Economie

Le privé doit prendre le relais du public

Daniel Gross, mis à jour le 07.08.2009 à 8 h 53

Historiquement, la force de l'économie américaine repose dans la capacité des entreprises à s'adapter aux chocs. (Troisième partie)

Dans une série en trois parties, publiée initialement par Newsweek, Daniel Gross s'est interrogé d'abord sur la nature de la reprise en cours de l'économie américaine après sa pire récession depuis les années 1930 (Après la récession, on fait quoi?). Dans la deuxième partie, il insiste sur la nécessité de changer son mode de fonctionnement (Donner naissance à une «économie intelligente) et dans la dernière partie, il se penche sur le mécanisme d'entraînement du secteur privé par l'Etat, clé du succès du New Deal de Barack Obama.

Barack Obama peut-il changer fondamentalement l'économie américaine? Aux Etats-Unis, l'Etat a toujours su créer des industries et infrastructures commerciales nouvelles pour stimuler l'investissement privé. Le canal Erié financé par l'Etat, qui a entraîné le décollage économique du nord de l'Etat de New York et du Midwest, a été suivi de voies navigables financées par le secteur privé. Le Congrès américain a construit la première télégraphique entre Baltimore et Washington en 1844 avant que des investisseurs privés ne s'émerveillent devant cette nouvelle technologie. La première ligne de chemin de fer intercontinentale largement financée et subventionnée par le Congrès dans les années 1860 a suivi par une demi-douzaine d'autres.

Certains signes montrent que les investissements publics dans les technologies vertes commencent déjà à entraîner des investissements privés. C'est un peu la traversée du désert actuellement pour le capital-risque, mais le 22 juillet, eMeter, une start-up de San Mateo en Californie spécialisée dans les logiciels permettant de gérer les réseaux électriques a pourtant annoncé qu'elle avait réussi à lever 32 millions de dollars de fonds propres. L'entreprise, qui emploie 160 salariés, pense que son activité va se développer grâce aux 4,5 milliards de dollars d'aide au développement que les distributeurs d'électricité vont recevoir pour informatiser leurs réseaux. «Nous allons recruter dès que le plan de relance sera en place» déclare Cree Edwards, son PDG.

Lorsque le secteur privé crée de nouvelles infrastructures - avec ou sans l'aide de l'Etat - tout peut arriver. C'est ce qui s'est passé dans les années 1990 avec Internet. Le plan de relance cherche à faire la même chose en réservant 7,2 milliards de dollars à l'extension du réseau haut débit à l'ensemble des Etats-Unis et notamment dans les zones rurales. (Seuls 63% des américains ont un accès haut débit à leur domicile.) L'introduction de la fibre optique dans les villages et vallées des Appalaches peut-elle créer des emplois? Oui, et beaucoup, répond Wally Bowen, fondateur et directeur du Mountain Area Information Network (MAIN), un fournisseur d'accès Wifi à Internet à but non lucratif dans l'ouest de l'Etat de Caroline du Nord.

«La plupart des gens qui ont accédé à Internet au milieu des années 1990 ont vu leurs conditions de vie s'améliorer considérablement dans ces zones rurales isolées, notamment grâce à un meilleur accès aux soins et au travail à domicile» avant de se retrouver de nouveau dépassés avec l'arrivée du haut débit, explique-t-il, citant l'exemple d'une veuve de 80 ans de la petite ville de Murphy qui complétait ses revenus grâce à eBay et qui a de plus en plus de mal à se connecter avec sa ligne téléphonique classique. MAIN fait partie d'un consortium d'entreprises et de partenariats public-privé locaux qui cherche à obtenir 50 millions de dollars dans le cadre du plan de relance pour développer un réseau de fibres optiques et de relais Wifi. Selon une étude réalisée par le professeur Paul Katz de l'Université Columbia, la construction de nouveaux réseaux pourrait à elle seule entraîner la création de 128 000 emplois.

Ces nouveaux investissements dans le haut débit et les télécommunications ne devraient pas seulement bénéficier aux retraités qui vendent sur eBay. Selon William Lehr, chercheur au MIT: «le haut débit est essentiel à la réussite de cet amalgame de projets.» Le plan de relance comprend par exemple une enveloppe de 19 milliards de dollars pour informatiser le système d'information sanitaire, ce qui permettrait aux médecins, aux patients et aux compagnies d'assurance d'échanger facilement des informations. Ce projet, dont l'objectif est d'économiser des milliards de dollars a déjà attiré des investissements du secteur privé. En juillet, Cisco et le géant de l'assurance, UnitedHealth, ont annoncé qu'ils projetaient de créer un réseau numérique destiné aux professionnels de la santé avec l'aide de fonds du plan de relance.

La numérisation des dossiers médicaux est évidemment nécessaire: les médecins sont sous-informatisés par rapport à n'importe quelle épicerie de quartier. Mais elle pourrait bien se révéler comme étant l'étape la plus facile de l'informatisation de ce secteur vital qu'est la santé. Le plan de relance prévoit des fonds important pour ce secteur, un des rares dans lequel l'emploi s'est maintenu pendant la crise : 10 milliards de dollars pour les NIH (l'équivalent français de l'INSERM) et 24,7 milliards de dollars de subventions pour l'assurance-chômage. Et il ne s'agit là que d'un acompte.

Les arguments du gouvernement Obama en faveur de son ambitieux projet de réforme du système de santé sont autant économiques qu'une question de justice sociale. La santé qui représente 16 % du PIB américain est inefficace. L'absence d'un système d'assurance santé abordable est un frein à la création d'emplois et d'entreprises. Un échec du contrôle du coût de l'assurance maladie aux Etats-Unis (Medicare et Medicaid) ne permettrait pas de réaliser d'autres investissements et rendrait difficile un maintien de la consommation à son niveau actuel. « Si nous n'arrivons pas à contrôler les coûts, nous ne parviendrons pas à contrôler notre déficit» a martelé Barack Obama le 22 juillet.

C'est exact. Et cela montre bien le risque qu'il y aurait à ne compter que sur l'informatisation de la santé pour relancer de manière significative la croissance américaine. Le programme de réforme prévoit d'autres dépenses et investissements importants : la commission du budget du Congrès estime que le coût des principales dispositions de la réforme s'élève à 1 000 milliards de dollars sur 10 ans. Mais elle est également supposée générer des économies substantielles grâce à la mise en œuvre de nouvelles technologies, à une plus grande efficacité et à un pouvoir de négociation plus grand. Selon un rapport des conseillers économiques de la Maison blanche publié ce mois-ci, « la santé devrait rester une source importante de création d'emplois », d'infirmières et de physiothérapeutes en particulier. Il n'en reste pas moins que le vent de réforme que gouvernement américain à l'intention de faire souffler dans ce secteur en terme d'augmentation de la productivité et de contrôle des coûts devrait se traduire par une réduction, voire par une disparition de la plupart des postes existants. Le débat autour de l'impact de la réforme de la santé n'est pas fini, même si elle est votée cette année. Et le projet final - si une solution est trouvée - risque d'être davantage influencé par les groupes d'intérêts et les affrontements politiques que par un raisonnement économique rigoureux.

Les Etats-Unis doivent se préparer de toute façon à devoir réduire leurs ambitions. La construction de routes ne permettra pas de réaliser le plein emploi, les technologies vertes ne remplaceront pas les carburants fossiles dans les dix prochaines années, les avantages d'un réseau haut débit sur l'ensemble du territoire sont peut-être surestimés et les dysfonctionnements du système de santé ne vont pas disparaître du jour au lendemain. La récession est peut-être derrière nous, mais l'avenir ne s'annonce pas pour autant comme un long fleuve tranquille.

Est-ce à dire que l'économie intelligente est un leurre? Certainement pas. Proclamer l'échec du plan de relance cinq mois après son adoption reviendrait à proclamer les résultats d'un marathon à la fin du premier kilomètre. Pratiquement tous les investissements prévus sont nécessaires. Ils permettront de rendre le pays et certains secteurs de son économie plus intelligents. Il s'agit d'un plan économiquement et politiquement censé. Mais cela ne suffit pas. Aussi important soit-il, le plan de relance ne peut pas combler le trou que nous avons creusé et propulser toute une série de secteurs d'activité dans le XXIème siècle. Chacun de ses objectifs nécessiterait des investissements infiniment plus importants que ce que même la gauche la plus dépensière n'oserait imaginer. La transformation du système américain de production et de distribution de l'énergie « nécessitera des milliers de milliards d'investissement pendant des décennies » souligne Dan Arvizu, administrateur du National Renewable Energy Laboratory de Golden dans le Colorado, «et ces investissements devront venir du secteur privé.»

Historiquement, ce pays n'a fait des progrès significatifs qu'à l'occasion d'événements qui ont affecté l'ensemble de son économie, et pas une partie seulement: l'invention du moteur à vapeur, de l'électricité, des microprocesseurs, la mondialisation, l'Internet, le crédit facile. Par définition, il est pratiquement impossible de savoir ce que sera la prochaine invention qui nous fera faire un nouveau grand bond en avant. Lawrence Summers a rappelé à plusieurs occasions déjà que lorsqu'il participait au sommet économique que Bill Clinton avait organisé après son élection en 1992, il ne se souvient pas avoir entendu beaucoup parler d'Internet.

«Les résultats passés ne permettent pas de prédire les résultats futurs.» C'est ce que dit tout gérant d'actifs à ses clients. Cet avertissement est également valable en économie. Les Etats-Unis ont toujours su résister et s'adapter aux périodes de difficultés économiques. En dépit de l'armée d'auteurs zélés de la thèse selon laquelle le New Deal a été un échec absolu, les dispositions prises par Franklin D. Roosevelt ont permis d'éviter la catastrophe, de mettre fin à la pire récession qu'aient connue les Etats-Unis et de créer des infrastructures durables dont les Américains ont perçu les dividendes pendant des dizaines d'années - du barrage Hoover au Sentier des Appalaches (le vrai, pas celui du gouverneur de la Caroline du Nord, Mark Sanford.) Le passé des Etats-Unis laissent penser, mais rien n'est sûr, que ce sera le cas cette fois-ci encore.

En attendant le prochain événement salvateur, les entreprises et les ménages américains devront continuer de faire ce qu'ils font depuis plusieurs mois: rembourser leurs dettes, se restructurer et penser d'abord à leur survie. Les Américains devront apprendre à se contenter, avec les aides de l'Etat en guise de béquilles, de réaliser de petits progrès, pas à pas. Cela risque d'être pénible - comme la réfaction des routes à Westport en plein milieu du mois d'août.

Troisième et dernière partie: lire aussi Après la récession, on fait quoi? (première partie) et Donner naissance à une «économie intelligente» (deuxième partie).

Daniel Gross

Cet article a été publié initialement dans Newsweek

Traduit par Francis Simon

Image de Une: Usine sidérurgique  Reuters

Daniel Gross
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