Economie

L'Etat qui investit dans Alstom, c'est plutôt une bonne idée

Gilles Bridier, mis à jour le 23.06.2014 à 18 h 20

Demandez à Renault, à Air France, à GDF-Suez... Les douze entreprises cotées en bourse et dont l’Etat est actionnaire n’ont pas forcément à se plaindre de sa présence. Avec Alstom et General Electric, le montage sera complexe.

Stéphane Mahé/REUTERS

Stéphane Mahé/REUTERS

Siemens a peut-être fait le lièvre, mais General Electric a amélioré son offre. Le gouvernement de Manuel Valls pourra toujours le porter à son crédit. Certes, la participation de l’Etat au capital d’un groupe, au côté d’entreprises privées, ne saurait faire office de politique industrielle. Mais elle peut aussi servir de filet de sécurité sans forcément gêner la mise en place de véritables stratégies au-delà de ces opérations financières.  C’est en tout cas l’objectif du gouvernement dans le dossier Alstom.

Malgré tout, il en faut plus pour construire un avenir à une entreprise.  Mais souvenons-nous de ce qu’il advint à Péchiney après qu’il a été racheté par son concurrent canadien Alcan sans que l’Etat n’ait pu s’y opposer, et au démembrement qui s’en suivit lorsque le canadien fut lui-même racheté par un autre concurrent, australien, Rio Tinto.

D’une entreprise qui faisait partie des six plus grands producteurs mondiaux d’aluminium, il ne reste plus qu’une entreprise, Constellium, cinq fois moins importante qu’avant son rachat par Alcan. Et dont le capital, après être passé dans les mains de fonds d’investissement, a été stabilisé grâce à la prise de participation de 12% de l’Etat français, via la banque publique Bpifrance devenue principal actionnaire. Le gâchis aurait-il été le même si la puissance publique avait eu son mot à dire plus tôt?

L’histoire ne repassant pas les plats, la question restera sans réponse. Mais il est des risques que, dans certains secteurs d’activité et compte tenu de leur poids économique et social, on peut juger responsable de ne pas prendre.

L’Etat actionnaire dans douze entreprises cotées

L’Etat a plutôt bien joué en obligeant General Electric à relever son offre et à la restructurer pour qu’il conserve un droit de regard sur certaines activités liées notamment au nucléaire. Car Alstom construit non seulement des turbines pour les centrales, mais en assure également la maintenance, en sous-traitance.

Or, il n’est pas inutile que la puissance publique qui édicte les normes en la matière puisse participer au plus près de l’opérationnel à la fois pour des questions de sécurité et pour s’assurer que l’expertise, dans un secteur aussi sensible, ne soit pas délocalisée.

En outre, le concours de l’Etat n’est pas forcément un boulet. Soixante-douze entreprises françaises sont dans cette situation, dont douze sont cotées en bourse. Le groupe privé Suez a plutôt apprécié d’être fusionné avec GDF pour éviter d’être la proie d’une OPA, et il ne semble pas que les 36% de l’Etat dans GDF-Suez constituent un verrou pour la stratégie du groupe.

De la même façon, Renault avec Nissan et Air France avec KLM ont pu nouer des alliances avec des partenaires étrangers sans que les participations publiques aient été des obstacles aux projets.

Tout dépend du rôle que l’Etat entend tenir. L’époque des interventions directes et du pilotage de ces entreprises directement depuis les ministères est révolue. Depuis certains camouflets comme l’échec de la fusion Renault Volvo après que certains ministres s'étaient beaucoup trop mis en avant, laissant craindre à la partie suédoise une nationalisation rampante, l’Etat a appris à être un actionnaire discret, laissant l’Agence pour les participations de l’Etat gérer son portefeuille en investisseur avisé.

En revanche, dans les crises, la présence de l’Etat a pu favoriser la constitution de matelas pour que les chutes soient moins rudes. Renault n’a pas eu à se plaindre que son actionnaire public assume ses responsabilités en 2008. Même choses aux ex-Chantiers de l’Atlantique lorsque l’Etat acquit le tiers du capital au côté de l’acquéreur coréen STX, inscrivant le chantier dans un avenir qui serait beaucoup plus incertain aujourd’hui si l’actionnaire principal, qui cherche à alléger sa dette, était seul aux commandes.

Enfin si l’on ne peut  mesurer le rôle de l’Etat dans le développement d’entreprises comme EDF ou Areva, mais aussi Airbus qui font partie des leaders mondiaux dans leurs spécialités, on peut en revanche convenir que ce soutien public ne les a pas entravées. Il arrive même que cette présence de l’Etat rassure certains fonds d’investissement qui s’engagent sur le long terme.  

La  participation n’effraie pas General Electric

La première victoire d’Alstom fut de faire admettre au gouvernement que, malgré des résultats plutôt bons, une cession du pôle énergie était impérative pour éviter une nouvelle situation de faillite au groupe à cause d’une taille insuffisante au niveau mondial. Pas question de faire revivre au groupe le même cauchemar qu’en 2004 lorsqu’il n’avait dû sa survie qu’à l’action de l’Etat intervenu auprès des banques et entré dans le capital du groupe, avant de revendre ses actions à Bouygues deux ans plus tard.

Puisque l’Union européenne n’est pas parvenue à créer une Europe de l’énergie sur laquelle ses industriels –avec Siemens– auraient pu rebondir, c’est donc une autre solution qui a été échafaudée avec un partenaire américain, General Electric. Plus complexe, certes, que celle qu’Alstom avait négocié en quelques semaines et en toute discrétion avec General Electric. Mais moins radicale aussi.

Quant à la solution européenne, elle ne pouvait se construire ex-nihilo sans un contexte favorable (dommage!) après tant d’années de concurrence avec le français.

Reste
au gouvernement
à définir une doctrine au service d’une vision...

Il faut croire que l’américain n’a pas été effrayé par la perspective d’une participation de l’Etat français: il travaille depuis 40 ans dans CFM International avec le motoriste français Snecma aujourd’hui intégré à Safran dont l’Etat français possède 27% du capital. Les co-entreprises avec des firmes françaises, General Electric en a l’expérience. Et la première fut un succès qui dure toujours.

En plus, l’américain connaît bien Alstom qui s’était d’emblée tourné vers lui pour discuter d’un rachat. La participation de l’Etat est un des volets de l’accord, mais le succès dépendra de la stratégie qui va ensuite devoir être mise en œuvre. Alstom ne pouvait parvenir seul à la taille critique. Cette question va être réglée.

Mais la politique du carnet de chèque et des postes d’administrateurs ne saurait tenir lieu de stratégie industrielle. L’Etat est intervenu, General Electric va «faire le job», rien n’est réglé au-delà d’Alstom.

Reste au gouvernement à définir une doctrine au service d’une vision pour construire une véritable politique industrielle au lieu d’intervenir à chaud et ponctuellement sur les dossiers. Selon un mode opératoire que la gauche partage aujourd’hui avec la droite.  Ce qui n’est ni rassurant pour les salariés, ni satisfaisant pour les actionnaires et investisseurs.  

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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