Monde

Les Etats-Unis doivent demander de l’aide à l’Iran

Fred Kaplan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 20.06.2014 à 7 h 18

Pour contrer l’EIIL en Irak, il va falloir choisir entre la peste et le choléra. Cela signifie tendre la main à l’Iran. Mais pas seulement.

Miliciens chiites, à Najaf en Irak, le 17 juin 2014. REUTERS/ Ahmad Mousa

Miliciens chiites, à Najaf en Irak, le 17 juin 2014. REUTERS/ Ahmad Mousa

Il est ahurissant de constater qu’au moment où nous nous interrogeons sur les solutions à apporter face à l’effondrement de l’Irak, les médias vont justement demander conseil aux oracles de comptoir qui ont contribué à faire naître ce chaos. Bill Kristol, Paul Wolfowitz, Paul Bremer—personne ne devrait leur demander leur avis tant ils se sont trompés du tout au tout jusqu’à présent (lorsqu’il était proconsul américain dans l’Irak post-Saddam Hussein, le premier à occuper le poste, Bremer a pris deux décisions—l’abolition de l’armée irakienne et l’interdiction à tous les baasistes d’occuper des postes gouvernementaux—qui ont eu pour effet de mettre de l’huile sur le feu de l’insurrection sunnite, de prolonger la guerre et de faire naître le mouvement djihadiste à la source des problèmes actuels).

Et pourtant on leur donne la parole, même pas sur Fox News mais sur les grandes chaînes nationales, où ils osent donner au président Obama des conseils sur la manière de régler la situation.

Il ne fait pas l’ombre d’un doute que cette nouvelle crise en Irak soit grave. Il n’est pas dans l’intérêt des Etat-Unis qu’un groupe djihadiste bien armé et bien financé tel que l’Etat Islamiste en Irak et au Levant (EIIL) réalise le destin qu’il s’est lui-même prophétisé, c’est-à-dire qu’il crée un Etat islamiste chevauchant l’Irak et la Syrie. La question est comment empêcher que cela se produise, et quel rôle, s’ils en ont un, les Etats-Unis doivent-ils jouer dans ce processus.

Dans une tribune intitulée «Take Mosul Back [reprenez Mossoul], Roger Cohen, du New York Times, conclut ainsi: «Le président Obama devrait utiliser la force militaire ciblée pour repousser les fanatiques de l’EIIL.» Mais il n’en dit pas plus. «La force militaire ciblée», j’imagine que c’est un doux euphémisme pour parler de bombes guidées et de drones. Mais imaginer que des forces aériennes suffiront à elles seules à «repousser» les combattants de l’EIIL relève du fantasme.

Bill Kristol et Frederick Kagan vont encore plus loin. Le seul moyen d’arrêter l’EIIL, écrivent-ils dans le Weekly Standard, est «de renvoyer les forces américaines en Irak… pas seulement pour diriger des frappes aériennes mais aussi pour accompagner ces frappes d’opérateurs spéciaux, et peut-être de troupes américaines régulières, sur le terrain

Avant de se répandre en envolées lyriques sur la gloire de la diffusion de la démocratie à l’étranger, Kristol et  Kagan feraient bien de se pencher sur les impératifs démocratiques de leur propre pays. Ils découvriraient que quasiment aucun Américain ne veut renvoyer de troupes en Irak. Personne—aucun politicien, aucun chef de parti, aucun groupe d’intérêt ou chef militaire—ne le réclame. Ils semblent également oublier que si les soldats américains devaient une fois de plus fouler le sol irakien, leurs bottes s’étaleraient sur les affiches de recrutement des combattants djihadistes du monde entier. La campagne pourrait même susciter un mouvement de résistance sunnite-chiite—pas franchement le genre d’unification de l’Irak que nous imaginions.

Il faudrait envoyer des troupes américaines sur le terrain pour chasser les forces de l’EIIL si nous devions nous attaquer au problème tout seuls. Et c’est de cela dont il s’agit surtout: Kristol, Kagan et les néo-conservateurs en général veulent voir les Etats-Unis reprendre le fardeau du maintien de ce que Robert Kagan, frère de Frederick, historien  et auteur d’un long essai publié dans le New Republic où il critique Obama pour avoir abandonné ce qu’il considère comme la mission dévolue à l’Amérique de répandre la démocratie dans le monde entier, appelle «l’ordre mondial libéral» (et que d’aucuns seraient plutôt tentés de qualifier de domination américaine ou d’impérialisme).

Kristol et Fred Kagan sont très clairs sur la question. Leur solution, écrivent-ils, «consiste à agir avec audace et fermeté pour contribuer à arrêter....l’EIIL—sans donner de pouvoir à l’Iran.» (Le gras est de moi). Voilà le hic—et le dilemme auquel Kristol, les Kagan et tous les autres aimeraient se soustraire. Le fait est que les Etats-Unis et l’Iran ont un intérêt commun à empêcher les radicaux sunnites de s’emparer du pouvoir en Irak.

C’est vrai, former une alliance avec l’Iran pour repousser l’EIIL ne ferait que rendre l’Iran encore plus fort —alors qu’il exerce déjà une immense influence sur le gouvernement irakien. Il nous faut donc choisir le moindre de deux maux: un Etat islamiste en Irak (éventuellement lié à un Etat islamiste en Syrie) ou un Iran expansionniste et fortifié.

