Économie / Monde

Faites-vous partie de la classe moyenne mondiale?

Temps de lecture : 7 min

Quel est le rapport entre un Américain ou un Français moyen et un ménage laotien vivant avec deux dollars par jour? A priori, ils font tous partie de la «classe moyenne».

Pour certains économistes, le fait de pouvoir s'acheter une voiture est un marqueur de l'appartenance à la classe moyenne. REUTERS/Mansi Thapliyal
Pour certains économistes, le fait de pouvoir s'acheter une voiture est un marqueur de l'appartenance à la classe moyenne. REUTERS/Mansi Thapliyal

«Pour la première fois, le nombre de gens qui composent la classe moyenne a surpassé le nombre de ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté», nous raconte le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim. «Il existe une catégorie de nations du milieu qui n'existait pas il y a encore cinquante ans et qui inclut plus de la moitié de la population mondiale», nous promet Bill Gates, qui a aussi prédit qu'il n'y aurait plus de pays pauvres dans le monde d'ici 2035.

Les plus pauvres de la planète sont effectivement en train de s'enrichir, et le pourcentage de gens dans le monde qui connaissent une pauvreté extrême n'a jamais été aussi bas. Mais avant de se réjouir devant l'apparition d'une classe moyenne mondiale, il faudrait d'abord réfléchir à ce que veut vraiment dire cette expression.

La «classe moyenne» est autant une question de perception que de statistique: le nombre d'Américains qui se décrivent comme appartenant à la classe moyenne n'a pas vraiment évolué dans les dernières années, même si leurs revenus et leur pouvoir d'achat ont diminué. Mais quand un seul terme est utilisé pour désigner à la fois un foyer américain qui gagne jusqu'à 100.000 dollars par an (selon un récent sondage, mais si vous êtes Mitt Romney, comptez plutôt 250.000 dollars) et un foyer laotien qui vit avec 2 dollars par jour (selon la Banque asiatique de développement), ce n'est peut-être pas un terme très utile.

A chaque fois que vous voyez un article sur le développement d'une classe moyenne mondiale, attardez-vous sur les chiffres utilisés pour en définir le seuil.

La Banque africaine de développement affirme que «la classe moyenne représente aujourd'hui 34% de la population africaine, soit presque 350 millions de personnes». Ce chiffre a été relayé massivement dans les médias, mais il définit aussi la classe moyenne comme une population qui vit avec plus de 2 dollars par jour.

En utilisant le même seuil, la Banque de développement asiatique a avancé que le pourcentage d'Asiatiques de classe moyenne est passé de 31% à 82% dans les vingt dernières années. Un rapport récent de l'Organisation internationale du travail s'est vanté en affirmant que 40% des travailleurs des pays en développement faisaient maintenant partie de la nouvelle classe moyenne: ils vivaient avec 4 dollars par jour. C'est ce qui a conduit The Economist à proclamer que «la vie n'a jamais été plus facile pour les travailleurs des pays pauvres», ce qui, encore une fois, est techniquement vrai même si c'est assez trompeur pour les lecteurs habitués à une définition de la classe moyenne des pays développés.

Globalement, le monde est toujours pauvre

Sans surprise, on obtient une image très différente du monde si on change la définition du terme «classe moyenne». Martin Ravallion, un économiste qui est aujourd'hui à Georgetown mais qui travaillait à la Banque mondiale en 2009, a réalisé une analyse qui a montré qu'entre 1990 et 2002, 1,2 milliard d'habitants de pays en voie de développement sont passés dans la classe moyenne définie par le seuil à 2 dollars par jour, alors que seuls 80 millions d'entre eux répondaient aux critères de la classe moyenne «occidentale», ce qui veut dire que selon les standards américains, ils étaient considérés comme pauvres. Le seuil actuel de pauvreté aux Etats-Unis est de 11.490 dollars par an et par personne[1].

