La «Nati» suisse, une équipe unie par sa diversité

Les joueurs suisses célèbrent un but contre l'Équateur, le 15 juin 2014 à Brasilia. REUTERS/Paul Hanna.

Les joueurs suisses célèbrent un but contre l'Équateur, le 15 juin 2014 à Brasilia. REUTERS/Paul Hanna.

Chez le prochain adversaire des Bleus, l'entraîneur est allemand, son adjoint romand, le capitaine un immigré turc et les buteurs originaires des Balkans.

Pour commencer à comprendre, un peu, la complexité suisse, il faut avoir entendu parler du Röstigraben, littéralement «le fossé du Rösti», frontière linguistico-mentale qui sépare la Suisse romande à l'ouest, francophone, de la Suisse alémanique à l'est, germanophone. Né pendant la Première Guerre mondiale, où il matérialisait la frontière entre sympathisants de la France et de l'Allemagne, le concept s'est étendu, dans les années 80, aux domaines politique –pour expliquer les différences de vote entre Romands et Suisses-Allemands–, sociétal –pour caractériser les différences de mentalités– ou même footballistique.

Car oui, le Röstigraben a longtemps sévi jusqu'en équipe nationale suisse où, dans les années 60, on recensait une grosse majorité de joueurs romands. Jusqu'à ce que, en 1981, Paul Wolfisberg remplace Léo Walker à la tête de la sélection helvète et inverse la tendance. Alors axée sur un jeu rigoureux et parfois austère, l'équipe suisse se construit sur une solidité défensive dans laquelle seuls quelques Romands réussissent à trouver leur place, à condition de se mettre au Schwyzerdütsch, le suisse allemand.

Dans un cas comme dans l'autre, la «Nati» était presque monolithique et unilingue. Bien loin de la cosmopolite liste des 23 joueurs emmenés par Ottmar Hitzfeld au Brésil, multi-ethnique, colorée et –coïncidence?– meilleure que jamais: après avoir remporté son premier match face à l'Équateur (2-1), elle tentera de faire un grand pas vers la qualification contre la France ce vendredi 20 juin à Salvador (21h, heure française).

Ce métissage progressif –et les espoirs de succès qu'il véhicule– s'explique par la volonté politique et institutionnelle de créer une Nati représentative de la diversité suisse. Entraîneur adjoint de l'équipe suisse depuis 2001, Michel Pont en raconte les débuts:

«Dès le départ, aussi bien avec Ottmar Hitzfeld qu'avec Köbi Kuhn [son prédécesseur de 2001 à 2008, ndlr], on a voulu mettre dans l'équipe une vraie identité nationale et non pas une quelconque scission. […] On voulait un signal fort, montrer l'ouverture de l'équipe nationale à toutes les régions, ce qui n'a pas forcément toujours été le cas.»

Toutes les régions, c'est-à-dire les trois régions linguistiques –Suisse Alémanique, Suisse Romande et Tessin– auxquelles correspondent les trois langues officielles –suisse-allemand, français et italien. Il faudrait ajouter le romanche, qui, bien que n'ayant pas le statut de langue officielle, est tout de même reconnu comme la quatrième langue nationale, mais ne jouit pas de territoire propre car il n'est parlé qu'en certains endroits du canton des Grisons. Et, soit dit en passant, pas du tout dans les vestiaires de la Nati.

Pour donner une identité nationale

à cette équipe,

on a commencé

par le staff

Michel Pont, entraîneur adjoint

Une volonté politique qui a pesé dans la balance quant au choix du Vaudois Michel Pont comme entraîneur adjoint de Kuhn:

«Pour donner une identité nationale à cette équipe, on a commencé par le staff. Avec Kuhn, j'avais aussi comme tâche de faire le lien entre les différentes régions suisses, d'être le représentant de l'équipe nationale en Suisse romande.»

Et voilà comment la très suisse-allemande Nati s'est métissée de Romands et de Tessinois, même si ces derniers restent ultra-minoritaires et si les francophones chagrins pourront se plaindre d'être peu nombreux (5 Romands sur 23 joueurs). Ce à quoi les germanophones pragmatiques répondront que, pesant 22,6% de la population suisse, les francophones ne sont qu'à peine sous-représentés en équipe nationale.

