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Lionel Messi peut-il gagner la Coupe du monde tout seul?

Simon Kuper, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 24.06.2014 à 10 h 48

Depuis le début du Mondial, l'attaquant argentin, qui fête ses 27 ans ce mardi, semble parfois détaché des matchs de son équipe. Mais cela ne l'a pas empêché de marquer deux buts superbes et décisifs.

Lionel Messi le 21 juin, 2014. REUTERS/Sergio Perez.

Lionel Messi le 21 juin, 2014. REUTERS/Sergio Perez.

Fortaleza (Brésil)

Lionel Messi n’est pas un grand bavard, mais il a un avis sur la façon dont le football doit se jouer. Et quand l’Argentine ne joue pas comme il le veut, il parle avec son corps. Il arrête de courir dans les intervalles, reçoit les passes à l’arrêt et se replie à peine à la perte du ballon. Contre l'Iran, il a parcouru 7,77 km, soit moins que n'importe quel autre joueur de champ ayant disputé les 90 minutes du match.

Pour résumer, il se détache de la situation. Il se concentre seulement sur la recherche de son moment. Lors des deux victoires inaugurales de l'Argentine dans cette Coupe du monde, il y en a eu deux beaux, ces frappes lointaines victorieuses contre la Bosnie et l'Iran.

Ses proches disent qu'il est obsédé par l'idée de faire de cette Coupe du monde son moment. Peu importe combien de trophées supplémentaires il gagne avec Barcelone, s'il veut rejoindre le Panthéon où trônent Pelé et Maradona, il doit le faire ce mois-ci.

Il fête ses 27 ans ce mardi 24 juin. En pleine possession de ses moyens, il dispute une Coupe du monde sur son propre continent. Une bonne partie de la planète souhaite le voir étaler la pleine mesure de son génie ici. Le fera-t-il?

J'ai pour la première fois vu jouer Messi en 2005 à Utrecht, aux Pays-Bas. L'Argentine jouait le Nigéria de Jon Obi Mikel en finale de la Coupe du monde des moins de 20 ans et avait pour avant-centre un gamin avec une coupe au bol qui donnait l'impression d'avoir gagné un concours lui permettant d'intégrer l'équipe pour une journée. Évidemment, c'est lui qui a marqué les deux buts de la victoire 2-1, à chaque fois sur penalty.

Un gamin avec une coupe au bol

La finale de la Coupe du monde des moins de 20 ans 2005.

L'ancien recruteur de Chelsea Piet de Visser, assis à côté de moi en tribunes, a murmuré «Maradona...». Mais il a aussi exprimé son admiration pour d'autres Argentins, notamment le gracieux petit meneur de jeu Fernando Gago, alors à Boca Juniors mais qui était pisté par le Real Madrid et Barcelone. «Il ne rate jamais une passe», s'émerveillait-il. On retrouvait aussi dans cette équipe Pablo Zabaleta et Ezequiel Garay, qui ont accompagné Messi au Brésil, et Gabriel Paletta, qui a depuis changé de nationalité et est présent avec la Squadra Azzura.

En 2008, les jeunes Argentins ont une nouvelle fois battu le Nigéria, cette fois-ci pour devenir champions olympiques à Pékin. Neuf de ces joueurs ont participé au 1-0 contre l'Iran samedi.

Une génération Messi-dépendante

En gros, on pensait avoir affaire à une génération dorée, mais il s'est avéré qu'elle était Messi-dépendante. Gago est de retour à Boca après avoir échoué en Europe. L'Argentine est venue à cette Coupe du monde avec ce qui ressemble à une équipe anglaise de division inférieure poursuivant un seul objectif: rendre Messi heureux. Quand le président de la Fédération de football argentine Julio Grondona, 82 ans, s'est présenté à l'entraînement, son premier geste à été d'aller lui donner l'accolade.

Le sélectionneur Alejandro Sabella l'a nommé capitaine et tente en permanence de deviner ses désirs. Comme lui ne parle pas, Sabella a pris l'habitude d'interroger ses confidents depuis l'enfance, Angel Di Maria et Sergio Agüero. Quand a filtré le fait que Messi voulait Gago et Gonzalo Higuain à ses côtés pour améliorer le jeu de passes plombé de l'Argentine, Sabella a obtempéré.

Inexpérimenté et de tempérament démocratique, il a été nommé précisément pour sa volonté d'obéir à Messi –même s'il ne l'a peut-être pas réalisé avant le début de la Coupe du monde. Il n'a pas fallu longtemps pour que, comme en écho aux «joueurs de pouvoir» que furent Beckenbauer ou Cruyff dans les années 70, Messi commence à donner des conférences de presse sur la tactique argentine. Car ce petit bonhomme peut se montrer étonnamment autoritaire: à Barcelone, il avait fait exiler Zlatan Ibrahimovic sur l'aile car il voulait retourner au poste d'avant-centre.

Il ne veut pas tout faire tout seul

Mais même cette Argentine revue et corrigée n'est pas assez bonne pour Messi, dont les coéquipiers ont un jeu de passes trop lent. Maradona, qu'on a aperçu froncer les sourcils en tribunes lors du match face à l'Iran (cette fois, les organisateurs l'ont laissé entrer), n'a jamais eu à trop s'inquiéter de qui jouait à ses côtés. Quasiment à lui tout seul, il a emmené une Argentine moyenne au titre mondial en 1986.

Mais Messi, formé à Barcelone depuis l'âge de 13 ans, est un joueur plus européen, plus collectif. Il ne veut pas tout faire tout seul. Quand vous le voyez ici en train de se détacher du match, vous pouvez comprendre les Argentins qui disent qu'il n'aime pas son pays, qu'il ne «mouille pas le maillot» –même si lui réplique souvent qu'il est un patriote.

Le but vainqueur de Messi contre l'Iran.

Après avoir joué pratiquement toute sa carrière dans le meilleur club du monde, il semble ne pas pouvoir se faire à des coéquipiers de niveau inférieur. Cette saison, dans un Barcelone en déclin, il sortait d'ailleurs déjà parfois des matches. Il est habitué à recevoir le ballon rapidement à 25 mètres du but, mais ses coéquipiers argentins le lui transmettent souvent lentement dans les pieds près du rond central. Au moins dissimule-t-il mieux son irritation que Cristiano Ronaldo, qui passe son temps à faire des gestes agacés envers ses coéquipiers plus faibles.

Aucune équipe n'est invincible dans cette Coupe du monde. Le vainqueur aura de toute façon des faiblesses, donc l'Argentine pourrait être celui-ci aussi bien qu'une autre. Ce but de la victoire à la dernière minute contre l'Iran, comme s'il avait prévu depuis le début de finir en apogée, est le modèle de comment l'Argentine pourrait gagner: Messi faisant tout lui-même, comme Maradona en 1986.

Simon Kuper
Simon Kuper (7 articles)
Chroniqueur au Financial Times
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