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Yushchenko: les leçons d'un empoisonnement

Jean-Yves Nau, mis à jour le 06.08.2009 à 11 h 09

Cette tentative d'assassinat aide les toxicologues à mieux comprendre les effets des dioxines sur l'homme.

Une tentative d'empoisonnement peut parfois aider la science et la médecine à progresser. C'est le cas aujourd'hui avec Victor Yushchenko (Premier ministre ukrainien de 1999 à 2001 aujourd'hui président de la République) comme en témoigne une publication mise en ligne sur le site de la célèbre revue médicale britannique The Lancet. Une équipe dirigée par le Pr Jean Saurat (centre de toxicologie humaine appliquée, département de dermatologie, hôpital universitaire de Genève) y fournit les derniers éléments d'un dossier médical hors du commun qui éclaire d'un nouveau jour les effets des dioxines (substances toxiques présentes dans l'environnement) sur le corps humain.

L'affaire Yushchenko commence en septembre 2004 quand l'homme politique ukrainien tombe gravement malade après un dîner pris à Kiev.  Il est rapidement admis dans une clinique privée de Vienne. Commence alors une longue série d'hypothèses diagnostics, d'affirmations, de démentis, de rumeurs en tout genre. Le malade, qui présente de spectaculaires lésions cutanées au visage (mais aussi sur d'autres parties du corps)  est persuadé être la victime d'une tentative d'empoisonnement mais une enquête officielle ukrainienne conclut à une infection herpétique. D'autres diagnostics sont évoqués  avant que l'on envisage la piste de substances chimiques qui ne sont habituellement pas présentes dans les denrées alimentaires...

Par la suite des examens pratiqués à Amsterdam sur des échantillons sanguins conservés par la clinique de Vienne établiront la présence anormalement élevée de dioxine ce qui laissait clairement penser à une tentative d'empoisonnement. Plusieurs spécialistes avaient d'ailleurs avancé la piste de l'intoxication à la dioxine au vu des lésions dermatologiques du visage de la victime. Fin 2006 d'autres examens effectués sur les cheveux de Victor Yushchenko gràce à la technique de la spectrographie de masse ont révélé que les segments de cheveux correspondants à la période d'avant septembre 2004 ne contenaient pas de dioxine à la différence des segments capillaires postérieurs. Pour autant diverses rumeurs continuaient à circuler de manière tenace comme celle d'un accident lié à une intervention de chirurgie esthétique maquillé en tentative d'empoisonnement.

Fruit de plus de quatre années d'observation et de suivi toxicologiques la publication du Lancet devrait mettre un terme aux rumeurs. Elle fournit aujourd'hui une série de conclusions inédites et difficilement contestables. Depuis décembre 2004 l'équipe du Pr Saurat a procédé à de multiples analyses sophistiquées (chromatographie en phase gazeuse, spectrométrie de masse à haute résolution)  sur de multiples échantillons biologiques: sang, urine, sueur, tissus graisseux, fèces.

Il est désormais acquis que Victor Yushchenko a été la victime d'une tentative délibérée d'empoisonnement par voie alimentaire. C'est la conclusion à laquelle parvient, dans un commentaire publié également en ligne par The Lancet John Emsley (département de chimie, université de Cambridge). En décembre 2004 il présentait ainsi un taux  50 000 fois supérieur à celui  retrouvé dans la population générale d'une dioxine particulière: le TCDD (ou 2,3,7,8-tetrachlorodibenzo-p-dioxin), plus connue sous le nom de dioxine de Seveso et molécule également présente dans le tristement célèbre «Agent Orange» utilisé comme défoliant par les troupes américaines durant la guerre du Vietnam. Selon les auteurs de ce travail la substance toxique était d'une pureté telle qu'elle n'a pu être que fabriquée dans un laboratoire spécialisé. Leurs analyses ne leur permettent toutefois pas de pouvoir en localiser la provenance.

Le Pr Saurat et son équipe ont aussi pu observer au fil du temps comment et par quelles voies l'organisme de  Victor Yushchenko parvenait à éliminer le TCDD. En 15 mois près de la moitié de cette dioxine avait été éliminée (par voies fécale et urinaire) soit un rythme nettement plus rapide que ce que les experts imaginaient au départ. Mais pour les auteurs de ce travail le point important tient dans la découverte que ce produit toxique n'est pas seulement éliminé directement. Une partie de cette dioxine (environ 40%) est en effet transformée (métabolisée) par l'organisme avant d'être éliminée. C'est notamment cette métabolisation par le tissu cutané qui explique les graves lésions dermatologiques du président ukrainien.

«Nous avons ainsi pu utiliser à des fins scientifiques une tentative criminelle d'intoxication à la dioxine, a expliqué à Slate.fr le Pr Saurat. Nos observations sur ce cas extrême vont permettre de mieux comprendre les effets des différentes dioxines d'origine industrielle  présentes dans l'environnement sur les organismes de tous ceux qui y sont exposés. Un domaine controversé dans lequel la science en était encore à un stade quasi-médiéval». L'équipe du Pr Saurat pourrait prochainement mettre en œuvre en France les nouveaux outils toxicologiques qu'elle a forgés pour étudier l'impact sanitaire des dioxines sur les populations qui vivent près des incinérateurs d'ordures, un sujet qui alimente depuis des années de vives controverses.   

Jean-Yves Nau

Image de Une: Viktor Yushenko  Ints Kalnins / Reuters

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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