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Mondial 2014: comment la Fifa a mis le Brésil sous sa coupe

Anne Denis, mis à jour le 21.06.2014 à 8 h 32

Les Brésiliens adorent le football et, pour beaucoup, haïssent la Fifa qui a mis le pays sous une loi d'exception.

A São Paulo, ils protestent contre la Fifa en regardant le match du Brésil contre le Mexique le 17 juin 2014. REUTERS/Chico Ferreira

A São Paulo, ils protestent contre la Fifa en regardant le match du Brésil contre le Mexique le 17 juin 2014. REUTERS/Chico Ferreira

Le Brésil est-il Fifa-compatible (ou l’inverse)? Il y a 7 ans, quand la fédération internationale de football l’a choisi pour accueillir la Coupe du Monde en 2014, personne ne s’est posé cette question. La patrie du foot, quintuple vainqueur de la Coupe du Monde, vivier de buteurs de légende et première puissance exportatrice de joueurs (avec l’Argentine),  semblait parfaitement conforme à l’esprit de la Fifa. D’autant que le pays nageait en pleine «autoestima» avec une croissance économique au beau fixe.

Mais les choses ont changé. Dans les manifestations monstres qui se sont déroulées en juin 2013 –dont le détonateur était la hausse du prix des transports publics et la cause profonde le ras-le-bol face aux déficiences de l’hôpital, de l’éducation et des transports–  les premières banderoles anti Fifa ont surgi, à la stupéfaction des Occidentaux et du gouvernement brésilien lui-même.

Quelques mois avant la Coupe du Monde, la protestation a repris face aux perturbations créées par les préparatifs, aux centaines de milliers d’expulsions forcées et au dérapage des dépenses. On le sait: à 15 milliards de dollars, le Mondial  2014 est le plus cher de tous les temps (contre 3 milliards en Afrique du Sud en 2010 ou 500 millions en France en 1998) même si cette ardoise démente va vite être relativisée par les prévisions de la Russie en 2018 (27 milliards de dollars) ou du Qatar en 2022 (200 milliards de dollars).

Mais pour une majorité de Brésiliens, les sommes faramineuses consacrées à la construction des stades sont indécentes, d’autant plus qu’il s’agit presque exclusivement de fonds publics et que les retombées financières iront d’abord dans les poches profondes de la Fifa, dans celles des grands groupes de construction (et d’hôtellerie) voire dans celles de politiques. «Les villes hôtes Natal, Cuiaba ou Manaus  se sont vues attribuer des millions de reais en investissements urbains pour les stades et leurs alentours, alors que moins de 40% de ces villes sont couvertes par les services d’assainissement!», s’indigne João Sette Whitaker Ferreira, architecte-urbaniste et économiste à l’Université de São Paulo[1].

A Manaus , la collecte des eaux usées ne concerne que 11% de la population. Le prestigieux stade tout neuf de 44.000 places (205 millions d’euros) de cette ville amazonienne, qui ne dispose d’aucune équipe de première division et où ne sont prévus en tout et pour tout que les 4 matchs de la Copa, est emblématique de ces éléphants blancs (comme Natal ou Brasilia) que la compétition risque de laisser en héritage.

Pour les opposants, la coupable de ces absurdités, c’est la Fifa. Certes, tout n’est pas de la faute de la fédération cornaquée par Joseph Blatter. Dans l’euphorie de 2007, le gouvernement brésilien a sans doute vu trop grand avec 12 stades rénovés ou construits alors que 8 auraient suffi,  selon de nombreux avis. Et les retards accumulés ont contribué à faire presque quadrupler le budget initial. «Mais les exigences de la Fifa sont draconiennes, de telle sorte qu’il a été impossible de “récupérer” certains stades, dénonce João Sette Whitaker Ferreira. On dit ici que le plus puissant urbaniste brésilien actuel est Joseph Blatter, que personne n’a jamais élu pour quoi que ce soit».

