SportsCoupe du monde 2014

Uruguay, la culture de la survie

Thomas Goubin, mis à jour le 19.06.2014 à 18 h 12

Trois millions d'habitants et un palmarès de Goliath du football. Le résultat, entre autres, d'une capacité à jouer chaque ballon comme s'il s'agissait du dernier que la Celeste, au pied du mur, va devoir à nouveau manifester.

Diego Godin lors de Uruguay-Costa Rica. REUTERS/Mike Blake.

Diego Godin lors de Uruguay-Costa Rica. REUTERS/Mike Blake.

L'histoire de l'Uruguay, comme de son football, est celle d'une survie. Comment exister sur la carte du monde quand l'on est un petit pays de 3 millions d'habitants pris en tenaille entre les géants brésiliens et argentins? La Celeste a apporté sa réponse en se relevant et se révélant à moult reprises quand son existence se trouvait en danger, comme cela sera le cas contre l'Angleterre, jeudi 19 juin, après une entame de Coupe du Monde calamiteuse face au Costa-Rica (1-3).

«Ce n'est pas la première fois que l'Uruguay se remettrait d'une situation défavorable», a ainsi rappelé le capitaine Diego Lugano, lundi, en conférence de presse. L'histoire du football uruguayen est celle d'un David capable de renverser Goliath, et a largement contribué à mettre l'Uruguay, le pays, sur la carte du monde. L'Uruguay a revendiqué son existence balle aux pieds: cela pourrait ressembler à une formule toute faite, mais n'en recèle pas moins une grande part de vérité.

En 1930, l'Uruguay accueille sur son sol la première Coupe du Monde de l'histoire. La Celeste en sera aussi le premier lauréat, dominant en finale son voisin argentin (4-2).

Comment ce paisito («petit pays», comme l'appellent affectueusement ses habitants) a-t-il pu hériter de l'organisation du Mondial? Outre la relative prospérité du pays, alors considéré comme la Suisse de l'Amérique latine, l'Uruguay avait notamment attiré l'attention de Jules Rimet, le président de la FIFA, en remportant deux tournois olympiques de rang (1924, 1928).

«Le foot a permis à l'Uruguay d'entrer dans la géographie, expliquait l'historien uruguayen spécialisé en anthropologie du sport Andrés Morales dans une interview au magazine So Foot en octobre 2011. Il est alors facile de comprendre quelle importance a pu prendre ce sport pour un pays presque inconnu avant ses victoires aux Jeux olympiques et à la Coupe du monde.» Où quand le football devient le meilleur ambassadeur de l'Uruguay.

En 1950, la Celeste remporte une nouvelle Coupe du Monde, au Brésil. Il faudra attendre 1954 et une demi-finale face à la Hongrie de Puskas, l'une des meilleures équipes de tous les temps, pour que l'Uruguay, qui n'avait pas participé aux éditions de 1934 et 1938, perde enfin un match en Coupe du monde. «Pour nous un match du Mondial est bien plus qu'un match de foot. C'est une part de l'identité de notre société, de notre pays», considérait récemment Diego Lugano, interviewé par la Fifa.

Un pays qui respire le football

Pour comprendre comment un nain géographique a pu produire des générations de footballeurs capables de régner sur le monde, il faut notamment plonger dans son histoire migratoire, quand, au tournant du siècle dernier, Montevideo absorbe des centaines de milliers d’Européens, surtout espagnols et italiens. Dans les quartiers de la capitale, à l’urbanisme très aéré et donc propice à de petites parties improvisées, les immigrés et les autochtones ne cessent alors de s’affronter balle au pied, faisant du football une véritable culture populaire. Les succès de la Celeste vont contribuer à cimenter cette passion.

La victoire de l'Uruguay lors de la Coupe du monde 1930.

Aujourd'hui encore, l'Uruguay respire le football. A peine posé le pied à Montevideo, l'on peut ainsi tomber sur un chauffeur de taxi qui ne vous parlera pas seulement de Luis Suarez ou de son amour pour le Peñarol ou le Nacional, les deux grands clubs uruguayens, mais qui vous expliquera pourquoi le 4-4-2 est son schéma favori, avec une habileté rhétorique à rendre jaloux un entraîneur de Ligue 1. «L'Uruguay est le pays à la plus grande culture foot au monde», ne se lasse de répéter son sélectionneur, Oscar «El Maestro» Tabarez.   

Si le football est important pour l'Uruguay, l'inverse est également certain. S'il existait un ratio rapprochant trophées prestigieux remportés et population nationale, l'Uruguay et ses 3 millions d'habitants survoleraient sans nul doute le classement mondial. Pour définir la place démesurée occupée par le petit pays dans l'histoire du ballon rond, on parle de «miracle uruguayen»: outre ses quatre championnats du monde (en Uruguay, les titres olympiques sont considérés comme de véritables titres planétaires), la Celeste a remporté quinze Copa America, une de plus que l'Argentine et sept de plus que le Brésil.

Les clubs uruguayens ne sont pas en reste. Nacional et Peñarol ont ainsi remporté six Coupe intercontinentale, Peñarol ayant notamment fait sensation en 1966 en dominant le Real Madrid à l'aller comme au retour (2-0, 2-0).

Jouer chaque ballon comme si c'était le dernier

L'un des piliers du miracle uruguayen relève de la marque déposée: la fameuse garra charrua, cette capacité à jouer chaque ballon comme s'il s'agissait du dernier. Un style enfanté par la géographie, à en croire Fernando Morena, buteur historique de Peñarol:

«La garra est liée au fait qu'on est un tout petit pays, pour survivre, il nous fallait un plus. Si on la perd, on meurt.»

La victoire de l'Uruguay lors de la Coupe du monde 1950.

La victoire de l'Uruguay au Brésil lors de la Coupe du Monde 1950, le fameux Maracanazo, constitue son parangon. Promis à la déroute face à la Seleçao, les Uruguayens feront taire les 200.000 spectateurs du Maracana en refusant leur statut de victime.

Encore aujourd'hui, la garra charrua, cet instinct de survie en milieu hostile, constitue un moyen de niveler les débats face à des pays aux ressources et aux réservoirs de population supérieures, comme l'a illustré l'héroïque campagne de l'Uruguay demi-finaliste du Mondial 2010.

Que Luis Suarez et Edinson Cavani, les deux stars de la Celeste, soient parmi les attaquants les plus généreux et combatifs de la planète, n'a ainsi rien d'un hasard. Ils sont les héritiers d'une marque de fabrique nationale. «La garra charrua est une exigence mais qui n'a pas besoin d'être énoncée, soutient Morena. Elle se transmet de génération en génération.» Si le football uruguayen a pu connaître des périodes de vaches maigres, la garra charrua n'a toutefois jamais été mise de côté par ses représentants en crampons.

Entre 1970 et 2010, quarante ans se sont écoulés sans que la Celeste n'intègre le dernier carré d'un Mondial. Pendant cette longue parenthèse, l'Uruguay n'a toutefois cessé de produire de grands joueurs, tels Enzo Francescoli, l'idole de Zidane, ou Ruben Sosa, légende de l'Inter Milan.

L'expulsion de l'Uruguayen Batista face à l'Écosse, en 1986.

Reste que le temps où la Celeste pouvait tenir tête au monde a pu semblé appartenir au passé. Le style uruguayen était considéré comme obsolète, voire primitif. De moyen, la garra charrua s'était transformée en fin. L'Uruguay n'était plus que championne du monde de l'ultra-violence. Lors du Mondial 1986, le défenseur José Batista sera ainsi expulsé après 56 secondes de jeu contre l'Écosse, un record. Autant que son tacle, le défenseur uruguayen payait là la sale réputation de sa sélection.

Autocritique

Pour revenir au premier plan, l'Uruguay s'est finalement décidé à faire son autocritique pour mieux réaliser son aggiornamento. Grand architecte de ce renouveau, Oscar Tabarez dirige la Celeste depuis 2006.

À l'inverse de nombre de ses congénères de France et de Navarre, il travaille à temps plein au sein des installations de la sélection. Des moins de 15 ans jusqu'au A, rien n'échappe à l'oeil du Maestro.

L'un des piliers de son projet a été de définir et de miser sur un profil de footballeur spécifique, capable de répondre aux exigences du football de très haut niveau. Un autre, d'enseigner des principes de jeu identiques au sein de l'ensemble des sélections pour que les espoirs puissent s'intégrer rapidement au sein de la Celeste, ce qui fut le cas de Cavani et Suarez, entre autres.

Dans son ambition réformatrice, Tabarez a également martelé un message de modération, pour que la garra charrua ne soit plus un alibi pour laisser libre cours aux pulsions primitives de ses joueurs. Les résultats n'ont pas tardé à soutenir son projet: dans la foulée de la quatrième place du Mondial 2010, l'Uruguay a remporté la Copa America 2011 et s'est qualifiée pour ses premiers JO depuis 1928, tandis que les U17 atteignaient la finale du Mondial de leur catégorie la même année. Ils seront imités par les U20 en 2013, défaits en finale par la France.

L'Uruguay doit toutefois toujours batailler contre vents et marée pour exister: c'est ainsi en passant par les barrages que la Celeste a arraché ses deux dernières qualifications pour le Mondial. Cette nécessité de savoir lutter contre des éléments adverses, l'équipe de Tabarez la rappelle aux jeunes sélectionnés lors de cours d'histoire du football uruguayen riches en récits épiques. Des cours où il est aussi question de ce que la Celeste a donné au football, et ce que le football a apporté à ce petit pays de trois millions d'habitants.

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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