Partager cet article

Les Kurdes en rêvaient, grâce à l'EIIL ils l'ont fait

Des membres des forces de sécurité kurdes à Shangal, une ville de la province de Ninive, le 17 juin 2014. REUTERS/Ari Jala

Des membres des forces de sécurité kurdes à Shangal, une ville de la province de Ninive, le 17 juin 2014. REUTERS/Ari Jala

La débâcle irakienne face aux djihadistes de l'Etat islamique en Irak et au Levant, que les peshmergas ont laissé faire, a permis aux Kurdes de mettre la main sur la fameuse base stratégique de Kirkouk. Ce qui leur donne un avantage militaire et politique face à Bagdad.

Inattendue l’offensive de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL)? Pas pour le gouvernement de la région autonome du Kurdistan (KRG, Irak du nord) qui l’aurait anticipée et en aurait profité pour étendre en quelques heures son emprise sur Kirkouk et d’autres territoires kurdes.

«A Kirkouk, les soldats irakiens ont eu peur de l’EIIL, ils se sont volatilisés, laissant nos peshmergas tout seuls»: ça c’est l’explication «officielle», celle que l’on entend du côté d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien.

Mais la vérité serait légèrement différente, selon le chercheur français Arthur Quesnay. Les peshmergas (ceux qui regardent la mort en face, en kurde) n’auraient rien fait pour empêcher la débâcle de l’armée fédérale des zones que Kurdes et Irakiens contrôlaient côte à côte. Cette débâcle a permis aux Kurdes de mettre la main sur la fameuse base stratégique de Kirkouk occupée par les Américains jusqu’à la fin 2011, ainsi que de se déployer sur la totalité des territoires du Kurdistan, tel que défini par les Nations unies en 1920.

Arthur Quesnay, qui travaille à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo), est  analyste pour le think-thank Noria. Il explique:

«Le moins qu’on puisse dire, c’est que les forces de sécurité kurdes ont refusé de venir en aide aux soldats irakiens avec lesquels pourtant elles patrouillaient et manœuvraient dans la zone disputée de Kirkouk. En assistant sans bouger à la déroute des troupes de l’armée fédérale irakienne, les peshmergas l’ont précipitée. Ils en sont maintenant débarrassés sur quasiment toute l’étendue des zones de peuplement kurde qu’ils contrôlent désormais.»

«Les circonstances font que la désertion irakienne devant l’EIIL donne un avantage doublement militaire et politique aux Kurdes face au gouvernement de Bagdad», confirme Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak au Centre d’études et de recherches internationales (Sciences Po-Ceri) et responsable du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient au bureau de Paris du Conseil européen des relations internationales (ECFR).

Kirkouk, souvent convoitée

Voilà onze ans, depuis la chute de Saddam Hussein, que le gouvernement du KRG rêve de cette avancée au-delà des frontières négociées en 2003 avec les Etats-Unis et qu’il en a d’une certaine façon minutieusement préparé le terrain.

Ville pétrolifère, majoritairement kurde, Kirkouk a souvent été convoitée: par les Britanniques lors de la dislocation de l’empire ottoman, puis par la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk avant la Seconde Guerre mondiale. Plus tard, Kirkouk fut le  bastion du parti Baas. Et c’est parce que la «Jérusalem des Kurdes» (l’autre nom de Kirkouk) en était exclue que Moustapha Barzani, le président-fondateur du parti démocratique du Kurdistan (PDK), aurait finalement rejeté l’accord d’autonomie signé en mars 1970 avec Saddam Hussein. Kirkouk, ville et province, fait alors l’objet d’une arabisation forcenée de la part du régime bassiste.

Or, depuis la chute du maître de Bagdad en 2003, la tendance s’est inversée avec une re-kurdification démographique de Kirkouk. Profitant de l’article 140 de la Constitution irakienne qui autorise le «retour» de ceux ayant fui leurs villes et villages d’origine, les autorités kurdes ont fortement incité ces exilés de l’intérieur à retourner au sud, dans la province de Kirkouk, située en dehors du périmètre de la région autonome.

«L’administration kurde, décrit Arthur Quesnay qui vit et travaille depuis cinq ans au Kurdistan irakien, multiplie les mesures incitatives (distribution de terres, de ciment, etc.) ainsi que coercitives (menace de licenciement…) pour convaincre les Kurdes de retourner dans la région de Kirkouk.»

Méthode efficace: en onze ans, de 600.000 à 800.000 Kurdes se seraient réinstallés dans la ville.

Parallèlement à cette offensive démographique, les Kurdes ont progressivement assis leur domination institutionnelle et politique sur la ville. A partir de  2012, ils profitent du mouvement social qui agite les territoires arabes sunnites pour rallier à eux une partie de l’élite politique arabe, tandis que cette dernière est également très affaiblie par la politique sectaire du Premier ministre chiite Al-Maliki.  Résultat: lors des élections législatives d’avril 2014, sur les 12 députés que  la région de Kirkouk envoie au Parlement de Bagdad, 10 sont acquis aux Kurdes, dont un arabe et un turkmène.

La Turquie y voit son intérêt

A Kirkouk, un habile tacticien kurde est à la manœuvre: le docteur Necmettin Karim, gouverneur de la province.  

Ancien président de l’Institut kurde de Washington, il est surtout «membre du bureau politique de l’Union patriotique du Kurdistan de Talabani (l’autre parti kurde historique, avec le PDK), ce qui lui donne un énorme pouvoir et lui a permis de développer un système clientéliste au profit des quartiers kurdes de la ville mais aussi auprès des turkmènes (seconde minorité ethnique de la ville). Necmettin Karim est un maître en matière de rapports de force», explique Arthur Quesnay qui raconte que bien avant d’avoir profité de la désertion de l’armée irakienne, celui-ci  avait déjà très habilement réussi à complètement marginaliser la composante irakienne de la police à Kirkouk.  

A Kirkouk, un habile tacticien kurde est
à la manœuvre:
le docteur Necmettin Karim

Enfin cette domination démographique et politique kurde sur Kirkouk a été portée par le virage complet de la politique étrangère turque à l’égard du KRG à partir de 2009. Premier partenaire économique d’Erbil, le gouvernement turc ne fait plus de la prise kurde de Kirkouk et de ses puits de pétrole un casus belli.

Au contraire, les Turcs ont compris que l’économie était la meilleure arme pour limiter et contrôler l’irrédentisme kurde irakien, voire contrôler et maîtriser les liens entre Kurdes d’Irak et Kurdes de Turquie. Premières à avoir occupé le terrain avant même la levée de l’embargo, les entreprises turques sont très présentes au Kurdistan irakien et les Turcs ont participé de très près à la construction de cet embryon d’Etat kurde au nord de l’Irak; ce qui conduit même certains esprits critiques à parler de «colonie turque» à propos du KRG.  

Que les Kurdes parviennent à contrôler la nouvelle ville du pétrodollar qu’est Kirkouk n’effraie donc plus autant les Turcs qui devraient pouvoir bénéficier aussi de cette manne pétrolière, laquelle transiterait via la Turquie comme c’est déjà le cas pour le pétrole du KRG depuis fin 2013 –à la grande colère de Bagdad.

La rekurdification de Kirkouk n’est pas seulement démographique et économique. Elle est aussi sécuritaire et militaire. Après y avoir marginalisé la composante irakienne de la police, restait aux Kurdes à se débarrasser de l’armée de Bagdad. Voilà qui est fait depuis le 11 juin, indirectement «grâce» à  l’offensive de l’EIIL.

L'EIIL évite les affrontements avec les peshmergas

«La chaîne de commandement de l’armée du KRG (qui compte dix fois plus de généraux que l’armée française) fait l’objet d’un fort consensus de la part des  deux partis kurdes rivaux, l’UPK et le PDK, c’est une armée très politisée de quelque 250.000 hommes qui a été déployée immédiatement», décrit Arthur Quesnay.

C’est ainsi que le KRG aurait profité de cette déroute pour «jouer perso» et prendre possession de toutes les zones majoritairement kurdes qui ne faisaient pas encore partie de la région autonome du Kurdistan. Formés par les Américains mais aussi par quelques mercenaires employés par des sociétés israéliennes de sécurité, les peshmergas tiennent désormais tout seuls les frontières du Kurdistan historique.

Les «clashs» entre les peshmergas et les djihadistes ont été très limités cette fois-ci et depuis 2006 en général: quelques attentats, tensions et accrochages.  Mais «attention! Si l’EIIL évite l’affrontement avec  les peshmergas, cela ne veut pas dire qu’il y a un accord entre eux. Ce que ciblent les djihadistes, c’est le  sud de l’Irak, les régions sunnites, pas les régions kurdes qui ne seront pas nécessairement partie prenante d’une guerre civile entre chiites et sunnites»  explique de Suède où il vit, le Kurde irakien Sharkhawan Shorash.  

«Il n’y a effectivement pas d’accord politique ou tactique entre l’EIIL et les Kurdes, existe tout au plus la rumeur de quelques complicités au sein de la mouvance islamiste au Kurdistan pour ce qui concerne l’économie de guerre, la contrebande pétrolière, etc. Mais cela reste marginal. En revanche, nuance Myriam Benraad, également auteur de L’Irak (Le cavalier bleu, 2010), il est illusoire de penser que les Kurdes sont protégés des visées djihadistes. Aux yeux de l’EIIL, les territoires kurdes sont des territoires musulmans sunnites qui tombent aussi sous le califat qu’il veut réimposer

Cette fois, le GRK ne réclamera pas moins que l’indépendance

Sandrine Alexie, Institut kurde de Paris

«Par le passé, les peshmergas ont joué un rôle contre al-Qaida et capturé en 2004 l’un des émissaires de Oussama ben Laden, Hassan Ghul. Ils sont donc  tout à fait capables de se battre contre l’EIIL», rappelle Wladimir van Wilgenburg,  expert des Kurdes irakiens et chroniqueur pour Al-Monitor.  

A quelle condition alors, les Kurdes irakiens pourraient-ils accepter de déployer leurs troupes au sol en complément, par exemple, d’éventuelles frappes aériennes américaines contre l’EIIL? Sandrine Alexie de l’Institut kurde de Paris pense «que cette fois, le GRK ne réclamera pas moins que l’indépendance».

Arthur Quesnay en est moins sûr:

«Je ne parlerai pas d’indépendance, mais de  la  garantie de conserver leur avancée territoriale et de négocier leur autonomie en matière de politique énergétique.»

En attendant, le Parlement kurde, qui se réunit à Erbil, pourrait délocaliser sa prochaine séance hors des frontières actuelles de la région autonome: à Kirkouk.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte