Economie

Donner naissance à une «économie intelligente»

Daniel Gross, mis à jour le 06.08.2009 à 10 h 42

Il faut changer la logique de la croissance de l'économie américaine depuis plusieurs décennies. (deuxième partie)

Dans une série en trois parties, publiée initialement par Newsweek, Daniel Gross s'est interrogé d'abord sur la nature de la reprise en cours de l'économie américaine après sa pire récession depuis les années 1930 (Après la récession, on fait quoi?). Dans la deuxième partie, il insiste sur la nécessité de changer son mode de fonctionnement (La naissance d'une «économie intelligente) et dans la dernière partie, à venir, sur l'entraînement du secteur privé par l'Etat, clé du succès du New Deal de Barack Obama  (Le privé doit prendre le relais du public).

Il est encore trop tôt pour savoir si le gigantesque pari budgétaire et politique de Barack Obama en voulant changer en profondeur l'économie américaine sera gagné. Mais, comme ce fut le cas la dernière fois que le secteur financier s'est auto-détruit - au début des années trente - c'est l'Etat américain qui doit prendre les choses en mains.

Nous assistons à une vaste substitution du capital public au capital privé, probablement indispensable à la reprise. Mais même les programmes les plus savamment concoctés par les plus brillants économistes des meilleures universités et par les plus charismatiques présidents américains peuvent échouer (comme la guerre du Vietnam par exemple.) Le plan de relance mettra beaucoup de temps à agir sur l'économie américaine et il ne suffira pas à lui seul à compenser les destructions de richesse et d'emplois des deux dernières années. Et l'avenir de la réforme du système de santé américain, l'un des principaux piliers de l'économie intelligente, reste incertain.

La droite américaine considère que la programme de Barack Obama ne peut pas fonctionner pour la simple et bonne raison qu'il s'agit d'un programme public. Les élus Républicains à la Chambre des représentants ont voté comme un seul homme contre le plan de relance. Mais même à gauche, certains considèrent qu'il est trop favorable aux entreprises dans un pays où la consommation représentent 70% de l'activité, comme Lawrence Mishel, président de l'Economic Policy Institute de Washington. Pour ce dernier, les Etats-Unis ont «surtout besoin d'une hausse de la demande de biens et de services» et «il n'y a aucune garantie réelle dans ce plan que les salaires augmenteront au même rythme que la productivité.» Adversaires et partisans du plan s'inquiètent également de la vitesse à laquelle il est mis en oeuvre.

Franklin D. Roosevelt avait déclaré dès les cents premiers jours de sa présidence qu'il souhaitait que 250 000 jeunes aillent travailler dans les forêts pour 1 dollar par jour. En dépit des protestations des syndicats, 250 000 jeunes sont effectivement allés travailler dans le cadre du programme de protection du Civilian Conservation Corps pendant l'été 1933. Ils ont planté 3 milliards d'arbres, créé 800 parcs nationaux et participé à la protection des terres arables. D'autres programmes de travaux publics encore plus importants comme Civil Works Administration, ont permis de fournir rapidement du travail à des millions de chômeurs pour construire des ponts et des barrages.

Les choses ont peu de chances d'aller aussi vite pour le New Deal 2.0. Jusqu'ici, seule une petite partie du plan de relance a eu un impact économique. Il s'agit d'une part des réductions d'impôts pour 43 millions de dollars et des aides publiques directes au niveau fédéral et de chaque Etat pour 64 milliards. L'essentiel de cette aide a toutefois davantage servi à éviter des licenciements qu'à créer des emplois. La municipalité de New York a ainsi pu par exemple éviter de licencier 14 000 enseignants.

La crise actuelle étant par ailleurs plus complexe que celle des années trente, le choix des investissements à réaliser prendra beaucoup plus de temps. Jusqu'ici, environ 120 milliards de dollars seulement ont été réservés à des programmes précis. Sur la base d'estimations approximatives selon lesquelles l'Etat doit dépenser environ 92 000 dollars pour créer un emploi, la Maison blanche estime que le plan de relance actuel lui permettra de préserver ou de créer 1,5 million d'emplois d'ici fin 2009 et 3,5 millions d'ici fin 2010, tout en précisant que les chiffres de 2009 ne représentent que 10% de l'impact attendu sur l'emploi de la totalité du plan de relance.

Il y se passe en effet plusieurs mois avant que les fonds débloqués par l'Etat arrivent sous forme de feuilles de paie dans des endroits comme Westport. Le ministère des transports, qui a reçu une enveloppe de 26,6 milliards de dollars pour la rénovation du réseau routier américain, a approuvé 5777 projets pour un total de 16,9 milliards de dollars. «Il faut six à huit semaines en moyenne pour qu'un projet soit rendu public et approuvé et que les travaux puissent commencer» explique Joel Szabat, secrétaire d'Etat adjoint aux transports. Fin mai, les projets du ministère des transports avaient déjà permis de créer 6 000 à 7 000 emplois nouveaux. C'est encourageant, mais il ne s'agit que d'une goutte d'eau compte tenu de la masse des demandeurs d'emplois. En mars, Lew Wood, responsable de l'entretien du dépôt d'Amtrak de Bear (Delaware) a reçu l'autorisation de recruter 55 ouvriers pour participer à la réalisation d'un projet de 58,5 millions de dollars de remise en état de 60 wagons de voyageurs. «Six mille personnes ont répondu à l'annonce que nous avions publiée, parmi lesquelles un grand nombre d'anciens salariés de General Motors et de Chrysler» raconte-t-il.

