France

Faut-il publier les photographies du jeune Rom lynché en Seine-Saint-Denis ou celles des exécutions de l'EIIL?

Fanny Arlandis, mis à jour le 20.06.2014 à 9 h 20

Ce que dit la loi, ce que fait la presse...

Capture d'écran du site du Telegraph.

Capture d'écran du site du Telegraph.

Le 13 juin dernier, Darius, un jeune Rom de seize ans, est retrouvé dans un caddie près de Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Enlevé, lynché, avant d’être abandonné au bord d’une route nationale. 

Le voisin qui le découvre appelle les secours, puis prend des photographies de la victime tabassée. Il les fait parvenir aux rédactions du Parisien et du journal britannique The Telegraph. Seule la rédaction britannique décide de les publier (Attention, images très difficiles et choquantes), sans rétribution financière. 

Fallait-il publier ces terribles photographies difficilement soutenables? 

Ce que dit la loi

D'un point de vue juridique français, le Telegraph n'avait pas le droit de publier ces photographies. La victime a seize ans et le cliché d’une personne mineure ne peut être publiée sans le consentement des deux parents ou de ses tuteurs légaux. L'article 39 bis de la loi sur la presse, précise clairement: 

«Il est puni de 15.000 euros d'amende le fait de diffuser, de quelque manière que ce soit, des informations relatives à l'identité ou permettant l'identification d'un mineur victime d'une infraction». 

En complément, l'article 35 quater énonce que «la diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support, de la reproduction des circonstances d'un crime ou d'un délit, lorsque cette reproduction porte gravement atteinte à la dignité d'une victime et qu'elle est réalisée sans l'accord de cette dernière, est punie de 15.000 euros d'amende».

Quelle valeur journalistique?

Parfois, les journaux publient des images ultra-violentes, de victimes d'actes de guerre, de terrorisme par exemple, ou d'enfants victimes de la faim. «La banalité des images doit être régulièrement scandée d'images chocs», écrit Yves Michaud dans un article intitulé Critiques de la crédulité

Mais les images publiées par le Telegraph ont-elles réellement une valeur journalistique? Cette problématique renvoie à celle des images d'excécutions publiées cette semaine sur les réseaux sociaux par les combattants de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL), en Irak. Dans un post, Roland de Courson, éditeur du blog making-of de l'AFP, se prononce en faveur de la publication de ces images de propagande par les agences de presse, à condition qu'elles comportent une valeur journalistique et qu'il ait été vérifié qu'elle ne sont pas truquées. 

Leur publication est en effet importante, car elle permet de témoigner de la violence de la situation en Irak. Roland de Courson précise cependant: 

«L’AFP n’utilise toutefois pas les images de violence lorsque leur valeur informative est douteuse ou nulle. Elle a ainsi choisi de ne pas diffuser une photo en gros plan d’une tête d’homme écrasée à coups de botte, ou encore un militant brandissant une tête décapitée.»

Les images, emblèmes des luttes

Mais les images sont parfois plus fortes que les mots et permettent de montrer une certaines réalité des faits. Leur impact est parfois tel, que l'on s'identifie. Et ces images permettent de montrer concrètement la violence dont un individu vient d'être victime. Le visage d'un jeune homme de 16 ans, lynché, martyrisé, qu'on a laissé comme un chien presque mort au bord de la route après un déchaînement de violence inouïe, est un rappel brutal de la réelle condition des Roms: celle de victimes des préjugés et villipendés depuis des années par les politiques et certains médias.  

Wilfred de Bruijn, après l'agression - photographie publiée sur Facebook

Il n'est pas rare d'ailleurs que des photographies très dures deviennent les îcones d'une lutte. Elles permettent de «mettre un visage», celui-ci devient alors l'emblème d'un combat. On se souvient notamment de la photographie du visage tuméfié de Wilfred de Bruijn, victime d'une agression homophobe à Paris, en avril 2013. Sur la légende, on pouvait lire «c'est le visage de l'homophobie». En quelques jours, la photographie est devenue virale sur les réseaux sociaux.

De la même façon, Robert Hariman, blogueur et co-auteur du livre No Caption Needed: Iconic Photographs, Public Culture, and Liberal Democracy, cite l'exemple d'Emmett Till, un américain noir accusé d'avoir flirté avec une femme blanche en 1955, dans une Amérique rongée par la ségrégation. 

«Son corps avait été battu, il avait reçu des balles et avait été coulé au fond d'une rivière pendant trois jours. Sa mère avait insisté pour que le cerceuil soit ouvert aux funérailles. Le message avait été très efficace et demeure encore un point de repère important dans le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis.»

«Les images de ce jeune rom devraient aider à sensibiliser et à motiver des réponses adaptées à la violence raciale.»

Mais des photographies seules, aussi choquantes soient-elles, ne peuvent pas à elles seules montrer la complexité des faits. Il faut analyser la signification de ces actes et tous les à-côtés qu'une image seule ne permet pas de montrer, pour les déconstruire, et c'est sûrement le plus important.

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (271 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.
homophobieracismeviolenceEIILIrak
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte