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EIIL: la résistible ascension du califat en Irak et en Syrie

Bachir El Khoury, mis à jour le 22.06.2014 à 18 h 18

Des villes irakiennes tombent, l’une après l’autre, dans l’escarcelle d’un des groupes les plus radicaux au Moyen-Orient, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). Il a mis la main le 21 juin sur trois nouvelles villes à l'ouest de l'Irak et un point de passage à la frontière de la Syrie. De plus en plus riche et puissant, son expansion compte tout de même des limites.

Un combattant de l'EIIL, au nord de Mossoul, le 11 juin 2014. REUTERS

Un combattant de l'EIIL, au nord de Mossoul, le 11 juin 2014. REUTERS

La chute de Mossoul aux mains du groupe salafiste al-Dawla al-Islamiyya fi al-Iraq wal-Sham (l’Etat islamique en Irak et au Levant, EIIL), suscite depuis plus d’une semaine de nombreuses interrogations quant à la vitesse à laquelle la deuxième ville d’Irak a été arrachée à l’autorité centrale, ainsi que sur les capacités militaires du groupe ultra-radical face à l’armée irakienne mais aussi sur les motifs stratégiques de cette expansion.

Jusque-là réputé pour ses activités en Syrie, où il avait rejoint la rébellion armée contre le régime de Bachar el-Assad avant de s’ériger en entité indépendante combattant aussi bien les forces régulières que les autres factions armées de l’opposition (modérée et islamique) ainsi que les milices kurdes, l’EIIL avait progressivement commencé à étendre son influence au-delà des frontières syriennes l’an dernier. Si la chute accélérée de Mossoul a abasourdi aussi bien les habitants de la province que les médias internationaux, elle n’est pourtant pas si surprenante. Romain Caillet, chercheur sur les groupes radicaux au sein de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO), précise:

«Le groupe contrôle depuis plusieurs années une partie de la province d’Anbar, où il avait conclu une alliance en 2006 avec une trentaine de tribus locales qui représentent 70% de la population de la région (…) Il était également présent à Mossoul, où il prélevait des taxes à hauteur de 8 millions de dollars par mois.»

Il ajoute:

«L’EIIL est également infiltré au sein de l’administration irakienne et fonctionnait déjà comme un Etat au sein de l’Etat. Le régime de Nouri al-Maliki a sous-estimé, en revanche, sa capacité à lancer une insurrection et à s’imposer sur le plan militaire.»

Cette insurrection a commencé dans la ville de Fallouja, dans la province d’Anbar. D’abord déclenchée par les tribus locales, elle fut appuyée militairement par l’EIIL qui prit le contrôle total de la ville en janvier 2014. Progressivement, le groupe gagne alors du terrain et commence à jouir d’une influence majeure dans cette zone frontalière de la Syrie.

La vitesse à laquelle le groupe a réussi à prendre d’assaut d’autres villes à travers le pays et l’absence de réaction efficace de l’armée irakienne, qui possède des avions F16 et d’autres équipements lourds s’expliquent non seulement par les failles majeures au sein du commandement et de la stratégie militaires mais aussi parce que «certains généraux auraient été soudoyés par l’EIIL et seraient aujourd’hui aux commandes de l’offensive djihadiste, aux côtés d’anciens officiers du régime baasiste irakien qui connaissent la structure du terrain et celle de l’armée», ajoute le chercheur à l’IFPO.

Preuve de trahison ou de confusion au sein de l’armée, le Premier ministre Nouri al-Maliki a limogé mardi plusieurs hauts commandants des forces de sécurité.

Une stratégie militaire bien définie

Du côté de l’EIIL, alors que les prises de certaines villes ou localités en Syrie et en Irak semblaient jusque-là tactiques et disparates, l’occupation de Mossoul et la marche vers Bagdad confirment l’hypothèse selon laquelle le groupe agirait selon une stratégie préméditée. Raphaël Lefèvre, chercheur au centre Carnegie à Beyrouth, souligne:

«Tout indique que la prise de Mossoul a été soigneusement préparée en coopération avec les alliés locaux de l’EIIL comme certaines tribus arabes et des anciens officiers du parti Baas irakien.»

Cette stratégie a été confortée par les gains notoires réalisés en Syrie et la volonté d’élargir le couloir nécessaire au transfert d’armes et de combattants entre les deux pays. Le contrôle de la frontière syro-irakienne constitue en effet l’un des piliers de la stratégie d’expansion de l’EIIL. En Irak, «l’objectif militaire est clair; il s’agit de contrôler totalement certaines villes-clés, comme Baidji et Kirkouk, qui comportent des raffineries de pétrole, ainsi que les bases militaires autour de Bagdad, notamment celle de Taji. Si cette dernière est occupée, c’est la moitié de Bagdad qui tombe», explique Romain Caillet.