Les relations entre les dirigeants de la Fifa adeptes du libéralisme le plus brutal, et un pouvoir brésilien de gauche, étatiste et jaloux de sa souveraineté, se sont vite dégradées durant les années de préparations. Mais, malgré sa résistance, Brasilia a fini par céder sur presque tout. Exemples:

La Fifa au-dessus du Congrès brésilien

L’organisation a réussi en juin 2012, après un an de bras de fer avec le Congrès brésilien, à lui faire voter «la Loi générale de la Coupe», véritable loi d’exception en vigueur durant toute la durée de la compétition et parfois en contradiction avec la Constitution brésilienne.  Entres autres articles, cette loi garantit à la Fifa l’exclusivité de tous les symboles officiels qu’elle désire s’attribuer. Elle prévoit de nouveaux «crimes» et des sanctions d’exception pour punir toute utilisation sans autorisation de ces symboles et toute atteinte à l’image de la Fifa ou de ses sponsors.

Pour satisfaire un des sponsors justement, Anheuser Busch (bière Budweiser),  elle autorise la vente d’alcool dans les stades, annulant une loi fédérale de 2003 qui l’avait banni pour lutter contre la violence. Etc. «On a souvent dit que la Fifa a privilégié le plus possible les candidatures des pays en voie de développement  comme l’Afrique du Sud et maintenant le Brésil, justement à cause de certaines “facilités” que les institutions politiques plus précaires de ces pays pourraient offrir. L’argument a du sens si on observe à quel point l’organisation de la Coupe a réussi à altérer nos institutions», remarque amèrement João Sette Whitaker Ferreira.

La mise aux normes du Stade Maracaña

Autre exemple des effets pervers de cette soumission au foot mondialisé : le stade Maracaña de Rio de Janeiro, mythique pour tous les Brésiliens. Construit pour la Coupe du Monde de 1950, il a certes été le théâtre d’une tragédie nationale, celle de la finale perdue face à l’Uruguay,  mais il a surtout été, avec 200.000 places, le plus grand stade du monde et un lieu de vie essentiel de la métropole carioca. «Or, sa rénovation n’a respecté son intégrité ni visuelle, ni physique ni  fonctionnelle», déplore Jean-Pierre Blay, maître de conférence à Paris Ouest Nanterre, et spécialiste du Brésil[2].

La crème des architectes brésiliens participa au concours,  l’ouvrage réalisé était monumental et original, «doté d’une marquise exceptionnelle qui inspira plus tard le Parc des Princes». La répartition du public était, elle aussi, originale : la partie basse la plus proche du terrain était la moins chère, il s’agissait d’un simple plan incliné où les supporters, debout, créaient  l’ambiance. La zone médiane de places assises numérotées était réservée aux abonnés et aux plus riches, tandis que les gradins de béton du haut, avec un prix du billet intermédiaire, accueillait plutôt les classes moyennes. 

«Avec la nouvelle disposition du stade, composé uniquement de sièges numérotés, Maracaña ne joue plus son rôle d’intégrateur social», explique Jean-Pierre Blay. Le stade avait déjà été réduit à 103.000 places en 1999, mais  il a été retransformé à partir de 2007 pour répondre aux exigences de la Coupe 2014. Exit la marquise et les plans inclinés. Réduit à 74.000 places (avec, dans la foulée, une flambée du prix du billet), le Maracaña est aujourd’hui aux normes de la Fifa mais plus du tout à celles du football populaire brésilien.

Ce n’est donc pas seulement la corruption au sein du foot business  ou le Qatargate qui provoque un tel rejet au Brésil, mais bien le fonctionnement «normal» de l’organisation footballistique. Beaucoup de manifestants ont espéré que leur mouvement porterait un coup durable au système Fifa.

A Rio, le sociologue Bernardo Sorj est plus désabusé: «Le Mondial et les JO devraient être réservés aux pays riches ou, à la rigueur, aux régimes autoritaires prêts à dépenser beaucoup d’argent pour une simple opération de prestige. Mais pour une démocratie du Sud comme la nôtre, quel est l’intérêt d’investir aussi lourdement dans le sport ? Quel bénéfice en tire le citoyen ?».

La question risque de se reposer dès la fin de la Copa, que le Brésil la remporte ou non.

1 — Les citations de João Sette Whitaker Ferreira sont extraites d’une longue interview publiée dans la dernière édition des Cahiers de l’Amérique latine, «L’autre continent du football », ed. IHEAL, La Documentation française Retourner à l'article

2 — Lors d'une récente réunion du think tank de l'Institut des Amériques (IdA) Retourner à l'article

 

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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