Communication en suisse-allemand

Qui dit mélange entre régions linguistiques dit difficultés communicationnelles. Dans quelle langue le coach donne-t-il ses instructions au sein d'une équipe trilingue? Et les joueurs entre eux, le capitaine? Réponse sans détours: en suisse-allemand. Parce qu'il fallait bien trouver une langue, parce que c'est celle du coach, de la majorité des joueurs et de la majorité des Suisses.

Et encore une fois, pour assurer le respect de la diversité linguistique et faire le lien, le polyglotte Michel Pont est là:

«Je suis aussi là pour faire les traductions si quelqu'un n'a pas tout compris.»

Ce dernier reconnaît que le fait d'être trilingue faisait parti du cahier des charges du poste à sa prise de fonctions en 2001:

«La marque de fabrique était l'unité nationale tous azimuts. On a trois régions et ce n'est pas toujours simple à gérer, alors il est évident que ma connaissance des langues était importante.»

Le second but suisse contre l'Équateur, signé Seferovic.

Aujourd'hui, tous les joueurs parlent et comprennent l'allemand: même le Romand Djourou (qui a fait de nets progrès depuis qu'il a été engagé par Hanovre en 2013, avant de rejoindre Hambourg) et Behrami, qui a fait toutes ses classes en Suisse italienne et joue en Italie, savent comprendre et se faire comprendre en allemand, nous dit Michel Pont. En prenant soin de préciser que, si cela aide à la communication, ce n'est pas une condition sine qua non... Juste une preuve supplémentaire de la volonté d'intégration de tous par tous.

Car c'est bien de cela qu'est faite la Nati, explique l'entraîneur adjoint, une cohésion sans faille: «On a toujours travaillé sur l'état d'esprit. Quand un joueur rentre dans l'équipe, il y a des règles claires quant à son investissement dans la vie du groupe, et à ce titre-là, les autre sont aussi tenus de tout faire pour que l'intégration se fasse. […] L’état d'esprit est une composante indispensable au sein d'un groupe comme le nôtre parce qu'on n'a pas un réservoir à la française, à l'anglaise ou à l'italienne. Du reste, dès qu'on a un état d'esprit inférieur à ce qu'on voudrait voir, les résultats ne suivent pas», analyse-t-il, faisant explicitement allusion au Mondial 2010 en Afrique du Sud, où des dissensions étaient survenues dans l'équipe après la victoire inaugurale contre l'Espagne (1-0).

Ainsi –les joueurs le répètent comme un mantra à longueurs d'interviews–, le groupe qui s'est envolé au Brésil est un bloc, uni et solidaire. Exemple avec le latéral gauche Stephan Lichtsteiner,  qui déclarait à la presse peu avant le début de la compétition que le Röstigraben n'était «vraiment plus de mise» en équipe nationale suisse:

«Même s'il y a des affinités à table entre les Alémaniques, les Romands et les Albanais, l'esprit qui nous anime est vraiment remarquable.»

Grand exportatrice de joueurs

Car c'est un autre changement –et pas le moindre– des vingt dernières années: le recours à l'immigration. Si en février dernier, les Suisses se sont prononcés par voie référendaire contre l'immigration de masse, ils semblent en avoir pris leur parti pour ce qui concerne l'équipe nationale: la sélection helvète compte treize joueurs d'origine étrangère, contre trois en 1998.

Récemment, Hitzfeld lui-même déclarait devant les caméras de Canal+:

«J'ai confié à Gökhan Inler, un immigré turc, le rôle de capitaine car je voulais donner plus d'importance aux joueurs d'origine étrangère. […] Cette diversité représente bien la Suisse d'aujourd'hui et donne une preuve de sa tolérance. Nous sommes fiers de montrer que le pays peut bien intégrer ses immigrés.»

Le onze titulaire de la Suisse contre l'Équateur, le 15 juin à Brasilia. REUTERS/Paul Hanna.

Non seulement la Fédération suisse a fait plus de place dans ses rangs aux joueurs issus de l'immigration, mais aussi, et surtout, elle les a mieux formés. Ainsi, une intense refonte du système de formation des jeunes, entamée au début des années 90, a permis de révéler toute une génération de joueurs. Et mieux, a mené les moins de 17 ans à gagner l'Euro en 2002 et la Coupe du monde en 2009 (avec, déjà, Seferović, Xhaka, et Rodriguez, qui sont désormais des éléments clefs du dispositif Hitzfeld). Aujourd'hui, 40% des quelques 250.000 licenciés helvètes sont d'origine étrangère.

Ces efforts conjugués d'intégration et de formation ont eu des conséquences d'abord financières: le pays est devenu en quelques années un vivier de premier choix pour les plus grands clubs. La saison dernière, 41 joueurs suisses évoluaient dans l'un des cinq grands championnats européens, contre 26 en 2005, ce qui place la Suisse au cinquième rang des exportateurs mondiaux vers les Big Five, derrière le Brésil (116 joueurs), la France (104), l'Argentine (102) et l'Espagne (50). Une aubaine pour le foot suisse qui, s'il ne vendait pas de joueurs, aurait bien du mal à équilibrer ses comptes.

Ensuite, évidemment, sportives: de 83ème mondiale au classement Fifa en 1998, la Confédération est passée 6ème aujourd'hui, et cette sélection aux noms venus d'ailleurs s'est qualifiée pour le Brésil sans perdre un seul match.

Pour fuir les guerres des années 90, de nombreux réfugiés balkaniques sont arrivés en Suisse et parmi eux, quelques footballeurs hors du commun. Dimanche, sur les treize Suisses qui ont joué contre l’Équateur, six étaient d'origine yougoslave: Behrami, Shaqiri, Xhaka (d'origine kosovare), Drmić (croate) et, excusez du peu, les deux buteurs, Mehmedi (macédonienne) et Seferović (bosnienne). Auxquels il faut ajouter sur le banc, Dzemaili (macédonienne) et Gavranović (croate).

«C'est à la Suisse que je dois tout»

Pour nombre d'observateurs, ces nouveaux venus sont des recrues pas comme les autres. Outre leurs qualités sportives –vitesse, technicité, inventivité–, ils sont dotés, entend-on partout, d'un mental de vainqueurs, d'une volonté à toute épreuve et d'une profonde reconnaissance envers le pays qui les a accueillis et formés.

Modèles d'intégration s'il en est, les natifs du Kosovo Valon Behrami, 28 ans, le cadre, «grand frère» du contingent albanais, et Xherdan Shaqiri, 22 ans, le jeune prodige. Sans doute deux des joueurs-clefs de l'actuelle Nati, qui ont su se faire aimer dans un pays où la diaspora albanaise, entre quelques autres, n'a pas très bonne presse.

Mon cœur
est à moitié suisse et albanais

Valon Behrami

Tous deux clament haut et fort qu'ils veulent rendre à la Suisse ce qu'elle leur a donné, à l'image de Behrami:

«Je suis d’origine albanaise, mais c’est à la Suisse que je dois tout. Et ça, je ne l’oublie pas. En fait, je dirais que mon cœur est à moitié suisse et albanais, kosovar, mais que mes jambes, mes bras, mon corps donnent toujours tout pour la Suisse.»

Ou de Shaqiri qui, recevant le prix de la diaspora kosovare en 2012 pour son exemplarité, a déclaré:

«Je suis très heureux de constater que, à travers moi, Xhaka, Mehmedi et les autres, le public suisse peut voir des exemples positifs d’Albanais et pas seulement des exemples de violence.»

Exactement le genre de propos sur lesquels le staff tente de construire le fameux état d'esprit tant vanté. Selon Michel Pont, «ce sont des des discours sur lesquels on peut s'appuyer très fortement. La différence additionnée est une force mais c'est une volonté, il faut y travailler. On a toujours fonctionné comme ça depuis que je suis dans l'équipe et c'est non seulement un de nos leitmotivs mais aussi une de nos sources de succès, c'est évident». Sans doute est-ce ce qui, lors d'une conférence de presse en septembre 2013, en pleines qualifications pour le Mondial, faisait déclarer à Ottmar Hitzfeld:

«Les nouveaux-venus ont dynamité le Röstigraben qui divisait jadis les Latins et les Alémaniques.»

Les Bleus sont prévenus, les Suisses arrivent plus unis que jamais. Dénominateur commun? Leur diversité.