France

Oui, la gauche est bien en voie d’élimination pour 2017

Eric Dupin, mis à jour le 19.06.2014 à 7 h 20

Si l’alarmisme de Manuel Valls obéit d’abord à des raisons tactiques, on peut facilement l'imaginer être confirmé par les faits.

Des bulletins au nom de Le Pen et Chirac lors du second tour de la présidentielle 2002. REUTERS/Régis Duvignau.

Des bulletins au nom de Le Pen et Chirac lors du second tour de la présidentielle 2002. REUTERS/Régis Duvignau.

Il ne suffit pas de sonner le tocsin pour éviter le désastre. «Oui, la gauche peut mourir», a averti Manuel Valls devant les dirigeants socialistes, brandissant le spectre d’une élimination de la gauche du tour décisif de l’élection présidentielle de 2017. Jean-Christophe Cambadélis, qui théorise l’avènement d’un «tripartisme» FN-UMP-FN, avait déjà publiquement évoqué cette hypothèse en avril dernier.

L’alarmisme du Premier ministre obéit d’abord à des raisons tactiques. En dramatisant les enjeux, Manuel Valls veut obliger les députés socialistes à resserrer les rangs autour d’une politique qu’il sait contestée. Mais il s’inscrit aussi, et surtout, dans une visée idéologique.

C’est au nom de la menace lepéniste que le chef du gouvernement conjure le PS d’abandonner ce qui lui reste de l’identité qu’il s’était forgée au congrès d’Epinay, en 1971. Pour éviter de disparaître, le gauche devrait «être capable de se dépasser», «s’adapter» enfin à un monde «où tout entre désormais en concurrence». En dessinant une perspective néo-blairiste, Valls a au moins le mérite de sortir de la confusion savamment entretenue par le président de la République, qui s’est toujours refusé à tirer les conclusions de ses revirements politiques.

Il n’empêche que la ligne du Premier ministre ne garantit nullement à la gauche d’éviter de subir un sort pitoyable dans trois ans, car le danger pointé par Cambadélis et Valls est tout ce qu’il y a de plus réel. Plusieurs solides raisons laissent à penser que, dans un contexte de dynamique du FN, le PS a bien plus de chances de ne pas accéder au second tour de la prochaine élection présidentielle que l’UMP.

1969, 2002

Observons tout d’abord que l’élimination du candidat socialiste de la finale du tournoi élyséen n’a rien d’exceptionnel. Ce scénario s’est déjà concrétisé à deux reprises sur les neuf élections présidentielles au suffrage universel qui se sont déroulées depuis 1965.

En 1969, Gaston Defferre, qui se présentait en un maladroit duo avec Pierre Mendès France, n’avait recueilli que 5% des voix au premier tour. Le second avait alors opposé deux candidats de droite, Alain Poher et Georges Pompidou. En 2002, c’est Lionel Jospin, après une peu convaincante campagne sur le thème «Présider autrement», qui s’est trouvé évincé de l’épreuve ultime, qui opposa Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.

En 2017 aussi, les socialistes risquent d’être représentés par un mauvais candidat. Exceptionnellement et durablement impopulaire, François Hollande est devenu un vrai handicap pour son propre camp. Il exaspère la gauche –jusqu'à la provocation, comme dans le cas des récentes nominations de Laurence Boone ou Jacques Toubon– sans séduire le moins du monde la droite.

Même dans l’hypothèse d’une amélioration attendue de la situation économique et sociale, il est fort douteux que l’image de l’actuel chef de l’Etat, extrêmement dégradée, puisse se redresser suffisamment pour le transformer en bon candidat à sa réélection. Le simple fait que d’aucuns évoquent déjà une primaire pour choisir celui qui portera les couleurs du PS lors de la prochaine présidentielle est révélateur de ce discrédit.

Les socialistes n’auront pourtant vraisemblablement pas beaucoup le choix. Ne pas soutenir le président sortant serait un aveu d’échec assez inimaginable. On ne voit guère comment un autre candidat socialiste pourrait émerger, avec succès, dans un contexte où Valls a décidé d’agir dans le sillage présidentiel.

Une cassure des gauches

Le spectre d’un nouveau 21-avril rôde d’autant plus pesamment que le phénomène de dispersion des gauches est aujourd’hui infiniment plus avancé qu’il y a douze ans. Sous le gouvernement Jospin, la gauche plurielle avait fini par être emportée par des forces centrifuges au plan électoral. Avec le gouvernement Valls, c’est dans un processus de profondes divisions que les gauches sont engagées.

L’orientation politique et idéologique défendue par le nouveau Premier ministre interdit aux gauches divorcées de se retrouver dans un projet commun. Bien au contraire, la clarification idéologique qu’il souhaite ne pourra qu’accentuer la cassure entre ses composantes.

L’éparpillement des candidatures et des voix en 2017 en sera une conséquences inévitable. En dépit de la puissance de l’extrême droite, l’appel au «vote utile» du PS demeurera même sans effet: une large fraction de l’électorat de gauche cherchera d’abord à sanctionner le pouvoir sortant.

Convergences à droite

Cette grave division de la gauche sur le fond n’a pas de symétrie à droite. Celle-ci est certes traversée par tout un éventail de sensibilités, mais elle n’est pas scindée en groupes antagonistes s’affrontant sur des sujets majeurs. L’UMP et l’UDI-MoDem sont plus séparées par leur style que par leurs idées. Les voies d’une convergence des suffrages de la droite sur le champion d’un camp qui rêvera de revanche en 2017 sont beaucoup plus simples à imaginer.

Beaucoup d’eau peut évidemment couler sous les ponts lors des trois prochaines années. L’histoire politique est riche de retournements spectaculaires. Mais le prolongements des tendances lourdes actuellement à l’œuvre laissent peu de doute sur l’extrême fragilité d’une gauche qui s’est gravement coupée des couches populaires. Le 25 mai, 43% des ouvriers auraient voté FN, contre seulement 8% pour le PS et 30% pour la totalité des listes de gauche. Ces chiffres sont respectivement de 38%, 16% et 34% chez les employés.

Seule une remise en cause profonde des pratiques et des orientations du parti au pouvoir serait éventuellement susceptible d’inverser le cours des choses. Ce n’est pas du tout à l’ordre du jour.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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