobre 1982, Belisario Betancur, le président colombien, avait fait état de sa décision et n’avait pas été tendre avec la FIFA en déclarant que «la règle d’or selon laquelle le Mondial devait servir à la Colombie et non pas la Colombie à la multinationale du football n’a pas été respectée.» Il ajoutait: «Cette décision a été prise pour des motifs économiques à la suite d’une consultation démocratique sur la réalité du pays qui a permis de conclure que le gâchis est impardonnable. Nous avons beaucoup d’autres choses à faire et nous n’avons même pas le temps de nous occuper des extravagances de la FIFA et de ses membres.»

Une partie du peuple brésilien, qui aurait souhaité que l’argent investi dans des stades ne soit pas dilapidé de la sorte, pourrait, au passage, reprendre aujourd’hui ces paroles à la lettre près.

Depuis de longs mois déjà, il était apparu plus ou moins clairement que la Colombie ne pouvait pas recevoir cette compétition pour des raisons multiples parmi lesquelles les causes économiques étaient naturellement les plus sérieuses, notamment à un moment où le pays souffrait parce que le cours du café s’était effondré.

Mais les problèmes liés à l’altitude de certaines villes du pays à commencer par Bogota, la capitale, étaient également de ceux qui inquiétaient prétendument la FIFA. «La Colombie a été choisie par la FIFA et la FIFA ne se dédira pas, avait pourtant précisé Joao Havelange, le président brésilien de la FIFA. Avec l’aide de tous, la Colombie organisera donc le Mondial 1986 sauf si elle y renonce elle-même

A la FIFA, tout avait donc été imaginé pour la forcer justement à y renoncer elle-même par le biais de contraintes imposées soudainement et qui rendaient la position du pays sud-américain pratiquement intenable. Dès le mois d’août 1982, Sepp Blatter —déjà lui— avait commencé son travail de sape dans son rôle de secrétaire général de la FIFA et petit à petit, l’évidence avait fini par s’imposer à tous, de gré ou de force.

Dans l’éditorial de France Football de l’époque, Jacques Ferran évoquait avec ces mots ce pis-aller regrettable au sujet de la Colombie: «Ce fut une erreur grave de lui confier si longtemps à l’avance et sans aucune garantie, une charge aussi écrasante.» 

Des écrits qu’il serait presque possible de transposer à la situation du Qatar, également désigné longtemps à l’avance (le 2 décembre 2010), mais cette fois sans la garantie de pouvoir climatiquement mettre sur pied un tel événement prévu originellement, on le rappelle, à l’été 2022. Dans la partie à plusieurs bandes qui se joue désormais en pleine fumée au sujet de l’édition 2022, à la fois à cause des problèmes de corruption, mais aussi du fait qu’une Coupe du monde organisée l’hiver pour éviter l’insupportable canicule estivale poserait d’énormes soucis de calendrier, toutes les rumeurs et tous les coups sont donc permis.

Avec, à chaque fois, des démentis de la FIFA qu’il ne faut évidemment pas prendre pour argent comptant tant l’institution zurichoise cherche toujours à garder la main d’une façon ou d’une autre.

En mai 1983, six mois après le renoncement contraint de la Colombie, rappelons ainsi que l’élection du pays remplaçant pour l’organisation de la Coupe du monde 1986 avait été —quelle surprise— honteusement tronquée et truquée. Tandis que trois pays étaient sur les rangs —Canada, Etats-Unis et Mexique— la démocratie avait été encore foulée aux pieds par Joao Havelange, le mentor de Sepp Blatter.

Lors du scrutin organisé à Stockholm le 20 mai 1983, Joao Havelange avait tout simplement entériné le vote par son comité exécutif… avant même l’audition des trois délégations venues présenter leur projet.

Et tant pis si quelques membres n’étaient pas tout à fait d’accord sur le choix du Mexique désiré par Havelange, le communiqué parla d’unanimité autour du pays qui avait déjà accueilli la Coupe du monde en 1970. Henry Kissinger, émissaire de Ronald Reagan, Pelé et Franz Beckenbauer, venus tous les trois défendre les chances des Etats-Unis, rentrèrent chez eux pour ainsi dire humiliés par tant de désinvolture alors que le Mexique se trouvait pourtant en plein chaos économique, mais avec cette qualité que les organisateurs de ce Mundial étaient des amis proches de Havelange.

Le même Jacques Ferran, dans les colonnes de L’Equipe, brossait ce tableau sombre d’une situation qui ne s’est pas franchement éclaircie depuis: «Même au sein de la FIFA, il existe de nombreux dirigeants —et des plus éminents— qui partagent notre analyse et qui souhaitent ardemment plus de démocratie et de transparence dans son fonctionnement. Mais les hommes sont ainsi et ils pensent bien agir. Havelange affirmait hier encore qu’il avait “la conscience tranquille” et que le football et la logique avaient encore gagné

A huit ans de la supposée Coupe du monde du Qatar, la FIFA a, on le voit, une perspective relativement longue pour essayer de dénouer le nœud de cette édition à problèmes. C’est beaucoup et comme d’habitude, elle le fera à sa manière si son choix n’est déjà fait, sachant que les Etats-Unis, candidats en 2010 pour la mise sur pied de cette Coupe du monde 2022 et humiliés (encore) lors du vote à la fureur cette fois de Bill Clinton, peuvent être des remplaçants bien tentants en raison des audiences colossales obtenues entre New York et Los Angeles lors ce Mondial brésilien. Car même le Qatar n’est à l’abri de rien avec cette institution à poigne qui n’a qu’un seul souci: ses propres intérêts…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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