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Pour les villes moyennes, demain, il sera trop tard

A Forbach, une usine désaffectée devenue un lieu d'«exploration urbaine». Urban exploring in France / 55Laney69 via Flickr CC License By

A Forbach, une usine désaffectée devenue un lieu d'«exploration urbaine». Urban exploring in France / 55Laney69 via Flickr CC License By

La percée du FN a révélé le profond malaise de ces communes malmenées par la désindustrialisation, la fermeture des administrations d’Etat, la stagnation voire le déclin démographique. Seul espoir de rebond: le sauvetage des centres-villes, qui demande une bonne dose de courage politique.

Et dire que les villes moyennes étaient si florissantes! De beaux bâtiments publics, un vaste marché et de grandes maisons bourgeoises. Un mariage réussi entre le passé et la modernité. Une économie dynamique et une confiance inébranlable en l’avenir. C’était il y a cinquante ans. Une éternité.

Aujourd’hui, la crise des villes moyennes est devenue telle que les géographes Daniel Béhar et Philippe Estèbe n’hésitent plus à parler «d’espaces en voie de disparition». Il est vrai que le ciel de ces communes n’a pas arrêté de s’assombrir depuis les années 70: fermeture de la «grande entreprise du coin», mise à l'écart du maillage TGV, tribunaux, casernes et hôpitaux rayés de la carte par la RGPP...

A l’horizon, pas la moindre annonce d’éclaircie, au contraire. Le projet de réforme territoriale promet de constituer un nouveau coup dur pour ces communes de 20.000 à 100.000 habitants avec le transfert des services départementaux aux conseils régionaux et la diminution du nombre des régions, sans oublier la réorganisation des services déconcentrés de l’Etat…

Des centres-villes en pleine crise

A ce contexte économique et institutionnel particulièrement négatif s’ajoute un autre problème commun à toutes les villes moyennes: la crise des centres-villes. Pour répondre aux besoins souvent bien réels d’un accroissement et d’une diversification de l’offre commerciale et de loisirs, les implantations commerciales ont connu un véritable boom en périphérie, là où le foncier abonde et où l’aménagement des accès ne pose aucun problème. Le choix de la facilité, donc, mais un choix dont on commence aujourd’hui à percevoir les conséquences catastrophiques.

Le développement des grandes et moyennes surfaces aux portes des villes était présenté comme une chance pour l’ensemble des agglomérations, avec des conséquences indolores pour les commerces de centre ville. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien.

Cette hypertrophie commerciale de la périphérie –ajoutée bien sûr au développement croissant du e-commerce– a concurrencé puis contribué à plonger les commerces des centres  de villes moyennes dans un marasme qui n’en finit plus. Le déclin suit un processus aussi invariable que difficilement perceptible à ses débuts: les fermetures se multiplient, le taux de rotation grimpe, le temps de vacance s’allonge. Jusqu’au jour où la multiplication des pancartes immobilières impose l’évidence: le commerce va mal. Très mal. Les propriétaires ne trouvent plus de repreneurs et les commerçants qui résistent ont de plus en plus le sentiment de faire partie des derniers des mohicans.

Le cercle vicieux de la paupérisation

Le plus terrible, c’est que, passé un certain seuil de destruction d’activités commerciales, la crise des centres villes s’auto-entretient, s’emballe et contribue à son tour à devenir un facteur aggravant de la situation générale.

Moins de commerces en centre ville, c’est moins de services, bien sûr, mais aussi moins de fréquentation, moins de vie, moins d’animation. Les centres villes perdent leur attractivité, notamment auprès des classes moyennes et supérieures, qui préfèrent partir emménager en périphérie dans une maison avec jardin. Leur départ contribue à entretenir et amplifier la paupérisation enclenchée par la crise du commerce.

Ultime étape de ce processus: la chute des prix de l’immobilier et la dégradation du patrimoine privé, que les propriétaires se refusent à rénover tant que le marché n’aura pas donné des signes de reprise. Le développement d’un habitat insalubre ne fait alors qu’aggraver la situation, bouclant solidement le cercle vicieux.

La situation est devenue si grave dans bon nombre de villes qu’en mai dernier, Bernard Morvan, le président de la Fédération nationale de l'habillement (FNH), a publié un «Plan Marshall pour le commerce indépendant de centre-ville» où il réclame le «gel absolu des projets commerciaux en périphérie des villes».

Des conséquences territoriales en cascade

Cette mort annoncée des villes moyennes est-elle si grave? Oui, et ce pour deux raisons. La première réside dans l’attachement des Français à ces communes qui continuent d’incarner la ville idéale. Ce n’est pas un hasard si 60% des habitants de villes moyennes jugent positivement leur environnement, contre seulement 46% dans les grandes agglomérations et 30% en région parisienne.

Autre raison importante: l’ampleur du séisme économique et géographique que représenterait la mort des villes moyennes. Aujourd’hui, 17 millions de Français sont potentiellement concernés, mais ils sont beaucoup plus si on y intègre les territoires dont le dynamisme est largement dépendant de ces villes.

Les plus exposés? Les départements ne comptant que des villes moyennes et démographiquement déficitaires. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne s’agit pas de départements déjà désertés comme la Creuse –où on ne trouve qu’une petite ville moyenne, Aubusson– mais de départements relativement peuplés comme l’Oise, l’Aisne, le Pas-de-Calais, la Charente-Maritime ou encore de la Moselle.

Pour l’instant, ils continuent de bénéficier d’un solde démographique positif, mais pour combien de temps encore si le poids démographique de leurs villes moyennes continue de décroître au même rythme? Et on ne parle ici que des cas les plus préoccupants. La menace du déclin plane au total sur tous les départements qui ne comptent que des villes moyennes, soit plus d’un quart d'entre eux.

Le FN grand vainqueur

Ces déséquilibres géographiques et économiques se traduisent aujourd’hui par une crise identitaire et politique des villes moyennes. Sur les douze municipalités conquises par le FN en mars, au moins huit souffrent d’un déclin aggravé de leur centre-ville. A Hayange, le Monde alertait déjà en 2011 sur un cœur de ville «à l’agonie», de même qu'à Hénin-Beaumont où «les belles maisons, divisées en appartements, parfois insalubres, sont le signe d'une splendeur passée», au Luc, «commune du centre Var dont le centre tombe en déshérence» et à Fréjus, où la candidate PS aux municipales Elsa Di Méo témoignait sur son site:

«Notre centre-ville est déserté et dans ces rues sans vie, nous n’avons plus envie de sortir.»

Une corrélation confirmée récemment par un reportage du Monde qui soulignait, à juste titre, la correspondance entre la crise des centres-villes et le vote FN, à Béziers et Perpignan, mais aussi ailleurs que dans le Sud, à Forbach, Lorient ou Saint-Brieuc. Certes, la préfecture des Côtes d'Armor est encore loin de connaître les scores record réalisés par le parti de Marine Le Pen ailleurs, mais le FN a atteint 12% dans une ville dont il était jusque-là quasiment absent. Rien d’étonnant en soi, dès lors que le centre se confond avec l’identité de la ville et qu’il est de très loin le quartier le plus fréquenté. Tout s’y voit et s’y ressent avec plus d’intensité que nulle part ailleurs.

Des politiques d’animation sans grand effet

Confrontés à une situation qu’ils ont parfois justifiée et continuent de justifier par la crise économique et par l’esprit résolument indépendant des commerçants, les élus locaux se sont décidés à réagir. Mais avec le recul, les actions de «soutien au commerce local» (marché de Noël, dégustation viticole, spectacles de rue, managers de centre ville, incitations à l'embellissement des vitrines...), si elles ont bien sûr toute leur place, relèvent plus de la psychothérapie de groupe et de l’accompagnement en fin de vie que de la politique volontariste et du traitement de cheval. Qui peut penser aujourd’hui qu'elles suffiront à enrayer et inverser le déclin lent et régulier des centres des villes moyennes? Personne.

Une partie du mal est fait. On ne reviendra pas sur des décennies d’hypertrophie des périphéries en équipements commerciaux. Ces pôles constituent une concurrence à laquelle les centres villes doivent désormais se résoudre et avec laquelle ils composent déjà tant bien que mal. La tendance ne peut être inversée qu’au prix d’un changement global de paradigme.

1.Le centre-ville n’est pas un quartier comme un autre

Axiome fondamental: le centre-ville n’est pas un quartier comme les autres. Il est le quartier phare, celui que tous les habitants connaissent, celui que les élus doivent traiter prioritairement. Continuer de faire un peu de tout partout au motif que les résidents des autres quartiers pourraient se sentir lésés procède d’un contresens grave: le centre-ville est le cœur de la ville et le siège de son identité.

Qu’il vienne à battre moins fort et c’est l’ensemble de la cité qui décline. Qu’il se dégrade au point que la ville ne se reconnaisse plus en lui, et c’est le début d’une crise d’identité dont les effets peuvent devenir immaîtrisables.

Partir de cet axiome, c’est se battre contre la facilité qui consiste encore aujourd’hui à délocaliser de grands services publics et des équipements de loisirs à la périphérie au motif que les accès y sont plus facile, le terrain plus abondant, le prix du foncier moins cher. Dans ce domaine, mieux vaut prendre plus de temps et accepter un degré de complexité plus élevé pour préserver un niveau minimal d’attractivité en deçà duquel aucune renaissance du centre-ville n’est possible.

2.En centre ville, les non-résidents priment sur les habitants

Second axiome: en centre-ville, la priorité du politique n’est pas d’apporter un mieux-être aux habitants par des équipements ou des services de proximité mais d’attirer un public extérieur et donc de privilégier des investissements productifs. Beaucoup diront que ces deux objectifs ne sont pas incompatibles, et ils auront en partie raison –mais en partie seulement.

Si certains équipements contribuent à renforcer l’attractivité du centre tout en répondant à une demande locale, c’est loin d’être systématiquement le cas. On sait par exemple que les sites touristiques sont peu fréquentés par les «locaux», qui ne les découvrent bien souvent qu’en les faisant visiter à des tiers. Inversement, rares sont les équipements ou les services de proximité qui permettent au centre de rayonner fortement (à l’exception sans doute des salles de spectacle).

On peut ainsi envisager une médiathèque en centre-ville pour peu qu’elle s’intègre intelligemment à une offre commerciale et touristique cohérente. Mais il serait absurde de croire qu’une médiathèque puisse à elle seule constituer un facteur d’attraction majeur. Pour certaines villes, la nature du pôle touristique va de soi. Pour d’autres, il reste à créer, ce qui n’est pas, loin s’en faut, le plus facile.

3.Le commerce indépendant ne se conçoit plus sans grandes enseignes

Troisième axiome: les grandes enseignes sont devenues les locomotives du commerce de proximité. Certains élus y voient un signe supplémentaire de la mondialisation à l’œuvre et déplorent l’uniformisation qu'elle engendre. De leur côté, certains commerces indépendants continuent d’y voir une concurrence redoutable. Et pourtant...

rue commerçante (BEAUVAIS,FR60) /jean-louis zimmermann via Flickr CC Licence By

Si le développement des enseignes en périphérie constitue un danger indéniable, l’implantation d’enseignes d’habillement ou de supermarchés en centre ville permet au contraire de renforcer une attractivité profitable à tous les commerces. Une réalité de plus en plus prise en compte par les élus, si l’on s’en tient aux propos de Jean Girardon, vice-président de l’Association des maires de France, pour qui «il faut que toutes les formes de commerces puissent s’exprimer en centre-ville».

Que recherchent ces grandes enseignes? Un environnement valorisant pour leur marque, ce qui revient souvent à voisiner avec des franchises de niveaux équivalent. Reconnaître cette évidence peut consister à opter pour l’implantation d’un centre commercial offrant cet «espace d’accueil pour franchises».

Pour les villes définitivement réfractaires à cette solution, il n’existe pas d’autres alternatives que d’identifier un secteur qui sera jugé prioritaire et qui bénéficiera d’un investissement public suffisant pour tenir le rôle de galerie commerçante à ciel ouvert. Un choix moins difficile politiquement par rapport aux commerçants, mais financièrement et techniquement autrement plus complexe à mettre en place, avec des résultats plus aléatoires à la clé.

4.La voiture à nouveau la bienvenue en centre-ville

Une autre mesure courageuse consiste à faire du stationnement et de l’accessibilité au centre-ville de nouvelles priorités. L’accent a été mis ces dernières années sur les transports en commun. Mais de nombreuses villes moyennes, fascinées par l’exemple des métropoles régionales, ont perdu de vue qu’elles ne possédaient pas le même potentiel d’attractivité. En interdisant une partie de leur centre à la circulation, elles ont largement contribué à valoriser l’offre de périphérie.

Il est donc devenu urgent de procéder à un rééquilibrage en multipliant les signes favorables à la voiture en ville. Rappelons que si l’impact d’un nouveau tramway en termes d’image et d’environnement est indéniable, sa capacité à transformer des automobilistes en usagers des transports en commun est quasi-nulle.

68% des déplacements liés aux achats sont et continueront quoi qu’il advienne d’être réalisés en voiture. Pour Natacha Bouchart, sénatrice-maire de Calais, le stationnement a des conséquences directes «sur l'évolution du commerce en centre-ville», et c’est en l’améliorant qu’«on fera revenir les clients dans les boutiques de nos villes».

5.Faire des rues des galeries commerçantes à ciel ouvert

Dernier axiome: la culture et le commerce sont souvent conçues comme deux activités que tout opposerait. Qu’on le veuille ou non, le shopping est devenu le passe temps préféré de la majorité des Français. A l’inverse des achats de première nécessité, auxquels on souhaite consacrer le moins de temps possible, le shopping relève autant de la consommation que de la balade, de la recherche d’objets inattendus que d’une quête esthétique plus large. C’est notamment la conviction de l’association «Gestion de Centre-Ville» de Romans, qui met l’accent sur «une approche transversale du centre-ville, croisant le patrimoine, le commerce, le tourisme».

De ce point de vue, l’avantage comparatif des centres villes par rapport aux zones commerciales de périphérie réside dans un cadre authentique et chaleureux. Avant de lancer un nouveau festival ou de créer un musée qui ne sont pas toujours, loin s’en faut, des recettes miracle, mieux vaut donc valoriser le patrimoine urbain existant en se concentrant, là encore, sur un périmètre limité, où toutes les actions pourront être coordonnées et donner rapidement des résultats visibles. Sur la définition de ce périmètre, les professionnels sont formels:

«Seul un itinéraire marchand en boucle avec deux pôles commerciaux forts aux extrémités est en mesure de faire revenir durablement les acheteurs.»

Rien n’est (encore) écrit

Cette crise des centres-villes a atteint un tel degré d’acuité que l’Etat est en train de prendre de nouvelles dispositions pour permettre aux villes de réagir. Pour tenter d’influer sur le montant des loyers, souvent jugé prohibitif, l'indice du coût de construction va être remplacé par un «indice des loyers commerciaux» mieux corrélé à la réalité économique des entreprises. Les augmentations annuelles de loyers seront, quant à elles, limitées à 10% du dernier loyer acquitté.

De leur côté, les communes pourront effectuer plus facilement des opérations d’urbanisme commercial et exercer un droit de préemption sur les commerces mis en vente dans des périmètres caractérisés par la disparition ou la dégradation progressive des activités commerciales. Enfin, les aides de l’Etat seront désormais attribués à des projets de revitalisation commerciale et non plus au maintien de tel ou tel fonds de commerce en particulier. En ces temps de pénurie budgétaire, les pouvoirs publics semblent bien décider à en finir avec la stratégie du saupoudrage pour concentrer leurs efforts sur les villes moyennes.

Ces solutions n’en demandent pas moins de la volonté, du dialogue et du temps. D’abord, un projet d’urbanisme commercial en centre-ville suscite forcément des résistances. La volonté est indispensable pour concentrer les moyens et privilégier des changements urbanistiques, quand la prudence politique inciterait à privilégier des mesures de soutien.

Le dialogue est également indispensable car il faut savoir convaincre et faire preuve de pédagogie. Un défi municipal, mais aussi intercommunal: dynamiser les centres plutôt que la périphérie, c’est aussi faire comprendre aux communes des alentours qu’une ville-centre attractive bénéficie à la totalité de l’agglomération.

Du temps, enfin, car les élus le savent, un projet d’envergure se déroule toujours sur deux mandats. Un premier pour poser les bases, un second pour voir les projets sortir de terre. Cette perspective ne dissuadera pas les maires les plus courageux, et ils auront raison.

Demain il sera trop tard

Si la crise des villes moyennes est une réalité, le déclin qui se profile n’a rien d’irrésistible. Les situations ne sont pas toutes dramatiques et certaines villes conservent de solides atouts: campus universitaires, industrie résiliente, vitalité touristique.

Avantage partagé, la qualité de vie y est aussi plébiscitée. Mais le mandat qui débute est sans doute celui de la dernière chance pour inverser cette tendance et permettre aux villes moyennes de conserver leur rôle structurant au sein des régions. Lancer le chantier de la redynamisation des centres villes, c'est être à peu près assuré que les fondations seront solidement posées en 2020. A savoir demain.

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