FranceHistoire

Déambulation poétique à Paris

Nonfiction et Olivier Sécardin, mis à jour le 19.06.2014 à 18 h 08

Thomas Clerc nous promène dans son «Paris, Musée du XXIe siècle» et nous livre un regard poétique sur le tumulte de la ville, les gens qui passent et autres petits incidents de l'infra-ordinaire.

Paris / Moyan Brenne via FlickrCC

Paris / Moyan Brenne via FlickrCC

Paris, musée du XXIe siècle: le dixième arrondissement

Thomas Clerc

Acheter

Au XIXe siècle, la modernité de Balzac, que cite Walter Benjamin, s'essoufflait au seuil du Xe arrondissement de Paris: «Le grand poème de l'étalage chante ses strophes de couleurs depuis la Madeleine jusqu'à la porte Saint-Denis.» . En courant à travers des blocs entiers d'immeubles -dentelles et lacis de matériaux brisés- et en exploitant les ressources de la construction métallique, les passages, remarque Benjamin, organisent comme des «mondes en miniature», mondes familiers et pourtant divergents qui en un même mouvement s'insinuent dans la ville et s'incorporent à la vie quotidienne. 

Paris, capitale du XXe siècle, rédigé par Walter Benjamin à la demande de l'Institut de recherche sociale de l'université de Francfort, dirigé par Max Horkheimer et Friedrich Pollock (étonnamment, Benjamin envoya son texte en mai 1935 à Adorno en revendiquant non ses années parisiennes mais ses années berlinoises et ses conversations avec Franz Hessel), montrait comment les «formes de vie nouvelle et les nouvelles créations à base économique et technique» du XIXe siècle entrent dans l'univers d'une fantasmagorie dont Haussmann fut le champion et Paris, la capitale. Et Paris, comme la foule, est un signe inévitable et débordé, un appel de notre imagination: «Rien d'étonnant à ce que tout intérêt de masse, la première fois qu'il monte sur l'estrade, dépasse de loin dans l'idée ou la représentation que l'on s'en fait ses véritables bornes», écrivaient Marx et Engels dans La Sainte-Famille.

Paris, Musée du XXIe siècle est une littérature trottoir ou comment un quartier justifie une écriture. Pour le moins, un topos littéraire. Villon, Boileau, Voltaire, Balzac s'y sont essayés mais d'une littérature plus globale que locale. Baudelaire, en particulier, «même si il est provincial par ses origines», a augmenté ses Fleurs du Mal de 1861 des «Tableaux parisiens» dans Le Spleen de Paris, avec des jardins publics, foires, fêtes foraines, fumoirs insensés, les chantiers d'Haussmann, boulevards éclairés au gaz par «la clarté rouge de réverbères».

Dans la tradition de la poésie locale du flâneur (Baudelaire, Aragon, Butor, Réda, Simon, Perec, Modiano...), Paris, Musée du XXIe siècle est une promenade, depuis le numéro 42 du Faubourg Saint-Martin où habite Thomas Clerc jusqu'aux confins du Xème. En activité sémiotique façon Barthes, géocritique, sobre façon Nouvelle Vague, rapide, allègre, joueuse façon Oulipo, Perec ou Soupault, l'écriture de Clerc restitue autant de percepts et d'affects du paysage urbain. En déambulant ainsi dans les rues de son quartier, Thomas Clerc semble céder à la passion du réel avant de comprendre que tout est construit ou plutôt écrit. Page-paysage, il est «témoin, le regard qui fixe discrètement, de son mince signal, la structure entière, géographique, historique et sociale de l'espace parisien [...] n'est pas seulement un acte de l'esprit, c'est aussi une initiation».

Le paradoxe de toute figuration de l'espace tient souvent à ce que, feignant d'arpenter un territoire en affichant ses caractéristiques familières, elle fait miroiter des points insituables ou des emplacements dépourvus de repères. Avec cette évidence que l'espace ne peut se réduire au lieu qu'il occupe. C'est ce que disait Roland Barthes dans son très beau texte sur la Tour Eiffel, en 1963 et que prolonge en un sens le travail de Benoît Broisat, tout attaché à la représentation d'un lieu parisien -la Place Franz Liszt, dans le Xème aussi- à partir des 43 témoignages écrits de ses habitants. Sans jamais user d'un quelconque matériel photographique autre que l'activité participante de l'image-en-récit de ses correspondants, Broisat recompose l'image et le(s) regard(s) au singulier-pluriel. À y regarder de plus près, en composant avec l'image et le regard -ce que d'un regard il reste dans l'image, ce que d'une image il reste dans un regard- le projet Franz Liszt aventure la subjectivité dans l'espace. Comme en musique, c'est la disjonction qui fait l'écoute, non l'avènement d'un accord

Le projet Franz Liszt était conçu comme une matrice visant à une représentation moins montée qu'en mouvement. Chez Clerc, le constructivisme est différent: l'espacement ne tient pas aux regards ni à une quelconque brisure de la vision, il est un effet de style. C'est-à-dire que la cartographie est à la fois intime et publique et sa transcription essentiellement contradictoire, mouvante, clivée. Elle ressort d'une «poésie pragmatique» dit Clerc, matérialiste, comme dans la chanson de Madonna. La représentation n'est pas mise en demeure et l'écriture, comme un bloc-notes stylé, si ce n'est cultivé ou un script méthodique ne s'affranchie d'aucune matérialité. Sans nostalgie donc. Si Paris est un musée, il ne le sera que d'un siècle à venir.

Littérature prospective, décomplexée (elle sait quelle forme tenir), sans tabou -un tabou est précisément un non-lieu-, elle est l'objet d'une minutieuse enquête qui cherche à identifier des repères, à situer les points aveugles de l'armature urbaine de façon à faire coopérer la mémoire et la géométrie, le langage et l'image, l'effort d'imagination et le «tissu» du réel, la contrainte et la borne: Contact, piège, configuration, théorie, méthode... En assemblant ainsi des éléments dépaysés par l'agilité du regard et la variété des expériences, Clerc propose une topographie, un simulacre de Paris. 

Paris, Musée du XXIe siècle, comme Le Projet Franz Liszt de Broisat ou comme l'installation VIDERPARIS (2001) de Nicolas Moulin -dont un cliché fait la couverture du livre- est un jeu de construction qui travaille le sens en cherchant la forme. Et Clerc, flâneur, regarde le tumulte de la ville, les gens qui passent et autres petits incidents de «l'infra-ordinaire». Soumettre les équivoques du discours à l'univoque de l'image n'est pas une simple façon de s'approprier le réel, c'est redonner à l'espace ce qu'il offre au regard, une certaine liberté.

De cette façon, le héros urbain se déporte comme en odyssée, de février 2004 à juin 2007 : «La porte Saint-Martin, ma colonne d'Hercule [...] Sur le chemin du retour, la déambulation tend vers un but, je guette encore d'ultimes ampoules allumant les regards. Méthode: en marchant, je me saisis du monde dans le moment où il m'apparaît, par le corps et les yeux, sans que voir me sépare. Ambiance: Hiver, quand la nuit tombe tôt, le monde dans les rues marche vite, les gens chaudement vêtus paraissent plus séduisants, pressant l'allure à cause du froid, loin de la nonchalance poisseuse de l'été. Le pas presque dansé, on les frôle, et sous l'éclairage orange des réverbères qui les fait beaux comme des fantômes, on se sent pleinement appartenir à l'humanité sans humanisme. La première chose que j'ai vue, ce sont de vraies lettres (porte Martin) qui disaient quelque chose de faux.» Piège ? Ambiance, configuration ou méthode ?

Nonfiction
Nonfiction (385 articles)
Le portail des livres et des idées
Olivier Sécardin
Olivier Sécardin (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte