SportsCoupe du monde 2014

Matchs truqués: pourquoi le Mondial est vulnérable, et Cameroun-Brésil un match à haut risque

Grégoire Fleurot, mis à jour le 08.07.2014 à 9 h 55

La Fifa a déclaré que la Coupe du monde pouvait être prise pour cible par des personnes essayant d'acheter des joueurs et a désigné le match de ce lundi soir comme particulièrement à risque.

Le Camerounais Alexandre Song reçoit un carton rouge face à la Croatie, le 18 juin 2014 à Manaus. REUTERS/Murad Sezer.

Le Camerounais Alexandre Song reçoit un carton rouge face à la Croatie, le 18 juin 2014 à Manaus. REUTERS/Murad Sezer.

Salvador, Brésil

Pour la première fois dans l'histoire de la Coupe du monde, la Fifa a reconnu, à travers son directeur de la sécurité, Ralf Mutschke, qu'il existe un risque pour que des matchs du tournoi soient visés par des réseaux criminels essayant d'influencer leur résultat. «Je sais qu'il y aura eu des joueurs et des arbitres approchés», a-t-il déclaré fin mai.

A moins de deux semaines de la compétition, c'était au tour du New York Times, qui a eu accès à un rapport confidentiel de la Fifa sur la question, de publier une enquête détaillée sur plusieurs matchs internationaux de préparation à la Coupe du monde 2010 et d'écrire:

«Le rapport d'enquête de la Fifa et les documents liés [...] posent de sérieuses questions sur la vulnérabilité de la Coupe du monde en matière de matchs truqués.»

La Coupe du monde n'est pas épargnée

Quand nous avons demandé à Declan Hill, journaliste d'investigation auteur du livre de référence sur le sujet (The Fix: Soccer and Organized Crime) et co-auteur de l'enquête du New York Times, s'il pensait que des personnes allaient essayer de soudoyer certains joueurs et arbitres à la Coupe du monde, il a répondu:

«Je ne vois pas de raison pour que cela ne soit pas le cas.»

La Coupe du monde donc n'est pas, à priori, épargnée par ce fléau dont on savait déjà qu'il touchait de nombreux matchs dans les championnats nationaux, notamment en Europe. Cela ne veut pas dire que des matchs seront forcément truqués au Brésil, simplement que le risque est réel.

Et, comme l'a rappellé le directeur de la sécurité de la Fifa, il pèse plus particulièrement sur les matchs qui vont commencer ce lundi 23 juin, les rencontres de la troisième journée de la phase de poule, où certaines équipes sont déjà éliminées et n'ont plus rien à perdre.

De nombreux précédents

Comment des matchs de Coupe du monde, où les enjeux sont tels qu'on imagine mal une équipe accepter de perdre contre de l'argent, peuvent-ils être truqués? Pour le comprendre, il faut d'abord bien saisir le fonctionnement de cette pratique. Les truqueurs, dans leur grande majorité des réseaux criminels asiatiques basés à Singapour et en Malaisie, achètent des joueurs ou un arbitre, souvent à travers un intermédiaire proche du milieu du foot (ancien joueur, agent, etc.), afin qu'ils influencent le résultat d'un match.

Dans un récent article pour le Toronto Sun, Declan Hill a dressé la liste des grandes compétitions récentes où la présence de ces intermédiaires, appelés fixers, a été confirmée par des joueurs ayant été approchés ou des enquêtes: Coupes du monde 1994, 2006 et 2010, Jeux olympiques d'Atlanta en 1996 et d'Athènes en 2004...

Un agent de joueur nigérian a récemment été filmé en caméra cachée par des journalistes du Sun on Sunday en train d'affirmer qu'il pouvait faire en sorte que des joueurs des Super Eagles prennent des cartons rouges ou jaunes pendant la Coupe du monde. Selon lui, deux joueurs lui avaient déjà confirmé qu'ils étaient prêt à prendre un carton jaune contre 50.000 euros ou un carton rouge contre 100.000 euros.

Il s'agit rarement d'obtenir un résultat précis, chose difficile même en s'étant mis un arbitre ou des joueurs dans la poche, mais plutôt de s'assurer qu'une des deux équipes marquera un nombre de buts minimum ou que le nombre total de buts dans la rencontre dépassera un niveau donné (99% des paris qui vont être placés en Asie sur la Coupe du monde le seront sur ces deux types de prédictions). Les joueurs peuvent aussi se voir proposer de l'argent pour concéder un corner à une certaine minute ou recevoir un carton jaune, autant d'actions sur lesquelles il est possible de parier sur certains marchés. Les truqueurs peuvent ensuite tranquillement aller placer leurs paris.

Pénaltys imaginaires et étranges «boulettes»

 

Pour un arbitre corrompu, faire en sorte qu'il y ait beaucoup de buts dans un match est simple: il suffit par exemple d'accorder des pénaltys dès qu'une action litigieuse se passe dans la surface de réparation.

C'est exactement ce qu'a fait l'arbitre de la rencontre de préparation à la Coupe du monde 2010 entre l'Afrique du Sud et le Guatemala, qui avait reçu un sac contenant 100.000 dollars en billets de 100 dollars le jour du match. Le rapport interne de la Fifa sur cette rencontre avait conclu que «ce match a été manipulé à des fins de paris frauduleux» selon l'enquête du New York Times.

Du côté des joueurs, la supercherie est souvent plus difficile à identifier. Comment en effet distinguer un joueur qui est simplement dans un mauvais jour d'un joueur qui essaie volontairement de faire encaisser le plus de buts possible à son équipe? Le 27 mai dernier, à la veille d'un match amical entre l'Ecosse et le Nigéria à Londres, la National Crime Agency (NCA) britannique mettait en garde contre les forts soupçons entourant la rencontre. Le lendemain, les deux équipes se quittaient sur le score de 2-2 après une «boulette» pour le moins étrange du deuxième gardien nigérian, Austin Ejide.

 

Impossible de prouver quoi que ce soit à la seule foi des images. Mais ceux qui ont eu l'«intuition» de parier sur «au moins trois buts» dans ce match en sont ressortis les poches pleines.

Les matchs du Mondial, parce qu'ils attirent «en moyenne autour d'un milliard de dollars de paris chacun» dans le monde selon Declan Hill, permettent aux potentiels truqueurs de placer des sommes très importantes sans que cela se voit à l'échelle mondiale.

Le problème des primes versées aux fédérations

Mais ce qui rend vraiment vulnérables des matchs du Mondial est une réalité qui va à l'encontre des clichés les plus répandus sur le football: tous les joueurs qui participent à la compétition ne sont pas des millionnaires. Pire, certains ne reçoivent que des sommes dérisoires pour leur participation à un évènement qui va rapporter 4,9 milliards d'euros à la Fifa en droits de retransmissions et autres contrats de sponsoring. Declan Hill explique:

«Le plus gros défi pour l'intégrité de la Coupe du monde est le fait que certains joueurs ne sont pas payés. Cela donne des joueurs en colère et exploités qui voient bien que le tournoi génère d'énormes sommes et qu'ils ne perçoivent pas leur part équitable.»

La Fifa verse aux fédérations des pays participant à la Coupe du monde un minimum de 5,6 millions d'euros chacune, avec des sommes plus élevées pour celles qui avancent dans la compétition (jusqu'à 25,6 millions pour le vainqueur). Au total, elle reversera 264 millions d'euros aux fédérations, soit à peine plus de 5% des ses revenus attendus.

Une partie de cette somme est utilisée pour couvrir les frais de transport et d'hôtel des équipes, le reste est divisé entre les joueurs, le staff et la fédération à la suite de négociations avec les dirigeants. Et dans certains cas, les négociations se passent mal. En 2006, les joueurs du Togo avaient menacé de ne pas jouer leur dernier match parce qu'ils n'avaient pas reçu assez de primes, avant que la Fifa n'intervienne et leur reverse directement de l'argent.