Les villes citées dans l'article

Ces conquêtes s’inscrivent dans le cadre d’un objectif politique plus large: celui de la création d’un Etat islamique transfrontalier qui inclurait, comme le suggère la dénomination du groupe, l’Irak, la Syrie, le Liban et la Palestine, et qui serait le prélude à l’instauration d’un califat.

Preuve d’une détermination à fonder un territoire administré par un pouvoir bien structuré, le groupe a jeté à Raqqa les fondements de futures «institutions», aujourd’hui encore embryonnaires, où il assure désormais plusieurs services publics, dont le Transport, par le biais d’une institution islamique spécifique, ainsi que des services sociaux et la production et la distribution de pain. Romain Caillet:

«Cela constitue une nouvelle étape dans l’histoire contemporaine du monde musulman (…) Il s’agit d’un palier au-dessus de celui d’al-Qaida, qui n’a jamais pu établir ni un projet politique réel ni des institutions.»

Le projet de rétablissement d’un califat, dont le dernier remonte à 1924, après le démantèlement de l’empire ottoman, n’est toutefois pas propre aux seuls djihadistes de l’EIIL. De nombreux mouvements islamiques, dont l’organisation des Frères musulmans, fondée en 1928, quatre ans après la chute du dernier calife, avaient comme ultime objectif la création d’un grand Etat islamique à travers le monde arabe, fondé sur la charia, même si leur discours a évolué au fil du dernier siècle.

Combattre le «projet safavide»

Si ce projet ambitieux demeure le principal dessein du groupe salafiste, les récents évènements en Irak ne sont pas uniquement liés à la création d’un califat ni à l’EIIL. Il s’agit également d’une insurrection sunnite contre le pouvoir chiite en place. D’autres groupes radicaux comme Ansar al-islam et Jaish al-moujahidin cherchent à rétablir une suprématie sunnite perdue, qui remonte à l’époque ottomane, et que le régime de Saddam Hussein (1979-2003) avait consacrée. Raphaël Lefèvre explique:

«Pour cette coalition hétérogène, il s'agit d'abord d'établir des zones autonomes dans les régions à majorité sunnite et de miner la légitimité de l'Etat irakien, perçu comme pro-chiite et allié de l'ennemi iranien depuis l'intronisation de Nouri al-Maliki comme Premier ministre en 2006.»

Autre but découlant du premier: contrer l’extension de l’influence iranienne dans la région, appelée anachroniquement le plan «safavide» dans certains milieux arabes sunnites pour décrire une volonté présumée de conquête par Téhéran de l’ensemble du Moyen-Orient.

L'Etat séfévide entre 1512 et 1722 via Wikimedia Commons

Cette appellation fait référence à l’Empire éponyme, qui avait régné en Iran de 1501 à 1722, transformant l’islam chiite en religion d’Etat et menant des guerres contre l’Empire ottoman, la puissance sunnite dirigeante de l’époque.

A son apogée, l’Empire safavide a régné sur un territoire plus vastes que celui de l’Iran actuel. A l’est, il dominait des grandes parties de l’Afghanistan, du Pakistan et du Turkménistan. A l’ouest, il contrôlait la moitié de l’Irak, notamment Bagdad, ainsi qu’une partie de l’ouest de la Syrie.

Pour réaliser ses multiples objectifs, auxquels s’ajoute le contrôle des zones riches en pétrole et en gaz, et l’amas de richesses pour financer ses activités, le groupe fait feu de tout bois. Le groupe Jaish al-Mouhajirin wal-Ansar, largement composé de combattants venus du Caucase et d’Asie centrale, a fusionné en mai 2013 avec l’EIIL. Son chef, Omar Al-Shishani, un Tchétchène originaire de la Vallée de Pankissi en Géorgie, avait alors été intronisé Wali (gouverneur) d’Alep, d’Idlib, et de Lattaquié.

Outre les mercenaires, l’EIIL puise également dans le vivier des tribus sunnites ébranlées par l’affaiblissement de l’autorité centrale en Syrie, notamment au nord d’Alep et de Raqqa. «Certaines de ces tribus en quête de stabilité ne partagent pourtant pas l’idéologie des groupes islamistes vers lesquels elles se tournées par défaut, à l’instar de la tribu AFadila qui a longtemps soutenu le régime syrien», souligne Romain Caillet.   

En Irak, le groupe joue davantage sur la fibre sectaire et les poches de misère. Raphaël Lefèvre:

«Il recrute principalement des jeunes sunnites radicalisés par la marginalisation politique et socio-économique de leur communauté, sous le régime chiite en place (…). C'est donc davantage le discours anti-gouvernemental et anti-chiite de l'EIIL qui attire ces nouvelles recrues plutôt que la composante djihadiste ou islamique de la rhétorique du groupe

Le groupe mise, par ailleurs, sur la libération de milliers de djihadistes des geôles syriennes et irakiennes, comme cela a été le cas récemment à Mossoul, pour renflouer ses effectifs, qui s’élèveraient désormais à 20.000 combattants répartis entre la Syrie et l’Irak. Cette quête a été facilitée par le régime de Bachar el-Assad, qui a délibérément libéré des djihadistes de ses prisons pour renforcer les groupes islamistes aux dépens de la rébellion modérée. 