L'intérêt de refaire le revêtement du réseau routier et d'améliorer les services ferroviaires - réparer les infrastructures existantes et développer les activités existantes - est évident et facile à comprendre. Mais une part importante du programme d'économie intelligente concerne des projets de création de nouvelles infrastructures commerciales et de nouvelles activités, ce qui est beaucoup plus abstrait et plus difficilement mesurable. C'est particulièrement vrai du secteur des énergies nouvelles et de celui des technologies propres qui ont été particulièrement gâtées par le plan de relance: 6 milliards de dollars dans le cadre du programme de garantie d'emprunts pour des projets dans le secteur des énergies nouvelles, 4,5 milliards de dollars dans le cadre du programme fédéral de reconversion à l'architecture durable, 5 milliards de dollars dans le cadre du programme de climatisation des immeubles à loyer modéré, sans compter le financement du développement de l'informatisation du réseau d'électricité.

Anthony Costa, commissaire temporaire du Service des bâtiments publics de la General Service Administration explique que son agence a approuvé 80 projets de rénovation de bâtiments fédéraux pour un montant total de 357 millions de dollars (sur les 5,5 milliards de dollars prévus par le plan de relance.) Blue-Green Alliance, qui regroupe différentes organisations syndicales et écologistes, considère que 850 000 emplois du secteur manufacturier pourraient être convertis en emplois «verts» en fabriquant des produits nouveaux sans avoir besoin de modifier les équipements des usines actuelles et de former le personnel à de nouvelles techniques. New Flyer, une entreprise canadienne qui construit des autobus hybrides à St. Cloud (Minnesota) a reçu 213 millions de dollars de commandes d'autobus hybrides de la part des municipalités de Philadelphie, Chicago, Milwaukee et Rochester (dans l'Etat de New York), totalement ou partiellement financées par le plan de relance - soit trois mois de chiffre d'affaires environ.

Ces projets sont une véritable aubaine pour la minorité d'entreprises dont les activités principales peuvent facilement s'adapter à l'économie intelligente. Mais pour que le plan réussisse, il faut qu'il aille bien au-delà. La création d'entreprises complètement nouvelles nécessite que l'Etat fasse le pari d'encourager des secteurs technologiques bien précis - et des technologies bien précises dans ces secteurs. «Les investissements réalisés dans le réseau routier dans les années 1950 l'ont été pour des raisons de sécurité, mais ils ont eu d'énormes retombées économiques que personne n'avait anticipé» rappelle Mark Zandi de Moody's Economy.com.

Les brillants cerveaux en charge de l'économie intelligente pensent en revanche savoir à l'avance quelles seront les retombées précises des investissements dans l'énergie renouvelable. Le ministre américain de l'énergie, Steven Chu est peut-être Prix Nobel de physique, mais se révélera-t-il un investisseur avisé en choisissant judicieusement entre les innombrables demandes de prêts pour toutes sortes de projets dans le domaine des énergies nouvelles? Les garanties d'emprunts doivent-elles bénéficier aux projets qui utilisent des panneaux solaires classiques ou aux panneaux solaires amorphes avec lesquels on pourra revêtir les matériaux de construction?

S'ils sont créateurs d'emplois, la plupart des projets dans le domaine des énergies nouvelles requièrent peu de main-d'œuvre. Les fermes éoliennes ne nécessitent pas des armées d'ouvriers pour leur entretien. Les fonctionnaires du Colorado font l'éloge de ce que le gouverneur de l'Etat, Bill Ritter appelle «l'économie de l'énergie nouvelle.» La région de Denver peut être fière de ses milliers d'emplois dans la recherche solaire et la fabrication d'éoliennes, mais ces emplois sont loin de compenser les quelque 50 000 emplois détruits depuis le début de la crise. Selon la société de conseil Global Insight, les investissements dans la production d'énergie et de carburants renouvelables, la domotique et la recherche pourraient se traduire par la création de 2,54 millions d'emplois d'ici 2018. C'est bien, mais ce n'est pas cela qui permet de faire la différence entre une sortie de crise laborieuse et une reprise à plein régime.

Fin de la deuxième partie: A lire Après la récession, on fait quoi? (première partie) et demain Le privé doit prendre le relais du public (troisième partie).

Daniel Gross

Cet article a été publié initialement dans Newsweek

Traduit par Francis Simon

Image de Une: Panneaux solaires à Mountain View (Californie) au siège de Google  Reuters


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