«Les statistiques montrent que les joueurs qui ont le plus de chances de se faire approcher sont ceux qui ne perçoivent pas leur salaire», confirme Tony Higgins, vice-président de la FIFPro (le syndicat international qui défend les droits des footballeurs professionnels) en Europe.

Que faire?

La Fifa a annoncé qu'elle avait sensibilisé tous les joueurs et arbitres participant à la compétition au risque d'approche par des fixers et qu'elle fait contrôler les paris autour de chaque match de la Coupe du monde pour identifier les montants anormaux. Mais de l'aveu même de Marc Tarabella, eurodéputé qui a milité auprès de la fédération internationale pour accroître cette surveillance, «il faut aller beaucoup plus loin».

Le contrôle des mouvements suspects sur les marchés de paris sportifs est très insuffisant, d'abord parce qu'une bonne partie des paris se fait sur des marchés illégaux en Asie, hors de tout contrôle. «85% des entreprises de paris en ligne sont difficielement traçables dans le monde», complète Marc Tarabella, beaucoup d'entre elles étant domiciliées dans des paradis fiscaux.

Repérer des paris suspect sur un match permet tout au plus de suspendre les paris sur celui-ci chez les bookmakers légaux et d'essayer, au terme de longues enquêtes, de remonter à l'origine de l'argent, mais il ne permet pas d'éviter que le match soir faussé. «Même quand un match déclenche tous les signaux d'alerte comme celui entre le Nigéria et l'Ecosse, qu'est-ce qui peut être fait?», regrette Declan Hill.

Identifier les fixers et les empêcher d'approcher les joueurs en leur interdisant de pénétrer dans un pays où se tient une Coupe du monde est une autre solution potentielle. «Tant qu'on n'aura pas réglé le problème de ces intermédiaires, les joueurs seront approchés» regrette Tony Higgins de la FIFPro, qui mène un important travail de terrain et de prévention avec les clubs et les joueurs et a mené la première étude de grande ampleur auprès des joueurs sur ce sujet.

Mais pour Declan Hill, le moyen le plus efficace d'éviter qu'un joueur ou qu'un arbitre ne se laisse corrompre reste encore de s'assurer qu'ils soient assez payés pour ne pas être intéressés par une valise de 50.000 euros:

«On pourrait éliminer la possibilité de matchs truqués à la Coupe du monde en garantissant un salaire aux joueurs. La Fifa devrait payer une petite somme à la fédération et le reste en primes directes aux joueurs. Par exemple, 50.000 euros par match, plus 50.000 pour un joueur qui marque un but, un gardien qui garde son but inviolé, etc. Il n'y a que 64 matchs à la Coupe du monde, cela ne serait pas très compliqué.»

Tony Higgins estime de son côté que «des règles claires pour que tous les désaccords autour des primes des joueurs soient résolues bien avant que la compétition en commence» permettraient déjà de réduire le risque en Coupe du monde.

Cameroun-Brésil, tous les voyants au rouge

En attendant, le match de ce lundi soir entre le Brésil et le Cameroun inquiète particulièrement la Fifa et Ralf Mutschke, qui a confirmé que la rencontre était «vulnérable».

Il y a quelques jours à peine, les joueurs camerounais refusaient de prendre l'avion pour le Brésil à cause d'un désaccord sur le montant des primes reversées par leur fédération, jugées beaucoup trop faibles. L'équipe est déjà éliminée après ses deux défaites. 

Elle compte dans ses rangs, outre des riches stars comme Samuel Eto'o, Alex Song ou Nicolas N'Koulou, quelques joueurs touchant des salaires assez faibles en comparaison des sommes que les truqueurs sont prêts à payer pour un match (au-delà de 100.000 dollars). 

Si le match se termine sur un score fleuve en faveur du Brésil, certains ne pourront s'empêcher d'y voir autre chose que la simple différence de niveau entre les deux équipes.

Grégoire Fleurot
Grégoire Fleurot (799 articles)
Journaliste
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