Il n'est pas surprenant que les pays (et les entités multilatérales qui les représentent ou qui s'attribuent le mérite de les aider) soient tentés d'utiliser les chiffres les plus généreux. «Les pays en voie de développement qui connaissent une croissance rapide sont fiers de dire qu'ils s'enrichissent et qu'ils contribuent davantage à la croissance globale, a raconté Nancy Birdsall, la présidente du Centre pour le développement mondial, à Slate. Ce qu'ils essaient de dire, c'est que comme ils ont une classe moyenne, ils ne sont pas uniquement des pays pauvres.»

Mais globalement, le monde est toujours pauvre. La manière standard d'identifier la classe moyenne est de trouver le nombre de personnes dont les revenus sont 25% au dessus ou en dessous des revenus médians. Pour les Etats-Unis, ça représente environ 27% des habitants. Le reste de la population est soit bien plus riche, soit bien plus pauvre qu'eux.

Si on considère le monde comme un grand pays, la classe moyenne statistique représente environ 13% à 15% de la population mondiale, c'est-à-dire un groupe qui vit avec des revenus de 4 dollars à 6,50 dollars par jour.

«Si le monde formait une seule entité, on aurait une classe moyenne de la taille du Guatemala ou du Salvador dont les revenus moyens représenteraient la moitié du seuil de pauvreté américain, nous a expliqué Branko Milanovic, un expert en inégalités mondiales et universitaire au CUNY Graduate Center. Ça veut dire que le monde n'est pas vraiment une société de classe moyenne.»

Le niveau de vie des ménages en France / Observatoire des inégalités

Bien sûr, un dollar ne vaut pas vraiment la même chose selon le pays où on se trouve: quelqu'un qui gagne 5 dollars par jour en Namibie se porte un peu mieux financièrement que quelqu'un qui gagne autant en Belgique. Les différences de pouvoir d'achat entre les pays et les monnaies font qu'il est difficile d'obtenir une définition commune pour décider de l'appartenance d'une personne à la classe moyenne.

Certains vont plus loin et disent qu'il faudrait complètement ignorer les revenus et se concentrer sur les achats.

Pour Shimelse Ali et Uri Dadush, de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, le fait de pouvoir s'acheter une voiture est la meilleure indication de l'appartenance à la classe moyenne. En utilisant cette méthode, on obtient une classe moyenne bien plus importante que celle qui suit la méthode de Milanovic, voire presque deux fois plus importante dans le cas de l'Inde. Les experts mexicains Luis de la Calle et Luis Rubio ont basé leur argumentaire sur le fait que le Mexique est devenu un pays de classe moyenne à travers l'accès à la technologie, et en particulier aux téléphones portables.

Birdsall, de son côté, avance que c'est le sentiment de sécurité financière qui définit la classe moyenne, autrement dit, le fait de ne plus s'inquiéter de redevenir pauvre. Elle note dans un article récent de son blog que Mohamed Bouazizi, le vendeur de rue dont la tentative de suicide par immolation a conduit aux émeutes du Printemps arabe en Tunisie, vivait alors avec environ 5 dollars par jour, ce qui voudrait dire qu'il faisait partie de la classe moyenne selon de nombreuses définitions traditionnelles. Même s'il ne vivait pas dans un état de pauvreté extrême et abjecte, sa situation était suffisamment précaire pour qu'il ne puisse plus survivre après la confiscation de sa charrette par la police.

Ce sentiment de sécurité pourrait même être mesuré: en examinant les données de recensements des foyers d'Amérique latine, Birdsall a pu déduire qu'un standard difficile mais plus raisonnable des revenus se situerait autour de 10 dollars par jour dans cette région.

«Quand on gagne moins de 2 dollars, on est toujours très pauvres, explique-t-elle. On ne se sent jamais en sécurité avec 2 dollars par jour, même dans les pays les plus pauvres. En Amérique latine, une personne doit au moins gagner 10 dollars par jour pour être à peu près sûre de ne pas retomber dans la pauvreté. Et en dessous de cette somme, les gens font comme ils peuvent.»

