Abou Bakr Al-Baghdadi, le mystérieux chef de l'Etat islamique en Irak et au Levant, est-il le nouveau Ben Laden?

Combattants de l'Eiil piétinent des cartouches de cigarettes qu'ils ont saisies avant de les brûler à Raqqa, en Syrie, en avril 2014. REUTERS/Stringer

Combattants de l'Eiil piétinent des cartouches de cigarettes qu'ils ont saisies avant de les brûler à Raqqa, en Syrie, en avril 2014. REUTERS/Stringer

En à peine cinq ans, il est passé du rang de petit combattant de base, libéré par les forces américaines qui le considéraient comme une menace insignifiante, à celui d'héritier possible d'Oussama ben Laden.

Compte-tenu du sort de ses prédécesseurs, rien de surprenant à ce que le chef de l'EEIL, Abou Bakr Al-Baghdadi, préfère jouer la discrétion. Abou Moussab al-Zarqaoui, fondateur de ce qui s'appelait alors «al-Qaida en Irak», a été tué par un bombardement américain en 2006. Ses successeurs, Abou Ayyoub al-Masri et Abou Omar al-Baghdadi, ont vu leur existence se terminer en 2010, lors d'une offensive conjointe des forces américaines et irakiennes à l'ouest de Bagdad.  

De même, la rareté des informations sur Baghdadi est aussi impressionnante que la rapidité de son essor. En à peine cinq ans, Baghdadi sera passé du rang de petit combattant de base, libéré par les forces américaines qui le considéraient comme une menace insignifiante, à celui de «militant islamiste le plus influent du monde», envisagé comme l'«héritier véritable d'Oussama ben Laden».

Nous ne disposons que de deux photos de Baghdadi, 43 ans, qui, selon des dignitaires de l'armée irakienne, se cacherait quelque part dans la province de Diyala, à l'est de l'Irak. 

 

 

Selon une biographie «officielle» ayant circulé sur des forums djihadistes, Baghdadi –Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Samarrai de son vrai nom– aurait obtenu un doctorat en études islamiques et enseigné la charia avant de devenir militant. Pour d'autres sources, il serait au départ paysan et aurait été formé par des membres d'al-Qaida durant sa détention.    

Après l'invasion américaine, Baghdadi en vient à prendre les armes et à rejoindre des groupes de combattants sunnites, mais, en 2005, les forces américaines l'arrêtent et l'enferment dans la prison de Bucca, devenue premier centre de détention américain en Irak après la fermeture d'Abou Ghraib. Il n'est pas considéré comme une menace significative et recouvre la liberté en 2009.

Selon Kenneth King, ancien directeur de Bucca et récemment interviewé par le Daily Beast, au moment de sa libération, Baghdadi a salué le personnel pénitentiaire par un «les gars, on se revoit à New York». (Les gardiens de la prison appartenaient à une unité de police militaire basée à Long Island.) L'officier ajoute aussi que Baghdadi «était un sale type, mais vraiment pas le pire du pire» et ne cache pas sa surprise face à sa montée en puissance.

Les informations et la récompense de 10 millions de dollars concernant Baghdadi, sur le site du département d'Etat.

Tout porte donc à croire que Baghdadi s'est rapproché d'al-Qaida en Irak pendant sa détention, tant et si bien qu'il en prendra la direction après la mort de Masri et de l'autre Baghdadi, un an à peine après sa sortie de Bucca. En 2011, il est désigné comme terroriste international par le Département d’Etat américain, qui offre une prime de 10 millions de dollars pour sa capture.

Les choses s'accélèrent réellement en 2012 quand, flairant l'opportunité, Baghdadi décide d'envoyer des soldats en Syrie pour combattre le gouvernement de Bachar el-Assad. En 2013, il annonce que son groupe fusionne avec le Front al-Nosra, l'autre branche d'al-Qaida en Syrie, pour former une nouvelle entité, l’Etat islamique d'Irak et d'al-Sham (al-Sham étant la «Grande Syrie», qui devient soit la Syrie ou le Levant dans la presse. Pour leur part, les populations locales utilisent souvent l'acronyme «Da’ash» pour parler du groupe, ce qui est considéré comme un crime et puni par le fouet dans les zones sous contrôle de l'EIIL).

La manœuvre est assez audacieuse, vu qu'elle s'est visiblement faite sans passer par les chefs d'al-Nosra, ni par le leader suprême d'al-Qaida, Ayman al-Zawahiri. Le principal objectif d'al-Nosra, dont la majorité des membres sont Syriens, est de renverser Assad, tandis que l'EIIL est dans une perspective plus internationale et cherche à étendre son territoire et à y imposer la charia. Au début de l'année, Al-Zawahiria clairement désavoué l'EEIL, ce qui ne l'a pas empêché de devenir dominant en Syrie et d’éclipser al-Nosra, autrefois redoutable.

A l'EEIL, sous le règne de Baghdadi, la gouvernance est envisagée comme un étrange mélange de terreur et de séduction. Le groupe approvisionne les populations locales en nourriture et en carburant bon marché –marqué du drapeau noir, symbole du groupe– et finance des kermesses pour les enfants, tout en se targuant d'exécuter sommairement des centaines de personnes et de faire respecter une version on ne peut plus rigoriste de la charia, avec coups de fouet et amputations.

Si l'habileté de Baghdadi à tirer avantage du chaos syrien est indéniable, il est tout aussi évident que l'essor de son organisation ne s'est pas fait tout seul. En plus des armes et de l'argent récupérés dans les régions capturées, il est probable que l'EEIL soit directement financé par al-Qaida et ce depuis maintenant un certain temps.

Dans son refuge pakistanais, Zawahiri, le successeur officiel de Ben Laden, semble plus isolé que jamais, tandis qu'en Syrie, Irak, au Yémen, Maghreb et en Afrique de l'Ouest, de nouveaux groupes dynastiques gagnent en indépendance. Baghdadi est-il vraiment le nouvel héritier?

A l'inverse de Ben Laden, son influence n'est visiblement pas énorme dépassées les frontières de son champ de bataille en Syrie et en Irak, même si une «cellule de l'EEIL» vient d'être démantelée en Espagne, l'indice d'ambitions internationales certaines. A mon avis, Baghdadi ne restera pas mystérieux très longtemps.

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