Monde

Crimée, Syrie, Irak, Venezuela... La «société civile», une armée sans l'uniforme

Moisés Naím, traduit par Micha Cziffra, mis à jour le 24.06.2014 à 16 h 00

Beaucoup d’Etats autoritaires se servent d’ONG ou de mouvements citoyens comme d’une vitrine pour leurs forces de répression.

Un activiste pro-russe à Odessa, le 2 mai 2014. REUTERS/Yevgeny Volokin

Un activiste pro-russe à Odessa, le 2 mai 2014. REUTERS/Yevgeny Volokin

Qui a envahi la Crimée? La société civile. Et qui occupe les locaux du gouvernement et les sièges de la police dans l’est de l’Ukraine, provoquant l’instabilité de cette région? La société civile. Qui lutte contre Bachar el-Asad en Syrie et Nouri al-Maliki en Irak? La société civile. De qui se composent les «collectifs» qui s’en prennent aux étudiants vénézuéliens protestant contre leur gouvernement? Des activistes de la société civile.

Ce sont les réponses officielles que nous donnent les personnes que ça arrange de maquiller la réalité.

Certaines de ces affirmations sont des mensonges éhontés. D’autres ne sont que partiellement exactes. Mais aucune n’est honnête. 

Ceux qui ont envahi l’Ukraine sont des soldats russes portant un uniforme débarrassé de tout insigne ou signe distinctif permettant de les identifier comme tels. Ils ont également pris le soin d’effacer ou de masquer les sigles de leurs blindés (pas de chance, certaines inscriptions ont été démasquées au bout de quelques jours). Angela Merkel a eu beau rappeler à Vladimir Poutine que ces pratiques constituent une claire violation des règles de la guerre fixées par la communauté internationale dans la Convention de Genève, rien n’y a fait. Une grande partie des «activistes» pro-russes qui tentent de rendre ingouvernables par Kiev certaines parties de l’est de l’Ukraine sont organisés, coordonnés et financés par le Kremlin.

Caracas, La Havane et Téhéran, même combat

Nous avons assisté à la même supercherie dans les rues de Caracas, de La Havane et de Téhéran. Lorsque les citoyens descendent dans la rue pour manifester contre le gouvernement, ils sont violemment attaqués par des groupes de «sympathisants civils du régime».

En Iran, ils s’appellent les Basij; leur nom complet signifie «Force de mobilisation de la résistance». A Cuba, les «Brigadas de Respuesta Rápida» (Brigade de réponse rapide) sont chargées d’administrer de sévères raclées à quiconque ose défiler dans la rue pour critiquer la dictature. Cette technologie politique malveillante a été exportée avec succès au Venezuela, où les groupes de «civils» qui répriment les opposants se qualifient de «collectifs».

Orwell n’aurait guère été plus créatif pour inventer des noms voués à cacher la véritable nature de ces organisations. Car, en réalité, ces groupes, «mouvements» et organisations non gouvernementales sont des branches du régime, qui se sert d’ONG ou de mouvements citoyens comme d’une vitrine pour ses forces de répression, armée et police politique. Les leaders et membres et de ces «ONG» ne sont autres que des militaires, agents de sécurité et mercenaires à la solde de gouvernements qui veulent éviter de passer, aux yeux du monde entier, pour un pouvoir qui bafoue le droit international et les droits humains en massacrant ses opposants. Ces gouvernements veulent cacher ce qu’ils sont vraiment: des autocraties sans pitié.

Armée nationale vs société civile armée

On trouve une expression plus complexe de ce phénomène dans les révoltes contre la dictature syrienne et contre le gouvernement prochiite d’Al-Maliki en Irak. Les insurrections sont apparues sous la forme de manifestations spontanées et populaires de catégories de population étouffées par l’exclusion et la répression. Mais l’escalade est vite arrivée, laissant place à des conflits sanglants opposant les forces armées nationales à la société civile... armée.

Armée par qui, là est la question. L’origine de l’armement et du financement dont disposent les insurgés est aussi opaque que leur structure organisationnelle et leur ligne de commandement. Cependant, il est clair que les insurgés ont réussi à se procurer des armes, de l’argent et des combattants dans des quantités qui ne laissent aucun doute sur l’appui actif d’autres gouvernements. Au fond, en Syrie et en Irak, ce sont les émirats du Golfe ainsi que l’Arabie saoudite qui font la guerre à l’Iran.

Ces pays ne s’affrontent pas directement avec leurs armées. Ils le font par procuration. Par l’intermédiaire de groupes que –en l’absence de termes traduisant leur vraie nature– les médias appellent des insurgés, des militants, des activistes ou des rebelles.

Bien sûr, ils sont tout cela. Mais ce sont aussi des forces armées qui, sans revêtir l’uniforme d’un pays, constituent les combattants de première ligne dans le conflit qui a fait le plus de victimes au cours de ce siècle: la guerre entre sunnites et chiites!

Et ce n’est pas tout. Le groupe sunnite qui s’appelle «Etat islamique en Irak et au Levant» (EIIL) a pris d’importantes villes d’Irak et menace de renverser le gouvernement chiite pour contrôler Bagdad. La situation est incertaine et les risques sont légion. Mais une chose est sûre, la progression de l’EIIL confirme la résurgence de l’«ONG» la plus influente dans le monde depuis trente ans: al-Qaida. L’expression la plus extrême de la société civile armée.

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
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