Ce n’est pas la première fois qu’il faut choisir entre la peste et le choléra. Le précédent moderne le plus instructif est la décision de Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill de s’allier avec Joseph Staline pour vaincre Adolf Hitler. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’une des issues de cette grande alliance fut la prise de contrôle de toute l’Europe de l’Est par l’Union Soviétique. Mais l’alternative aurait été la prise de contrôle de toute l’Europe, Est et Ouest, et peut-être même davantage, par l’Allemagne nazie.

L’Irak n’est pas l’Europe, l’EIIL n’est pas le parti nazi, Obama n’est pas Roosevelt, Hassan Rohani n’est pas Churchill. En d’autres termes, l’analogie est loin d’être parfaite. Mais l’idée est la même: parfois les pays doivent former des alliances avec des nations peu recommandables pour éviter la victoire du pire.

Il se trouve que des diplomates américains et iraniens se rencontrent cette semaine dans le cadre des négociations en cours sur le programme nucléaire iranien. Il y a fort à parier que sera abordée, peut-être en off, la possibilité d’une action commune en Irak. Si un accord est possible, il faudra le passer. Même le sénateur Lindsey Graham préconise de collaborer avec l’Iran pour sauver l’Irak (à présent que Graham a écarté ses principaux rivaux, il va peut-être abandonner ses attaques les plus absurdes contre Obama, surtout son obsession de Benghazi).

L’Iran n’est pas le seul allié possible. Il est dans le plus grand intérêt de la Turquie, qui s’étend à la frontière nord de l’Irak, d’éviter un triomphe de l’EIIL. Lorsqu’ils ont saccagé Mossoul, les combattants de l’EIIL ont mis à sac l’ambassade de Turquie et kidnappé des diplomates turcs; en d’autres termes, ils ont attaqué la Turquie. Le gouvernement du Premier Ministre turc, Recep Erdogan, est sûrement en train de préparer quelque chose. Et l’émergence de l’EIIL n’est pas non plus pour plaire aux dirigeants d’Arabie Saoudite, de Jordanie ou d’Egypte—tous sunnites mais qui se méfient de l’EIIL.

Cependant, ce n’est pas parce que des pays ont des intérêts communs qu’ils vont automatiquement décider d’agir ensemble. Et c’est là que les Etats-Unis interviennent. Qu’on le veuille ou non, nous sommes la seule puissance capable de coordonner cette action. C’est à cela que sert la diplomatie de la navette. Le secrétaire d’Etat John Kerry et le secrétaire à la Défense Chuck Hagel seraient bien avisés d’embarquer tout de suite dans leurs avions.

Mais surtout, il est impératif que le Premier Ministre irakien, Nouri al-Maliki, établisse un contact avec les politiciens sunnites modérés (tant qu’il en reste encore)—c’est-à-dire qu’il doit tenir la promesse qu’il fait depuis des années de former un gouvernement plus inclusif. Son exclusion systématique, sa persécution, même, des sunnites en a fait des cibles de choix pour la subversion, et le fait que les villes prises par l’EIIL—Mossoul, Tikrit, Tal Afar—soient des places fortes sunnites est plutôt parlant. Au point où en sont les choses, Maliki a peu d’autorité pour rassembler à la même table représentants sunnites et chiites. Pourtant, si les Irakiens opposés à l’EIIL voyaient une coalition internationale venir à leur secours, cela pourrait leur donner du courage, ou tout au moins les aider à avoir moins peur de passer à l’action.

Rien de tout cela n’implique que les Etats-Unis doivent envoyer des soldats ou même lancer des frappes aériennes. Premièrement, il faut être réaliste, cela n’arrivera pas. Deuxièmement, il ne faut surtout pas que ça arrive. En revanche, nous pouvons fournir d’autres outils, dans les domaines des renseignements et de la reconnaissance. Les plus évidents sont les drones, mais il est aussi possible de pister les téléphones portables des insurgés et d’intercepter leurs mails (ceux-ci ont joué un grand rôle, beaucoup plus important qu’on a bien voulu le reconnaître, lors de «l’insurrection» de 2007 et 2008.)

Le célèbre sang froid dont Obama fait preuve sous la pression est une bonne chose. Il est clairement agacé, exaspéré même, par l’incessant matraquage de ses détracteurs lui intimant de «faire quelque chose», mais ceux-ci n’ont pas encore réussi à le pousser à se jeter dans l’action sans réfléchir aux intérêts qui l’y motiveraient (ou l’en empêcheraient) et aux conséquences qui s’ensuivraient. Dans des conversations privées, il a résumé ainsi la «doctrine Obama»: «Ne pas faire de conneries». Si l’on se fie au passif de nombreux présidents, cela ne doit être si facile que ça.

Dans la nouvelle crise irakienne, il n’aura peut-être pas grand-chose à faire. Le grand ayatollah Sistani a appelé tous les chiites à venir en aide à la nation irakienne. L’Iran aurait mobilisé ses forces Al-Qods. L’EIIL a été arrêté sur le chemin de Bagdad. Et je me demande combien de soldats il a laissé derrière lui pour tenir les villes qu’il a dévastées. Hisser un drapeau noir sur le mât d’une mairie, cela ne veut pas dire conquérir une ville. C’est ce qu’ont appris les chefs militaires américains lors de leur traversée-éclair de l’Irak; ils «libéraient» une ville, repartaient, et les insurgés revenaient. Ça peut marcher dans les deux sens.

Il faut pourtant qu’Obama fasse quelque chose de circonscrit, de ciblé mais qui puisse fonctionner. Il est temps de saisir, avec l’Iran, la Turquie, et d’autres nations de la région, l’occasion de faire quelque chose d’intelligent.

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
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