Quant à l’armement, il repose sur un dispositif formé d’équipements procurés ou volés au fil des conquêtes. «En Syrie, le groupe a pu s’emparer d’importantes quantités d’armes provenant des bases militaires du régime autour d'Alep et d'autres régions qu’il a occupées (…)  Il utilise également les armes des rebelles rivaux qu’il enlève (…). Quant à l’Irak, le groupe a dépouillé l’armée de ses munitions et véhicules de combat dans les zones où celle-ci a abandonné ses positions», précise Aron Lund, auteur de plusieurs rapports sur les groupes islamistes pour le compte de l’Institut Suédois des Affaires Internationales .  

Le braquage de banques et d’autres types d’activités criminelles sont également monnaie courante. A Mossoul, dans le sillage de la prise de la ville, le groupe a mis à sac la Banque centrale, amassant quelque 430 millions de dollars. Un an et demi plus tôt, lors de l’assaut sur Alep, le groupe s’était dirigé droit vers la zone industrielle de la ville.

Aujourd’hui, les richesses de l’EIIL sont estimées à plus de deux milliards de dollars, armements et argent liquide inclus, selon The Guardian, le plaçant à la tête de toutes les organisations terroristes dans le monde.

Ce pouvoir financier provient également d’années de prélèvements de taxes, de l’exploitation des richesses minières et des «donations généreuses de certains individus, essentiellement actifs dans les pays du Golfe, qui s’identifient à l'agenda idéologique du groupe», ajoute Raphaël Lefèvre. 

Quelques contrats de vente de pétrole ont même lieu à travers les services de renseignements syriens, selon The Telegraph. Le régime de Bachar el-Assad est en effet soupçonné de renforcer indirectement les groupes radicaux (Front al-Nosra et l’EIIL) dans le but de légitimer davantage sa rhétorique de «lutte contre le terrorisme». 

Les limites de l’ascension

Cette fulgurante montée en puissance du groupe salafiste n’est toutefois pas sans limites.

Le terrain syrien reste aujourd’hui, malgré les gains territoriaux de l’EIIL, largement partagé entre plusieurs groupes d’influences, à savoir les forces de Bachar el-Assad, l’Armée syrienne libre (ASL), Al-Nosra, ainsi que les milices kurdes et le Front islamique.

Même dans la province de Raqqa, considérée comme le fief du groupe, l’EIIL n’a toujours pas réussi à étendre son emprise sur l’ensemble de la région. Dans plusieurs localités, des combats continuent d’opposer les djihadistes aux unités de protection du peuple kurde, l’YPG, pour lesquelles Raqqa a toujours été une extension naturelle du «Kurdistan syrien» et revêt ainsi une importance capitale pour tout éventuel projet d’autonomie transnational à l’avenir. Raphaël Lefèvre:

«En outre, et contrairement à l’Irak où sa présence est tolérée par d’importantes franges de la population sunnite, l'EIIL est largement perçu en Syrie comme un corps étranger qu'il faut expulser coûte que coûte hors du pays.»

En Irak, l’heure est plutôt aux victoires militaires, mais le groupe salafiste n’a toujours pas le contrôle absolu du désert d’Anbar, proche de la frontière syrienne, qu’il contrôlait à hauteur de 40% en décembre dernier, selon le Washington Post, ni des autres provinces concernées où il a pris d’assaut quelques villes et/ou secteurs.

Des combattants de l'armée du Mehdi, à Najfa, le 18 juin 2014. REUTERS/Ahmad Mousa

Au-delà de la dimension territoriale, la limite est surtout démographique, explique Romain Caillet. «Près de 70% de la population irakienne est chiite, tandis que 15% est kurde. Les arabes sunnites représentent ainsi 20% de la population», précise-t-il.

Bassora, Najaf, Karbala et d’autres villes majoritairement chiites seront donc difficiles à occuper, même si le groupe vient de s’emparer de Tel Afar, une enclave chiite au sein de la province majoritairement sunnite de Ninive.

A cette limite «structurelle» s’ajoute l’appui de l’Iran à l’armée irakienne et aux milices chiites présentes sur place, dont l’armée du Mahdi et Kata’eb Hezbollah, qui devrait également contrer l’avancée du groupe sunnite radical. Selon des informations sécuritaires irakiennes, Téhéran aurait déjà déployé en Irak trois bataillons des Forces Al-Qods, l’unité d'élite extraterritoriale des Gardiens de la Révolution.

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (60 articles)
Journaliste
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