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Alstom, une fausse victoire

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.06.2014 à 10 h 19

Une fois encore les rodomontades gouvernementales sur ce qui a été obtenu de General Electric pour le rachat d'Alstom masquent un échec. La politique industrielle de la France ce ne sont que des mots. Et l'interventionnisme brouillon n'est pas une réponse à un désastre industriel et fait fuir les investisseurs.

Alstom et GE, sur le site de Belfort. REUTERS/Vincent Kessler

Alstom et GE, sur le site de Belfort. REUTERS/Vincent Kessler

A écouter le gouvernement, son triomphe dans le sauvetage d’Alstom dépasse celui des Bleus. Les Américains sont bardés de contraintes et de garanties d’emplois, le prix est relevé, çà vaut le 5-2 contre les Suisses. Montebourg joue Giroux, Benzema, Valbuena et Sissoko à lui tout seul, au moins. Chantons la Marseillaise!

Toute cette agitation sur Alstom, ne n’oubliez pas, provient de Nicolas Sarkozy qui avait déjà fait preuve de cet  «interventionnisme français» pour sauver la boite en 2004. Il l’a dit, il l’a fait, il n’a cessé de se présenter en «sauveur»… à telle enseigne qu’en 2013 la belle sauvée doit se vendre et choisit General Electric. L’interventionnisme n’avait fait que repousser l’échéance, de neuf ans. C'est déjà ça direz vous et c’est vrai.  Mais la réalité est qu’Alstom n’était donc pas «sauvé».

Une victoire pour les actionnaires, pas les salariés

Avec cet héritage, les socialistes ne pouvaient pas faire moins que de bondir sur le terrain. Ils ont en outre dans leur rang un buteur exceptionnel qui rate tout (Mittal, SFR, Goodyear) mais qui mouille le maillot et occupe les micros.  Les voici à l’attaque.

GE est un Américain depuis un siècle en France, mais c’est un Américain. Cà déplait  à «la vigilance patriotique» du buteur-qui-rate-tout-mais-mouille-le-maillot. Siemens, le concurrent direct dans la Bundesliga, opposé frontalement à Alstom depuis des générations d’ingénieurs et d’ouvriers, calcule vite que l’alliance franco-américaine lui pose un très sérieux problème. Que le ministre Montebourg  vienne lui proposer une alternative franco-allemande n’est pas vraiment crédible: les deux boites ne sont en rien complémentaires, la casse sociale est évidente et inévitable. Mais çà se regarde. Le groupe allemand va chercher un Japonais pour l’épauler (ce qui détruit l’image de «champion européen» pré-vendue par le ministre-qui-rate-tout) et essaie sérieusement de monter une solution. Au passage, épuisé,  Siemens renonce à discuter avec Montebourg qui se mêle de tout. Tout paraît vite vain aux Allemands mais le résultat sera au moins d’empêtrer GE et de faire monter le prix. C’est ce qui est arrivé.

Alstom y gagne quoi?  Difficile à dire. Les garanties d’emplois sont valables trois ans. C’est positif. Mais le découpage effectué en trois entreprises assure-t-il la pérennité des trois?

Bouygues y gagne de pouvoir se retirer de l’impasse où il était. Le groupe avait repris les parts de l’Etat-Sarkozy pour se faire une grande place dans l’énergie, il visait Areva. Las, rien n’a pu se faire, le groupe de Martin Bouygues n’avait plus rien à espérer qu’à se retirer à bon compte. Montebourg lui offre un chèque. C’est une partie qui mérite d’être regardée de près dans ce dispositif.

Le prix payé par GE est relevé. Mais tant mieux pour qui? Pour les actionnaires. Pas pour l’Etat, ni pour les salariés qui au contraire, ont toujours un risque d’être dans une boite payée «trop» cher.

L’indépendance sauvée? C’est la meilleure blague. Car en quoi une turbine à vapeur est-elle «stratégique» quand bien même est-elle installée derrière une centrale nucléaire? Je ne l’ai jamais compris. Naguère on disait «stratégique» la partie Areva, la cuve, en opposition à la partie «classique» justement qualifiée de non-stratégique… Mais les mots d’hier ne sont pas les mots d’aujourd’hui. En 2014, sous Sarkozy comme sous Montebourg tout est stratégique et j’ai bien peur que  le mot ait perdu tout sens… sauf électoraliste.

Confusion des pouvoirs

Et justement, le ministre qui doit finalement avaler la couleuvre GE, même avec du ketchup public, a été tenté de se servir d’Alstom pour sortir du gouvernement. Malgré ses démentis. Nos élus socialistes en proie à une grande panique causée par les difficultés sont tous, au gouvernement comme à l’Assemblée, taraudés par l’envie de démissionner et de faire jeu à part. Les Bleus sont plus unis… Mais finalement Alstom n’a pas paru un dossier assez grand,  défendable en vérité, au ministre-qui-rate-tout. Ce sera pour la prochaine fois.  

Alstom sauvée? L’adossement au groupe américain est un atout fondamental, c’est bien ce que Siemens avait compris. Mais l’usine à gaz montée avec 20% de l’Etat ne va pas faciliter les choses. L’Etat actionnaire minoritaire n’est toujours qu’un empoisonneur.  Montebourg  a salué «l’arrivée de l’Etat aux commandes»… ça promet!

Cette confusion des pouvoirs, les industriels la redoutent mais les socialistes l’adorent. C’est bien ce qui s’est passé dans toute cette négociation, un «anti-Florange», a dit Valls (au passage un tacle contre le buteur-qui-rate-tout-mais-mouille-le-maillot). Mais c’est l’Elysée qui a du se saisir du dossier pour éviter la pagaille habituelle.

Quel bilan? Une victoire? On hésite car les garanties sont meilleures qu’au départ mais elles valent ce quelles valent. Toute l’agitation risque d’aboutir à un embrouillamini du commandement.

On lit surtout l’éditorial du Financial Times qui se moque d’abord de la volonté de «simplification» de François Hollande dont le résultat Alstom est un contre-exemple. Et qui, surtout,  s’inquiète pour la réputation à l’étranger d’une  France ultra-interventionniste. Pour un regard d’investisseur Alstom est une démonstration qu’il ne faut pas risquer de mettre le pied dans ce pays à l’heure où il a tellement besoin que des fonds viennent y créer des emplois. 5-2 vraiment?

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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