Ses recherches ont montré qu'avec 10 dollars, les gens n'avaient qu'environ 10% de chances de retomber en dessous du seuil de pauvreté dans les trois à cinq ans. Avec 5 dollars par jour, le pourcentage de chances est de 40%.

Tout est dans l'idée qu'on se fait de nous-mêmes

Pour changer nos standards et atteindre un résultat proche de nos attentes, il faudrait déjà qu'on se force à ajuster ces attentes pour le développement international.

«Dans les pays en voie de développement, la plupart des gens ne dépasseront pas 10 dollars dans les vingt prochaines années, affirme Birsall. Ils n'appartiendront pas à la classe moyenne, sauf si on veut croire que la classe moyenne est à 2 dollars.»

Un article de Times of India a fait remarquer que selon la définition de Birdsall, l'Inde, c'est-à-dire un des pays du monde qui connaît une des plus grandes croissances économiques dans ces vingt dernières années, n'aurait en fait pas de classe moyenne:

«Ceux qui gagnent plus de 10 dollars par jour font partie des 5% les plus riches du pays.»

Mais cette vision du monde n'est pas aussi pessimiste qu'elle n'y paraît:

«Il est vrai que les gens qui se trouvent autour du médian des revenus mondiaux ont progressé grâce à la mondialisation ; ils ont presque doublé leurs revenus, explique Milanovic. Le problème, c'est que quand on utilise le terme "classe moyenne", on pense souvent au niveau de la classe moyenne américaine.»

Considérer les Etats-Unis comme un pays de classe moyenne, avec une démocratie et une économie saine qui se fonde sur la force de cette classe, est un élément essentiel de l'image que les Américains ont d'eux-mêmes depuis l'époque d'Alexis de Tocqueville. Le mythe de la classe moyenne est souvent utilisé dans la rhétorique politique des deux partis américains. Le fait que cette classe moyenne se sente particulièrement menacée en ce moment est une des raisons pour lesquelles certains économistes français à la mode se retrouvent en haut des listes de ventes de livres aux Etats-Unis.

Quand on parle d'une «classe moyenne internationale», on parle parfois des populations émergentes des pays en voie de développement qui vivent et dépensent comme des Américains ou des Européens. Mais, malgré l'incroyable diminution des chiffres de pauvreté extrême qu'on a pu constater ces dernières années et les soucis économiques de l'Amérique et de l'Europe, nous sommes encore très loin d'en arriver là.

1 — En France, qui fait partie des classes moyennes? Selon l'Observatoire des inégalités, «les classes moyennes s’étendent des 30% les plus pauvres aux 20% les plus riches. Soit de 1.183 à 2.177 euros mensuels pour un célibataire, de 2.251 à 4.280 euros pour un couple sans enfant et de 3.122 à 5.567 euros pour un couple avec deux enfants. On est loin des chiffres des “classes moyennes” dont on parle souvent dans le débat public, et dont les revenus sont très supérieurs». Retourner à l'article

Joshua Keating Journaliste

Newsletters

Comment les entreprises vous font payer plus pour les mêmes produits

Comment les entreprises vous font payer plus pour les mêmes produits

Limiter les stocks, diminuer les quantités, proposer des options... les techniques sont aussi multiples qu'efficaces.

Le problème n'est pas la taxe carbone, le problème, c'est le gouvernement

Le problème n'est pas la taxe carbone, le problème, c'est le gouvernement

Le Premier ministre a indiqué que la taxe carbone serait maintenue, c'est une bonne chose. Les mesures d'accompagnement annoncées vont dans le bon sens, il sera sans doute nécessaire de les améliorer encore.

Sur la question du budget italien, la France devrait garder ses leçons pour elle

Sur la question du budget italien, la France devrait garder ses leçons pour elle

La Commission européenne n'avait pas le choix: elle devait rejeter le projet de budget de l'Italie. Mais la France, elle, ferait mieux de garder une certaine modestie vis-à-vis de sa voisine transalpine.

Newsletters