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Aux Etats-Unis, des cinémas envisagent de vous inciter à utiliser vos téléphones pendant les films

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 31.07.2014 à 13 h 45

Notre capacité à nous concentrer risque encore d'empirer...

La Petite Sirène proposé avec un deuxième écran en salles, par Disney

La Petite Sirène proposé avec un deuxième écran en salles, par Disney

Au fur et à mesure que nous sommes de plus en plus incapables de nous passer de nos téléphones, de nous concentrer sur un livre entier, ou même un chapitre, sans aller lire nos mails, de regarder une série sans tweeter, de feuilleter un magazine sans prendre quelques pages en photo pour Instagram, les publicitaires ont de mieux en mieux compris l'enjeu du «deuxième écran». Vous regardez votre télé, on vous propose un contenu supplémentaire sur votre smartphone. Ça marche. En France, 76% des téléspectateurs utilisent un second écran en regardant un programme télé, selon une étude CSA-NPA Conseil. Du coup, aux Etats-Unis, où la fréquentation des cinémas est en baisse, le secteur envisage, nous explique le journal Kansas City Star, de recourir à la pratique pour exciter les foules et remplir les salles obscures –qui le seraient ainsi beaucoup moins. 

Cela existe déjà de manière isolée. Disney a par exemple tenté l'expérience en 2013 lors d'une resortie de La Petite Sirène, distribuant des iPad avec applications prêtes pour jouer, le film faisant même des pauses pour donner aux enfants le temps nécessaire pour les jeux interactifs prévus. Et la société a même développé des applications prêtes pour plusieurs autres films d'animationn, disponibles sur un site spécialement créé pour. 

Devant La Petite Sirène, avec l'expérience du deuxième écran

«Nous pensons que les films, par définition, constituent une expérience sociale», explique Cliff Marks, président des ventes et du marketing de National CineMedia (spécialisé dans le marketing cinéma numérique), oubliant qu'avant de décrire des réseaux, le mot social impliquait des relations non virtuelles entre des individus. 

Le Kansas City Star explique:

«Les observateurs du secteur pensent que la plupart des spectateurs accepteront facilement l'expérience du deuxième écran pendant les bandes-annonces, mais s'inquiètent de leur réaction pendant le film. Néanmoins, avec le nombre croissant de personnes désirant utiliser leur deuxième écran à toutes sortes d'événements, les cinémas seront forcés de suivre les désirs de leurs clients. De toute façon, même avec l'avertissement demandant de ranger les téléphones, et les iPads, certains le sortent pendant le film. Donc plutôt que de combattre la tendance, les salles de cinéma et Hollywood pourraient l'exploiter.»

Le premier réflexe: quelle horreur. Les écrans qui s'allument de temps à autre près de vous dans la salle, parce que votre voisin s'ennuie, qu'il est incapable de ne faire que regarder un film pendant une heure, parce qu'il a reçu un message qu'il juge urgent, c'est déjà insupportable. Et cela deviendrait la norme? 

Ces innovations semblent aussi devoir détruire encore un peu plus notre capacité de concentration. Ne rien faire que regarder un écran est déjà presque devenu impossible chez nous. Parfois difficile au cinéma. Mais si y avoir un second écran disponible en permanence devient la règle, est-ce que ça ne deviendra pas impossible? 

Récemment dans la New York Review of Books, le romancier Tim Parks s'inquiétait de «l'état de distraction permanente dans lequel nous vivons, et la façon dont cela affecte l'énergie particulière nécessaire pour s'attaquer à une oeuvre de fiction exigeante». Cette histoire de deuxième écran au cinéma va aggraver les choses; proposer encore une source de distraction nouvelle, faire reculer les lieux dans lesquels notre concentration est restée à peu près intacte, rendre le spectateur encore un peu moins capable de faire face à l'exigence. 

Le Kansas City Star explique que pour Eric Wold, analyste de la banque d'investissement B. Riley & Co., «offrir de nouvelles expériences aux clients est essentiel pour maintenir un cinéma hors de l'eau. "Tout, de la 3D aux sièges inclinables, aux restaurants intégrés aux salles, est crucial" selon Wold, afin d'attirer le public par des services qu'ils n'ont pas chez eux»

Sauf que le deuxième écran, la possibilité de faire autre chose en regardant un film, de lire ses mails, de regarder des applis, de shazamer la musique de la BO; de ne pas être concentré: c'est tout ce que l'on a déjà chez soi. Ce que l'on n'a qu'au cinéma en revanche, c'est la possibilité de s'immerger pendant deux heures dans un vrai noir complet, de ne penser qu'à une seule chose, de s'y consacrer entièrement. Cela semble encore être un luxe. 

Mais passé le premier réflexe ahuri de cinéphile, on peut aussi se demander si ce n'est pas en nous une peur un peu réactionnaire qui parle. Si déjà on ne ressemble pas à ceux qui pensaient qu'Internet tuerait la télé, les livres et le reste de la civilisation. Sartre, grand cinéphile qui garda une forte nostalgie pour le muet une fois le parlant arrivé, interrogeait au début des années 1930:

«Qui vous enseignera la beauté du monde où vous vivez, la poésie de la vitesse, des machines, l'inhumaine et splendide fatalité de l'industrie? Qui, sinon votre art, le cinéma...»

C'est encore plus vrai avec le deuxième écran. 

Charlotte Pudlowski
Charlotte Pudlowski (740 articles)
Rédactrice en chef de Slate.fr
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